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Apprendre est connoté avec l’école, l’université ou la formation continue. Pourtant il peut se trouver qu’on n’y apprend pas, voire même on y perd le goût d’apprendre… Parce qu’on reçoit passivement une information qui ne correspond pas ni à l’attente, ni aux questions que se posent les personnes. Or, le savoir est partout autour de nous. On peut apprendre au quotidien avec les autres. Et n’apprend-t-on pas mieux quand on le décide.

Lancés dans les années 1970, il est un « lieu » qui favorise l’apprendre.

Il s’agit des Réseaux d’échanges réciproques de savoirs® (RERS).

Et ces derniers connaissent présentement un regain de succès. Dans une société qui se lance avidement dans le partage : le partage de voitures, le troc de vêtements, les vélos en libre-service, la colocation, Claire et Marc Héber-Suffrin, pionniers et altruistes, ont lancé des réseaux qui permettent de partager ses connaissances et de s’ouvrir aux autres.

Les succès remarquables de Wikipedia, Couchsurfing, Freecycle, Kiva, des logiciels open-source et des Creative Commons le confirment sur le plan international. Ils racontent une nouvelle histoire de l’humanité, une histoire qui est encore trop peu reprise par les media traditionnels. Les Héber-Suffrin s’inscrivent dans cette histoire en partant du niveau local.

Les origines

Ainsi, à Orly, en 1971, Claire Héber-Suffrin, alors jeune institutrice, et déjà novatrice, accompagne sa classe à la neige. Souhaitant faire découvrir le lieu à ses élèves, elle les envoie librement à la découverte du village. Un groupe revient et annonce qu’un fermier leur a proposé de venir traire les vaches, le lendemain à 4 heures !

D’autres riches rencontres complèteront le séjour, notamment avec des personnes âgées qui acceptent de raconter aux enfants des contes du pays... De retour à Orly, Claire Héber-Suffrin sollicite l’ouvrier de la chaufferie de la cité HLM voisine pour lui demander de la faire visiter à ses élèves. Cette autre initiative laissant apparaître une multitude de possibilités diverses, C. et M. Héber-Suffrin créent le premier « Réseau d’échanges de connaissances » à Orly. Quelques temps plus tard, Marc, adjoint au maire de la ville d’Evry, impulse une commission extra-municipale pour réfléchir à l’extension de cette idée, à l’échelle de toute une commune.

 

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Le « concept » est bientôt repris un peu partout, en France, mais aussi dans différents pays. 45 ans plus tard, on dénombre  environ 600 réseaux actifs. Ils concernent environ plus de 100 000 personnes. Un mouvement des réseaux d’échanges réciproques de savoirs® a été créé pour mutualiser les expériences. Actuellement, ces réseaux sont regroupés au sein d’un Mouvement, le Foresco (Formations réciproques, échanges de savoirs, créations collectives).

Une charte de fonctionnement soude ces réseaux, elle garantit un esprit d’entraide et de coopération, elle mutualise les expériences. Et dans deux nouveaux livres qui viennent de paraître, Claire Héber-Suffrin explique ce parcours et fournit les clefs d’un fonctionnement réussi[1]. En s’appuyant sur la description d’une réalité riche au quotidien, l’auteure développe très clairement et avec un maximum de détails les principes des réseaux d’échanges réciproques de savoirs. Dans le second, elle propose des fiches très pratiques pour mettre en place, faire cheminer et prospérer un réseau dans un quartier, une association, une entreprise ou encore à l’école.

Comment ça fonctionne ?

L'idée de départ peut paraître simple, on peut la métaphoriser ainsi : « je t'apprends à planter des arbres à fruits, tu m'apprends à écouter Bach. Nous échangeons nos savoirs ». Cet échange de savoirs s’effectue sur le mode de la réciprocité ouverte : toute offre suppose une demande et toute demande est accompagnée d’une offre à plus ou moins long terme au sein d’un réseau.

A l’identique des SEL (système d’échange local), les RERS s’en distinguent toutefois au sens où ils visent exclusivement l’échange de savoirs. Les échanges de services ou de biens y sont exclus. Ne pas les confondre non plus avec un troc, les partages se réalisent au sein d’un réseau. Ce qui est plus simple à mettre en place et plus pertinent...

Pour  bien comprendre le mode de fonctionnement de ces échanges en réseaux réciproques, il faut mettre en avant trois principes de base qui en font sa richesse et son efficacité.

  • En premier, elle valorise le fait que chacun possède des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être. Véritable « reconnaissance », elle redonne un potentiel à tous et chaque personne peut échanger à partir de ce qu’elle peut offrir.
  • Deuxième principe essentiel auquel Claire tient beaucoup : celui de la réciprocité. Au sein des réseaux, personne n’est seulement celui qui offre ou celui qui demande, celui qui initie ou celui qui assiste, celui qui aide ou celui qui est aidé, celui qui apprend ou celui qui transmet. La réciprocité implique qu’on soit tour à tour dans chacun de ces rôles. Le potentiel de chacun est mis sur « un pied d’égalité ». En outre, « offrir incite l’autre à demander et demander porte l’autre à offrir ». « Ce qui compte, ce n’est pas la valeur marchande de ce qui est proposé, mais le fait que cela corresponde à un besoin ».
  • Le troisième principe est une totale innovation dans notre société de consommation. A contre-courant du modèle social dominant, l’échange est totalement gratuit ; il n’implique aucunement une monnaie, même… locale.

L’apport à l’apprendre

Cette pratique bien qu’empirique interroge et conforte les recherches sur l’apprendre.

Et cela au moment où les neurosciences malgré les sommes considérables investies patinent et que les mythes liés au numérique (les « numéromythes ») se répandent par les médias.

Quatre dimensions propres aux RERS sont constitutives de l’acte d’apprendre : le préalable de l’intention, comme « moteur » du processus, la nécessité de confrontations multiples, la mobilisation des savoirs et l’importance de l’estime de soi.

En matière d’échanges de savoirs, il n’est pas de programme fixe et a priori. La personne ne reçoit plus passivement un savoir dont elle ne sait que faire et dont elle ne connaît pas les enjeux. La personne qui apprend est demandeuse, elle cherche à s ‘approprier ce « quelque chose » qui lui semble un manque. Elle va chercher le savoir et s’adresse à quelqu’un (l’offreur) qui peut le lui apporter. Il s’ensuit un rapport au savoir totalement changé. La dynamique est plus facilement en place, il existe d’entrée une curiosité ou une motivation chez le demandeur. Nous préférons parler d’un désir qui peut se traduire par un questionnement, point de départ de la démarche.

En se constituant solliciteur, ce dernier apprend vraiment, parce que, pour apprendre, il ne suffit pas de consommer des savoirs. Comme l’écrivent Claire et Marc Héber-Suffrin,  « pour apprendre, il est nécessaire de se constituer intérieurement demandeur, chercheur, constructeur de savoirs. » Le demandeur découvre et expérimente que la «mise en mouvement » qu’il fait est occasion de s’enrichir ; à son tour il devient « auteur » de son savoir.

Un autre paramètre important pour apprendre est la confrontation ou la rencontre avec un autre. On ne peut apprendre sans l’autre ; même les autodidactiques ont besoin de rencontrer d’autres personnes ou de prendre appui sur de l’information produite par d’autres, pour élaborer leur propre savoir. Apprendre demande bien sûr de comprendre et de mémoriser, mais pas seulement... Sans liens, interactions ou confrontations avec autrui, les connaissances restent souvent théoriques ou anecdotiques. Le fait de les partager avec d’autres personnes fait surgir des incompréhensions ou des non-dits. Il oblige à préciser, à rechercher des arguments supplémentaires, à formuler ou encore à structurer. Ce dialogue à deux ou ces investigations à plusieurs peuvent susciter ou renforcer le questionnement. Il met l’accent sur des implicites qu’il s’agit d’expliciter, il conduit à approfondir ou à (re)formuler mieux sa pensée. Autant de mécanismes qui tous enrichissent… l’apprendre.

Sans mobilisation du savoir, sans réutilisation ou application du savoir acquis dans du quotidien, dans des domaines autres, ce dernier reste plaqué ou à l’état superficiel. Il ne devient pas opératoire et ne perdure pas ; surtout, il ne peut s’inscrire dans une pensée et ne fait pas culture…

Comme l’explicite parfaitement Claire Héber-Suffrin :

« Pour offrir et demander des savoirs, chacun explore (encore) ses propres parcours et repère, nomme, décrit ses savoirs et ses désirs et besoins d’apprendre ; il les inscrit dans une dynamique sociale comme objet social considéré et à reconsidérer. Dès lors, chacun est doublement «gagnant » dans les « deux rôles d’offreur et de demandeur de savoirs. »

Ces partages participent de l’autonomie de la personne, au travers de l’apprentissage de la confiance et de l’engagement[2]. Et cela est réciproque et engage dans une spirale positive ; l’apprendre favorise la confiance et en retour la confiance favorise l’apprendre. Combien de personnes retrouvent une dignité parce qu’elles sont devenues capable de partager un savoir, même très basique. Des jeunes reprennent le goût pour les études ou dépassent les difficultés de lire parce que brusquement ils sentent qu’ils ne sont pas nuls. Eux aussi possèdent un savoir qui peut intéresser d’autres.

En devenant offreur, chaque individu ne perd rien contrairement à ce que pourrait faire penser le sens commun ; au contraire, il vit pleinement ce sentiment valorisant d’être «utile ».

Ses savoirs accompagnent ou aident le demandeur. Il exerce sa créativité pour la recherche de solutions, la mise au point de démarches, de méthodes qui correspondent à une interrogation générale ou à une demande précise, d’une part. D’autre part, il peut partager ce qu’il a vécu ; et ce faisant, il clarifie ses expériences. En réponse aux questions qui lui sont posées, il regarde ses savoirs autrement, il prend conscience de ses ignorances, il ressent le besoin d’investiguer à nouveau pour mieux comprendre, de retourner aux sources, de réapprendre, Emergent alors de nouveaux savoirs, de nouvelles questions, de nouveaux points de vue ; son regard sur le monde peut se transformer. En reformulant ses savoirs pour les « faire passer » à l’autre, il les organise, éventuellement les réactive.

Les plus…

Ajoutons que Claire Héber-Suffrin et son mari Marc, ainsi que les divers acteurs locaux visent à mettre en œuvre une pédagogie de la réussite, croisée avec une démarche citoyenne. Ils (re)créent des liens, de la solidarité, au moment où tout aurait tendance à se déliter.  Mieux ! Ils permettent de repérer et de diffuser les savoirs dont les citoyens ont besoin pour participer aux débats démocratiques indispensables ou pour faire face aux enjeux d’une société en pleine mutation (écologie, génétique, économie, politique…).

Ce sont soit des «savoirs confisqués» par les élites ou les supposés experts qu’ils contribuent à divulguer, soit des « savoirs émergents » – c’est-à-dire des savoirs, des savoir-faire, de savoirs-être et du vivre ensemble – non encore suffisamment pensés. Autant de savoirs qui pourtant animent ou agitent notre vie quotidienne que la démarche de recherche collective et de réciprocité permet de formaliser.

Vient de paraître

  • Claire Héber-Suffrin, Apprendre par la réciprocité, Chronique sociale, 2016, préface et postface de Pierre Frackowiak.
  • Claire Héber-Suffrin (coordination), Des outils pour apprendre par la réciprocité, Chronique sociale, 2016.

Site des réseaux : https://www.rers-asso.org

 


[1] Claire Héber-Suffrin, Apprendre par la réciprocité, Chronique sociale, 2016, préface et postface de Pierre Frackowiak

Claire Héber-Suffrin (coordination), Des outils pour apprendre par la réciprocité, Chronique sociale, 2016

[2] Les réseaux, c’est également la possibilité d’accepter de se remettre en question d’une part, d’entrer en empathie avec d’autres, d’autre part. Sur ce dernier plan, « c’est savoir » comme l’écrivent encore Claire et Marc Héber-Suffrin « donner autant que recevoir, demander, mais aussi répondre à la demande de l’autre, être digne de sa confiance, et lui faire confiance. C’est accueillir ses fragilités et oser dévoiler les siennes, mais sans “jeux” ni de victime, ni de pouvoir ! ».

Dernière modification le vendredi, 30 juin 2017
Giordan André

André Giordan est le fondateur et directeur du Laboratoire de Didactique et Épistémologie des Sciences de Genève. Ancien instituteur, professeur de collège, animateur de banlieue, il  est l’auteur d’un nouveau modèle de l’apprendre (modèle d’apprentissage allostérique) et l’initiateur de nombreuses innovations scolaires, muséologiques et médiatiques. 

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