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Lorsqu'un traumatisme comme celui du 13 novembre 2015 frappe tout un pays, quelle peut, quelle doit être la réaction de l'école ? Comment exposer l'indicible aux élèves ? Comment leur faire entendre la réalité d’un monde devenu imprévisible, le surgissement de l’horreur dans le quotidien où la banalité même perd de son sens.

Questionnements et sidération

Comment « s’y prendre » avec les enfants, avec les adolescents afin qu'ils parviennent à intégrer la menace à leur représentation du monde, à apprivoiser une réalité jusqu’alors ignorée sans basculer dans les amalgames et les préjugés ?

Car l’esprit aime les raccourcis. Il va toujours en ligne droite. Il évite, sous la pression des émotions, les contournements et les nuances. La réalité, face à l’horreur, se fait simple et se projette sans nuances. L’effroi efface le temps de l’analyse, il balaye les distinctions pour se nourrir des visions claires. La peur associée à l’incompréhension d’un évènement inattendu engendre le chaos des idées. Et celui-ci fait le lit de la violence réactive. Le terrorisme gagne ici à tous les coups. Il joue tragiquement avec la psychologie des foules qui se désigne organiquement des cibles. L’association des idées surfe ainsi sur ces chemins défrichés par l’angoisse et la haine. Et la haine engendre toujours, immanquablement, de la haine.

Le premier devoir de l’Etat est ainsi, d’abord, sécuritaire. Il faut rassurer pour apaiser, rassurer pour prévenir de nouveaux crimes comme pour éviter l’éclatement du lien social entre les communautés nationales, pour préserver la cohésion citoyenne en un moment où l’unité est menacée. Le second devoir est d’ordre éducatif : comment comprendre ce qui se joue et ce qui doit être fait ? Comment aménager un avenir après le chaos des esprits ?

 Paradoxe de l’horreur

Car ce que fait advenir avec horreur le carnage, c’est bien la face cachée de notre géopolitique moderne, l’ère nouvelle des relations internationales où les conflits ne sont plus, stricto sensu, des guerres : où le basculement d’une partie du monde dans l’abime contamine et gangrène l’humanité toute entière.

Ces évènements marquent une certaine mondialisation de nos existences. Ces idéologies, ces conflits sont des monstres à la puissance démultipliée par internet, incorporés et dématérialisés dans des illuminations mystiques numérisées, portés par la puissance communicationnelle d’un « village planétaire » où le pire se donne en partage.

Marque d’échecs historiques d’une politique internationale en déréliction, ils sont un désaveu de tous nos idéaux : paix et justice, respect des différences et affirmation d’une laïcité consensuelle, « désenchantement du monde » et res publica. Ils disent un paradoxe paroxysmique de l’horreur moderne. Ce paradoxe est le suivant : la simplicité monstrueusement stupide de l’ignoble – tuer au hasard et dans le seul souci de faire un maximum de victimes – trouve ses causes dans l’inextricable complexité d’une situation géopolitique – conflits inter-religieux, intérêts stratégiques, lutte pour les droits de l’homme, legs de l’histoire… - elle-même prise dans le marasme psychologique des criminels.

Au-delà des condamnations et des appels à la mobilisation des consciences, le moment de l’explication s’avère donc essentiel. Certes il convient avant tout de dire que de tels actes ne sont pas compréhensibles. Cette vague meurtrière est d’abord, fondamentalement, une folie absolue qui place ses auteurs au ban de l’humanité, hors du champ accessible au rationnel et au raisonnable. Cette vérité étant dite avec force, il convient cependant de la compléter par la recherche d’une réponse à cette autre question : qu’est-ce qui rend possible une telle monstruosité ? Comment des hommes nés en France, éduqués dans l’école de la république, peuvent-ils basculer dans la haine et le crime de masse ?

 Les deux temps de la conscience

Il convient alors de dissocier deux moments essentiels : il y a le temps de l’émotion, il y a celui des explications. La sidération qui tétanise tout un peuple, toute une communauté internationale face à l’irruption du tragique dans la quotidienneté occidentale est d’abord un phénomène de masse. Nous sommes tous pris dans l’évènement, littéralement frappés d’étonnement et submergés par nos affects. Ce moment est fort, il est vital, il est légitime, il est édifiant. Il renvoie chacun à son intimité sensible tout en entrant en résonnance avec une communauté de deuil et de souffrance. L’empathie est le maître mot de cette sidération collective.

Mais cet élan vers les autres se transmue ensuite, immanquablement, en une qualification brute des émotions. Cette sédimentation de la souffrance produit alors ce que l’on appelle des sentiments ; ceux-ci se construisant par associations spontanées autour de mots et de pensées.

Comment caractériser pour soi-même, en soi-même, ce que l’on ressent ? Sous quelle forme, de quelle manière le ressentir ? Sous quel vocable le dire, le concevoir, l’expliciter, l’apprivoiser ? L’émotion première de peur et de stupéfaction devient alors autre chose : haine et désir de vengeance, exigence de justice et de paix sociale, rejet des différences ou recherche de concorde…

Or, si l’émotion fait consensus les sentiments sont quant à eux disparates et renvoient chacun à ses sensibilités propres, à ses adhésions personnelles et à ses visions du monde. Là est donc bien, en un second temps, le vrai danger pour la communauté nationale. Là est également le vrai calcul du terrorisme qui joue avant tout sur cette submersion contagieuse de la haine. Monstre engendré par l’horreur, l’incompréhension et le chaos, la passion haineuse se nourrir d’elle-même, se construit par stigmatisation et généralisation.

Une alternative est donc bien posée, devant nous et en urgence : lutter contre le terrorisme, désigner l’ennemi, tout en maintenant intactes les distinctions identitaires. Aux sentiments de rejet il convient donc de préférer viscéralement les exigences de partage et d’amitié. Mais ce qui s’éprouve, dira-t-on alors, ne se commande pas. Certes non : mais cela s’éduque, se structure et se conçoit.

 Le moment de la pédagogie

C’est bien, ainsi, le moment de la pédagogie qu’il importe par-dessus tout de souligner comme le point d’orgue de ce deuil national. Car là se joue l’essentiel, là se joue l’avenir, là se noue le sens d’une représentation collective. Et chaque mot employé, chaque argument avancé pèsent alors du poids le plus lourd. Il faut tout d’abord dire toute l’horreur du crime perpétré, en souligner l’aveuglement et l’arbitraire. Des vies fauchées de manière aléatoire, sans lien quelconque avec l’idéologie des criminels : par la seule cause d’un hasard tragique, par le seul effet d’une présence au monde « ici et maintenant ».

L’absence totale de relations entre la mort qui frappe, ceux qu’elle frappe, le moment où ils meurent et les raisons invoquées par les criminels : tout cela réuni caractérise pleinement le terrorisme, fait pour généraliser l’angoisse et pour compromettre toute possibilité d’être heureux – atteignant ainsi jusqu’à l’idée même de bonheur. Mais cette tragédie doit également être circonscrite par les mots.

Bien qu’aveugle, bien que folle, elle n’en reste pas moins explicable par des causes géopolitiques et idéologiques. C’est là le travail des historiens que de déplier les causes latentes - littéralement « ex-pliquer » - de l’évènement : identifier les auteurs, les situer dans l’espace et le temps d’un conflit mondialisé où la France joue un rôle majeur.

Il y a donc quelque chose à comprendre derrière cette folie, il y a là-dedans des processus appréhendables en raison au-delà de l’irrationnel. Car la raison doit avoir le dernier mot, les mécanismes de la barbarie doivent être déconstruits dans les esprits afin qu’ils ne puissent pas prospérer et se répandre par contagion.

Enfin, et de manière cruciale, il est essentiel de faire entendre des perspectives de remédiation à long terme face au danger. Le risque est réel, le crime odieux, mais la force doit rester au droit et à la justice.

Matériellement, la barbarie ne peut pas gagner contre la coalition du droit international et des puissances étatiques. Elle est une cause perdue : dans les âmes comme dans les faits. La victoire militaire n’est qu’une question de temps, de patience et de volonté. Mais la victoire spirituelle sera, elle, plus complexe à obtenir. Car la force du terrorisme que nous connaissons aujourd’hui réside dans son irrépressible capacité d’aspiration comme de fédération de tous les désespoirs. Nos ennemis se présentent comme une coalition religieuse. Il s’agit en fait, plus profondément et de manière plus inquiétante, de l’armée des « damnés de la terre ». Islamistes souvent improvisés, n’ayant pour beaucoup qu’une très faible vocation spirituelle, ils sont avant tout unis dans l’incapacité d’être « quelqu’un » quelque part.

Cette déréliction identitaire les réunit dans l’agrégat monstrueux d’un Léviathan des temps modernes, fait des corps composites de bourreaux à la personnalité décomposée. Véritables vaisseaux fantômes parcourant des océans de tumultes, ces corps humains habités de ténèbres ne sont qu’une ombre d’humanité, qu’une existence évidée de conscience et d’identité propre.

 Une guerre qui n’en est pas une

Les mots pour le dire sont donc, fondamentalement, un enjeu crucial et édifiant. Parler comme on l’entend partout de « guerre » pour qualifier la situation actuelle est à ce titre dangereux et dommageable.

Car le terme substantialise l’ennemi, l’incarne en une identité de lieu et de communauté. Il lui confère la dignité d’une « société » de criminels alors qu’il n’est même pas cela. Coalition de désespoirs et de folies, d’idéologies syncrétiques et amalgamées dans la violence et les atrocités, le seul pacte « d’association » des djihadistes est en l’occurrence un pacte de sang.

Il se fonde en s’opposant : à tout et à tous, musulmans et croyants, démocrates et dictateurs, amis de la paix et puissances militaires. Nulle conscience citoyenne, nulle valeur authentique ne fédèrent cette pure volonté de tuer et d’être tué, cet instinct d’anéantissement universel projeté et amalgamé dans une langue religieuse.

Toute guerre a ses droits : dont le premier d’entre eux consiste à reconnaître comme à identifier son adversaire. La pédagogie que l’on doit aux élèves sur un tel sujet consiste d’abord à leur faire entendre que cette guerre n’en est pas une, que l’ennemi ici ne peut être un adversaire comme les autres ; en vis-à-vis duquel il serait possible de simplement se positionner ou qu’il conviendrait de reconnaitre. Nous sommes donc, collectivement, face à un défi historique contre la raison, contre notre conception de l’homme, contre l’ordre international patiemment posé par l’Histoire.

Non, cette tragédie n’est pas une guerre mais un abime sous nos pas, un gouffre sombre qui peut engloutir la conscience que nous avons de nous-mêmes. Maintenir coûte que coûte l’exigence de la fraternité républicaine : tel est, au final, l’ultime enjeu, l’ultime combat. Si guerre il y a, c’est donc au final une guerre de soi-même contre soi-même : contre tous les préjugés et les amalgames qui nous feraient perdre foi en notre propre humanité.

Dernière modification le vendredi, 08 janvier 2016
Torres Jean Christophe

Chef d’établissement, proviseur à Limoges, agrégé de philosophie, auteur de plusieurs essais dans les domaines de l'éducation et de la philosophie politique.

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