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Nos démocraties sont en crise. Et cette crise est d’abord, manifestement, une crise de croissance. Par extension, par mondialisation de ses exigences et de ses principes, ce régime si vertueux, si bénéfique par ses fins, engendre passions et indécisions, chaos et injustices ressenties.

Le mal dont nous souffrons vient du corps politique.

La démocratie somatise ses troubles, les valeurs se crispent et se raidissent sous les tensions des muscles et des nerfs d’une société inquiète. Les recours à la force - celle du verbe souvent, celle de l’appareil répressif parfois - se font plus pressants et nécessaires.

Mais cette force est faible. Ses manifestations ne convainquent plus. Ses effets rhétoriques résonnent dans le vide d’opinions accaparées ailleurs : par des voix plus imposantes, par des mots plus simplistes, par des idées plus courtes qui cheminent directement vers les poings.

Oui, la haine est là, palpable, oppressante, globale. Oui, la confiance s’est rompue. La digue est ouverte pour une protestation décomplexée, spontanée, libérée de ses carcans éthiques, de ses freins institués.

L’exigence morale n’impose plus silence à des citoyens retombés dans l’adolescence d’un régime pourtant ancien et qui veulent assassiner le Père. Le pouvoir, figure paternelle et rassurante, est désormais pour ces démocrates en herbe un totem à renverser. Il est le centre de toutes les critiques, l’objet de tous les soupçons, de tous les procès en corruption et en incompétence. Tous ceux qui portent l’autorité, qui l’incarnent et la promeuvent, sont aujourd’hui, par une fatalité sans exceptions et une loi médiatique nouvellement advenue, objets de ces soupçons qui se dévoient nécessairement en irrespects et invectives diverses.

La fracture est là, ouverte, douloureuse, entre le peuple et ses représentants, entre la masse des citoyens et leurs élites. Et ces souffrances expriment d’abord la poussée de besoins que l’organisme étatique ne peut plus assumer. Le métabolisme de nos institutions échoue à réguler ses échanges avec le milieu, à satisfaire les exigences d’un corps social de plus en plus en demande.

C’est la crise d’un Etat providence fragilisé par le haut - l’avènement d’instances européennes, d’un grand Marché mondialisé… - autant que par le bas - le poids politique des collectivités, l’appel à une démocratie plus directe, la nécessaire remise en cause du centralisme administratif.

Les ressources budgétaires viennent à manquer, la plaie ouverte des déficits se creuse et se gangrène. Les articulations entre le centre et la périphérie se font difficultueuses, non sans contestations. Les influx nerveux passent moins aisément entre les administrations centrales et locales, entre gouvernants et gouvernés. Le doute gagne les esprits.

L’Etat protecteur, figure tutélaire et omnisciente, incorruptible et infaillible, n’est plus dans les têtes avec cette même pureté. Et c’est bien cette extension des intérêts démocratiques à la vaste scène d’une coopération mondiale qui semble avoir, au final, déstabilisé l’équilibre d’une physiologie que nul n’imaginait si fragile.

Ce qui s’exprime, ce qui « remonte » de multiples provenances, c’est alors un sentiment rageur de perte et de dépossession - dépossession de sa liberté de choix citoyen, de son identité culturelle, de ses droits acquis, de ses richesses et de ses savoir-faire… De sa « souveraineté », enfin, au sens politique et existentiel de ce terme.

L’Etat démocrate aux aspirations grandissantes et modestes à la fois, aux volontés de croissance démesurées à l’échelle de ses peuples, comptées pour lui-même, fragilise dangereusement ses membres qui ploient et se fissurent sous les tensions qu’il leur impose.

Car il veut à la fois grandir et s’amenuiser : étendre son influence et restreindre ses pouvoirs.

C’est là un objectif contradictoire et paradoxal pour une puissance publique qui fait advenir un Marché, gère des flux et des ressources davantage que des citoyens et des projets.

Les nerfs ne suivent plus, les cœurs n’irriguent plus cette folle course en avant qui se dilate et se contraint : en même temps et dans le même mouvement. Ces postures successives de flexions et d’extensions épuisent et découragent. Le sang vient à manquer. Les muscles se raidissent sur l’une ou l’autre des attitudes, selon les idées en vogue - mais sans modifier cependant le geste balancier. L’air des sommets enivre alors ; il fait perdre le contact vivifiant du sol nourricier.

Mais si le corps du régime manifeste les symptômes d’un mal en apparence incurable, l’esprit démocrate perdure et s’exprime avec une vigueur retrouvée.

Tempétueux, éruptif, vindicatif… il emporte aujourd’hui avec lui toutes les certitudes passées, tous les repères pourtant patiemment posés sur une opinion jugée sous contrôle. Et la démocratie vivante, la démocratie éternelle réside en son fond, parle à travers sa voix : multiple et indécise, incertaine de ses actes et suspicieuse par principe.

Car, ne l’oublions surtout pas, l’essence de la démocratie n’est autre que la liberté.

Souffle vital, pure énergie, dynamique plus que substance, cette spiritualité est née dans la Grèce antique. Elle a parcouru de son courant impétueux toute notre Histoire. Elle a qualifié l’identité même de notre occident : davantage politiquement conçue que géographiquement constatée. A l’origine envisagée pour gérer des Cités, elle étend aujourd’hui son emprise à l’échelle du monde. Trop vaste ambition ? Peut-être. Aspiration illégitime ? Certainement pas : tant elle constitue pour tout homme raisonnable la meilleure, l’unique offre politique respectueuse de notre condition.

Nés pour être libres, pour déployer cette liberté dans un ordre social calqué à la mesure de cette exigence, nous ne saurions vivre pleinement notre humanité autrement.

L’esprit démocrate est tout-puissant, immortel contrairement aux institutions qui l’incarnent transitoirement, parce qu’il procède justement de cette essence - et n’est mu par rien d’autre que par notre liberté. Il n’est ainsi la propriété d’aucun peuple, l’exclusive d’aucune culture. Il parle à chaque homme à propos d’une humanité de partage. Il défend pour chacun son droit inaliénable à devenir ce qu’il est.

Mais cet esprit aujourd’hui doute, se tourmente et s’agite. Il brasse des idées sombres, fomente des pensées contraires. Il conteste. Il proteste. Il dénonce et suspecte universellement les pouvoirs et les buts, les moyens et les hommes. Il vacille sur ses principes, tremble sur sa base. Le socle sur lequel il est installé depuis tant de temps se fissure. Ses valeurs, ses sacrosaintes valeurs ne sont plus aussi signifiantes et audibles. Leurs noms résonnent parfois à vide : étant trop mobilisées en tous sens, trop manipulées à toutes fins - trop souvent et trop désavouées par les actes.

L’heure est grave, l’heure est au tragique d’une vérité perdue, d’un destin compromis, d’une voie incertaine.

Qu’est réellement devenu, ici et maintenant, cet esprit démocrate ?

Que nous est-il permis d’espérer à travers lui ? Il constitue à lui seul l’Histoire des peuples, l’Histoire de l’Homme, la fin unique et exclusive de notre quête de bonheur.

Pour l’heure, il s’agite sur son assise. Le régime qui le porte ne le conforte plus. Et ses idées vont en tous sens. Les pensées extrêmes, les visions noires et intolérantes qu’il avait pourtant si bien su résorber à ses origines renaissent en lui. Par essence et par destination universaliste, il se laisse gagner par les nationalismes. Epris de sa liberté, il appelle à davantage d’ordre et de répression. La crise de ses institutions engendre ainsi une crise d’identité inédite, une confusion des idées.

Il importe donc tout particulièrement de saisir la gravité du moment, l’ampleur du malaise. Ces réflexions se donnent alors pour objectif de retrouver comme le dit Alain « l’ordre de santé » qui court derrière les opinions libérées - de saisir les contournements et les expressions éparses de cet esprit civique en crise ; d’en appréhender çà et là, au gré des évènements, tel ou tel appel, tel ou tel signe. Il s’agit, au final, « de dénouer l’esprit, de le faire voyager, de le diviser avec précaution contre lui-même, de faire naître toute discussion de son propre fond et de sa propre recherche »[1].


[1] Alain, Mars ou la guerre jugée.

Source image : Wikimedia

Dernière modification le samedi, 01 avril 2017
Torres Jean Christophe

Chef d’établissement, proviseur à Limoges, agrégé de philosophie, auteur de plusieurs essais dans les domaines de l'éducation et de la philosophie politique.