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Publié le 23 janvier sur le site Veille et Analyse TICE
Lire les discours étonnants sur la mise en ligne de cours vidéo, associés à des formes pédagogiques dites nouvelles (enseignement inversé par exemple) ne peut que laisser rêveurles gens qui se soucient un tant soit peu de suivre les évolutions de la place prise par les moyens d’information et de communication dans l’éducation, mais aussi tous ceux qui s’intéressent à la pédagogie…. 
Un mot inventé, une technologie considérée comme nouvelle et nous voici avec une mode et un rêve, mais surtout pas d’analyse approfondie de ce qui a été, ce qui est ce qui sera, le tout ajouté à des généralisations hâtives sur « l’éducation », « l’enseignement », « la jeunesse », « les technologies », « la pédagogie » etc…

Dans les annonces qui se multiplient en ce moment dans les médias, on a l’impression d’un grand spectacle de cirque dont les vedettes sont davantage les paillettes et le strass que les artistes eux-mêmes. Il faut donc rappeler chacun à la nécessaire distinction entre ce qui est de l’ordre de l’intérêt de la passion de ce qui est la résolution des problèmes et situations considérées comme difficiles ou en tout cas à résoudre. Si aller à la découverte est légitime, balayer la réalité au nom de cette démarche l’est beaucoup moins. Ainsi la machine à enseigner (chère à Eric Bruillard, auteur d’un livre éponyme) revient-elle à intervalles régulier et sous des formes variées dans le paysage des technologies éducatives. Le monde bruisse actuellement des xMooc, de l’enseignement inversé etc… au nom des possibilités ouvertes par les technologies numériques. Que n’a-t-on oublié l’histoire de la télévision scolaire ?
Dans un billet récent j’évoquais la question de ce qui peut constituer un cadre d’apprentissage réel (il ne suffit pas de mettre en ligne) et non pas rêvé comme on l’entend trop souvent. Les enseignants des classes maternelles ont depuis toujours compris la question face à des enfants « non formatés » par le transmissif. Si pendant longtemps l’école primaire (celle de Jules Ferry, inspirée par les descendants de la révolution française) a été un lieu de mise en forme des élèves pour les faire entrer dans l’idéal transmissif (construit surtout par ceux qui savent déjà pour ceux qui ne savent pas, ou censés tels). D’autres révolutions dans le monde et l’histoire ont aussi amenés à la création de « lieux de mise en forme », culturelle (comme la révolution du même nom) par exemple. Comme si les gens de pouvoir n’avaient de cesse de normaliser la population. Avec les technologies numériques on a l’impression que l’on passe de l’ère de l’industrialisation de l’enseignement (massification) à l’automatisation de cette industrie, cette automatisation reposant sur l’acceptation du postulat transmissif antérieur, en l’habillant de technologie.
L’idée de mise en ligne des cours est désormais souvent accompagnée de l’idée de suppression du cours magistral au profit d’une médiation pédagogique nouvelle. Derrière un habillage fort convaincant on retrouve en fait le vieux mythe de la machine à enseigner mais contextualisé et enrichi. Un enseignant Québécois présentant l’enseignement inversé déclare, sans sourciller, que les élèves regardent les cours à la maison, puis font des exercices en classe. Autrement dit, cela présuppose que les élèves vont écouter ces « conférences » en ligne pour ensuite les retravailler en classe… D’expérience, avec des adultes, et aussi avec des jeunes, il est courant, lorsque l’on met en place du « travail à la maison », que celui-ci soit fait « à l’arrache », voire pas fait du tout et que l’arrivée en classe se traduise par une simulation (faire croire qu’on a fait le travail). On nous propose, pour y remédier, évidemment un tutorat, une aide en ligne, mais on omet la donnée principale : les raisons de l’entrée du sujet dans un acte d’apprentissage explicite et formel. On omet aussi une deuxième donnée qui est le maintien de la dynamique d’apprentissage dans le temps. Enfin on omet aussi une troisième donnée qui est le consensus culturel entre la société et ses membres sur les dynamiques et les modalités d’apprentissage tout au long de la vie.
Le problème de la machine à enseigner c’est qu’il manque, pour reprendre le triangle pédagogique de Jean Houssaye, le troisième terme, l’élève, celui qui apprend. Et pourtant c’est en son nom que ces dispositifs sont construits, à partir d’une représentation que l’on se fait de la génération dont on parle (et qu’on s’empresse de catégoriser…). Mais dès que l’argument est passé il est oublié, mis de coté, négligé. En partant de l’idée que l’on se fait d’une génération, on déclare qu’il faut donc construire de nouveaux dispositifs, mais quand on les construit on oublie de revenir à ceux à qui ils sont destinés et à la réalité du contexte dans lesquels ils vivent. Par contexte, il faut entendre, au sens large, celui que la société dans laquelle on vit donne comme cadre stable et qu’il contient au mieux (cf. les discours des ministres sur le numérique à l’école depuis quarante années).
L’innovation, faire nouveau par rapport à un existant, est un phénomène normal et ordinaire. L’invention elle est beaucoup plus rare (cf. Norbert Alter). Or on tente de faire passer l’un pour l’autre et souvent on l’habille du terme nouveauté. L’intérêt des innovations est évidemment de mettre en mouvement ce qui est en l’état, en reproduction, qui semble aller de soi. La limite de l’innovation c’est d’une part lorsqu’elle ignore l’histoire (s’appuyer sur ce qui s’est fait avant) et l’avenir (passer l’innovation à la généralisation). Autrement dit l’intérêt réel de l’innovation c’est qu’elle disparaisse comme telle pour devenir banale. L’idée de mettre massivement des cours en vidéo à disposition de tous n’est pas une innovation pédagogique. Ce n’est que la reproduction de ce qui s’est fait dans l’histoire de la transmission. Ce n’est pas parce que des cours vidéo sont populaires qu’ils ont permis d’apprendre… On nous parle des nombre d’inscrits, on ne nous parle pas des abandons, des refus, des contestations… On nous dit que l’on n’abandonne pas les enseignants ni l’école, au contraire même on nous dit qu’ils sortent renforcés. Mais on a oublié simplement que l’école, le collège, le lycée, l’université restent tels quels sans que leur forme soit questionnée et que finalement cette organisation reste la matrice première des chacun de nous. Or dans cette matrice, fondée sur une industrialisation, les technologies numériques n’avaient pas de place. Désormais qu’elles sont là, réapparait la tentation de l’automate enseignant, mais cette fois-ci agrémenté d’un environnement qui essaie d’humaniser le cadre et de rassurer les acteurs.
Pendant ce temps, les enfants puis les jeunes tentent d’entrer dans le monde.
Je propose cette grille de progression à la réflexion qui serait à mettre en lien avec la manière dont on tente d’introduire les TIC dans l’éducation :
Les plus jeunes tentent de dialoguer avec leur environnement de 0 à 6 ans
Ensuite ils essaient de comprendre les règles du monde adulte de 6 à 12 ans
Puis ils tentent de prendre possession du monde qui les entoure de 12 à 18 ans
Avant d’essayer d’y trouver leur place (parfois en bousculant ceux qui étaient là avant… conflit des générations…) et de progresser tout au long de la vie à partir de 19 ans et plus
A suivre et à débattre
BD
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Crédit photo : JRBrousse- An@é
Dernière modification le jeudi, 16 octobre 2014
Devauchelle B

Chargé de mission TICE à l’université catholique de Lyon et professeur associé à l’université de Poitiers, département IME.

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