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Un Monsieur me demandait l'autre jour – par curiosité ou pour vérification ? – si l'esclavage avait bien été aboli en 1789. Benoîtement, je lui répondis qu'en effet, les révolutionnaires, dans leur générosité immense, avaient nettoyé cette honte et insulte à l'Humanité – en cette année sacrée de notre mystique nationale. Mais immédiatement, je me corrigeai – de la même manière que le Temps le fit, en ce qui, pour Lui, fut l'espace d'un souffle – et lui expliquai que notre Glorieux Napoléon avait au bout de quelques années corrigé le tir, en rétablissant d'un trait de plume la barre du navire de l'exploitation.

Si je me trouvais en cette posture "conversatoire" avec cette personne, c'est parce que nous venions de participer à une réunion où il avait été question, pour faire simple, de mettre plus de numérique dans le fonctionnement de l'institution scolaire, et donner plus de subtilité et d'intelligence à la perception et de ce fait l'encadrement des enfants. Spontanément, je m'empressai de préciser à mon interlocuteur ma pensée et/ou conviction quant à la libération de l'individu – que celle-ci passait, à mon sens, par un usage vertueux de la technologie :

"On parle d'abolition de l'esclavage, c'est beaucoup dire... Car la liberté, du jour au lendemain, sans les moyens de la vivre, ce n'est rien – au mieux une illusion heureuse, au pire un mensonge malheureux. C'est bien connu, renchérissais-je, qu'aux USA les esclaves, dans les plantations de coton, après leur émancipation grâce à la terrifiante Civil War, restèrent pendant des générations – parfois n'en sont pas encore sortis – aux services de leurs maîtres, qu'ils appelaient déjà boss, ceux-ci les entretenant dans une misère noire, pour s'assurer que seuls quelque-uns d'entre-eux parviennent à apercevoir et suivre éventuellement le vrai chemin de leur liberté. Mais ce qui est beau, aux States, c'est qu'au-delà des apparences, les choses se passent, dans la douleur certes, mais elles se passent – hommage fasciné au premier avatar d'origine africaine de G. Washington."

Voilà à quoi doit servir la technologie – on y revient encore et toujours – à émanciper l'individu. Plus l'Homme sera libéré de ses contraintes matérielles, plus il pourra se consacrer à la libération de son esprit, qui est la vraie source de vie. Passons sur cette vision futuriste et grandiloquente; il n'est que de penser très concrètement aux "emplois" et conditions économiques qu'on nous impose, qui font de nous des esclaves et qu'une mutation technologique intelligente, non pas spéculative, pourrait nous permettre de reléguer dans le passé – pour écrire des bouquins ou réaliser des films poignants commeGerminal ou Marie-Antoinette. Nous sommes pour l'heure, par nécessités stomacales, privés d'une vraie possibilité de choisir, d'une vraie volonté de réaliser ce qu'on sent, ce qu'on sait être notre vocation – cependant que, comme on dit, il n'existe pas de "petits métiers", c'est à dire, plutôt, qu'il n'existe pas de "petites gens", que des Hommes qui cherchent à vivre vraiment.

La technologie, prenons l'éducation, doit servir à pallier aux difficultés de fonctionnement matérielles nombreuses qui affectent les établissements, encadrant et éduquant des élèves tout le jour, avec des personnels en sous-effectif – mais peut-on faire autrement ? Non, alors faut-il mettre un adulte derrière chaque enfant ? Oui ! Et c'est possible ! Grâce à une utilisation intelligente, vertueuse, de la technologie, au service de l'instruction, de la communication, non pas de la déshumanisation galopante.

Le mot vertueux a ici son importance, car certaines personnes réfléchissant à l'envers, prétendent que le risque actuel de la technologie est, à vouloir trop l'équiper, de robotiser l'Humanité, ou plutôt d'exposer celle-ci à une intelligence robotique terriblement dangereuse pour la saveur de vivre. Heureusement que des penseurs géniaux tel Jacquard, avant de passer à trépas, ont prévenu le Monde du risque, non pas technologique, mais éthique, qui guettait les drôles de bipèdes – cette idée que l'Homme oublierait qu'il est Homme et se permettrait de faire n'importe quoi avec ses connaissances élevées à un niveau "démiurgique".

C'est qu'on n'apprend pas aux individus comment faire, on les laisse se débrouiller sur le tas, cependant que beaucoup ont besoin, sans doute tous, à un moment ou à un autre, d'être guidés. "L'amour, écrivait un grand auteur affublé d'un sobriquet de jeune fille, l'amour, c'est l'infini à la portée des caniches". De nos jours, on peut tout aussi bien remplacer "amour" par "technologie" et "infini" par "intelligence". Pas pour se moquer mais pour garder les idées en place. Et mettre les errements de ceux qui se pensent les plus forts ou les plus malins sur le compte de la peur, de l'ignorance, de la bêtise – qui semblent elles-mêmes un effet de la peur.

Et la paresse, me direz-vous, le "baobab dans la main" ? – mais elle sera beaucoup mieux valorisée par une mise en valeur positive de la dématérialisation technologique. Non plus paresse mais rêverie ou méditation, selon l'heure du jour. Il faut lire Oblomov, d'Ivan Gontcharov, pour comprendre et apprécier la signification de ce mot dévastateur de nos jours.

On déploie la majeure partie de nos efforts physiques et cérébraux à se conformer aux états d'âme des autres et à des exigences sociales auxquelles on ne croit, dans le fond, pas – d'où les migraines, mésinterprétations et extrémismes de toutes sortes, fruits pourris de l'Humanité, que d'aucuns nomment le mal. Usons de la technologie pour libérer l'individu, commençons dès le biberon, apprenons dans nos classes la société pour laquelle nous voulons vivre – et dès ce moment, donnons à chacun les moyens de comprendre, respecter cette liberté qu'il enseigne ou qu'il doit apprendre. C'est seulement par l'émancipation multiforme des individus qu'on accédera à une égalité acceptée par toutes les personnes, réunies dans une bonne intelligence commune.

Initialement publié sur le site : http://leonbellevalle.blog.lemonde.fr/2015/04/03/la-technologie/

Dernière modification le vendredi, 03 avril 2015
Bellevalle Leon

Professeur d’histoire-géographie au collège depuis cinq ans, je m’occupe de niveau 6e, 5e, 4e, 3e ; je suis prof principal en 5e et coordinateur de l’équipe disciplinaire au sein de l’établissement. Depuis mes débuts, je mets aussi en oeuvre des projets transdisciplinaires, avec des professeurs de mathématique, musique, français, art-plastique, technologie... Passionné par mon métier et mes élèves, je ressens le besoin d’exprimer mes idées sur un système qui me paraît souvent rigide et de moins en moins en phase avec la modernité. En plus d’articles spécialisés, je tiens un blog à vocation littéraire et historique.