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La conférence Cultures numériques, Education aux Médias et à l'Information  s'est tenue à l'Institut Français de l'Education (ENS de Lyon ). Michel Lussault y était présent, en pleine polémique sur le "prédicat".

Cette conférence a été l'occasion pour le professeur Michel Lussault, directeur de l'IFE mais également président du conseil supérieur des programmes " à ses heures perdues", de dire, en ouverture des travaux, son émoi et sa colère aux 450 personnels de l'éducation participant à ce plan national de formation.

"Depuis quelques jours, annonce-t-il, nous sommes confrontés à une polémique sur le prédicat qui personnellement me laisse pantois »

A l'origine, ce sujet qui fait le buzz médiatique suite à la publication des nouveaux programmes de grammaire du cycle trois, c'est l'introduction de la fonction "prédicat" - en fait le groupe verbal- avec pour but de différencier sur le plan terminologique les classes grammaticales et les fonctions syntaxique au sein de la phrase... et éviter ainsi la confusion entre la nature et la fonction d'un mot.

Tous les Grands médias se sont saisi du sujet, le présentant comme une réforme de l'orthographe, avec là encore, une forme de bataille des anciens et des modernes sur un sujet somme toute plus dérisoire qu'il n'y paraît mais propice à la querelle médiatique et à la fracturation de l'opinion publique entre les pour et les contre.


Le prédicat? "Rien de mieux qu'un cache misère " publie par exemple l'Express ; " grammaire simplifiée à l'absurde" publie Le Figaro où Alaîn Bentolila écrit : "le prédicat est une erreur fondamentale".

Les réseaux sociaux y sont également allés d'un formidable bruissement d'accusations assassines contre ceux " qui fabriquent le cercueil de la grammaire traditionnelle " en voulant " remplacer le COD et le COI par le prédicat ".

Delphine Guichard professeur des écoles enseignant au cycle 3 qui publie Charivari à l'école donne une information plus complète et plus sereine que les grands médias traditionnels adeptes du sensationnel

Elle y écrit :

Contrairement à ce qu'on peut lire dans les journaux mal informés, l'enseignement du prédicat ne remplace pas celui des compléments de verbe COD etc ; Il le précède. Toujours pour démentir les rumeurs des réseaux sociaux parfois reprises par les journalistes pressés, ce nouveau terme n'a aucune conséquence sur l'enseignement de l'orthographe et en particulier aucune conséquence sur l'enseignement de l'accord du participe passé avec le COD placé avant le verbe. Celui-ci est toujours au programme du collège comme dans les programmes précédents. Il n'a pas été repoussé du tout.

Il est assez inquiétant, ajoute Michel Lussault, de voir que dans les milieux même de l'éducation on peut devenir imbécile à peu de frais."

 

Je suis très frappé de voir à quel point dans ce pays certains semblent refuser qu'on puisse débattre de l'éducation à partir des faits avérés, prouvés par la Recherche et pas simplement à partir des fantasmatiques et à partir des idéologies, les pires de surcroît, que nous avons aujourd'hui en rayonnage.

On peut être amusé par ce qu'on lit !
C'est aussi une vraie question politique, c'est aussi une question majeure que de savoir si nous serons capables collectivement, de faire de l'éducation un véritable champ du débat public et donc un véritable champ de choix politique éclairé.
Ou si nous allons consentir pour l'éducation aussi, à un style de démocratie d'opinion ou seules les passions l'emportent dans les délibérations collectives.

Je suis frappé de voir à quel point il reste difficile en France de parler sereinement et j'allais presque dire intelligemment des questions d'éducation sans verser dans une sorte d'hystérie assez curieuse
La coupe est pleine nous n'avons pas les discussions sur l'éducation que cette question mérite dans un grand pays de formation comme la France
Et que nous allons finir par le payer très cher."

Le numérique favorise-t-il le débat démocratique ?

La colère de Michel Lussault porte ainsi moins sur le fond du sujet que sur la forme polémique et souvent violente que prennent régulièrement les débats sur les questions d'éducation .Avec malgré tout une interrogation sur les causes de ces excès.

A vrai dire les réseaux sociaux sur la plupart des sujets d'actualité sont souvent le lieu de propos excessifs et violents ou l'argumentaire manque parfois cruellement.


Le Numérique donne à tous, et cela constitue un réel progrès, la possibilité de publier sur le Web et d'intervenir quand il le souhaite, comme il le souhaite, dans ce contexte si particulier d'une information protéiforme et multiple.

Mais la question revient irrémédiablement : internet favorise-y-il le débat démocratique, argumenté, diversifié, respectueux de la parole de l'autre ?

D'un côté on a ouvert une sorte d'agora électronique, d'espace plutôt confus où se déploie une forme de narcissisme exacerbé - où entre Max Weber et moi il n'y a pas tellement de différence, ironisait François DUBET lors du débat organisé pour les 20 ans de l'An@e, et ajoutait-il, "de l'autre côté pour contrôler ce monde là on a une sorte de repli conservateur ou paradoxalement j'observe un renforcement de l'académisme."

  • Ce contexte facilitateur de l'expression rapide, en quelques mots , simplifiée au point d'être simpliste , incite à l'opinion radicale, où la nuance est proscrite et le propos discriminant. Difficile dans ce cas d'entrer dans l'analyse et la compréhension d'un monde où la complexité est la règle.
  • Les forums sont souvent le siège de guerres d'injures où les internautes défendent violemment des opinions dont ils ne veulent plus démordre.
  • Les débats en ligne correspondent-ils aux caractéristiques de l'espace public , à savoir un débat entre égaux où on cherche à élaborer une position commune?
  • Certes les internautes peuvent échanger sur un pied d'égalité. Par contre les échanges argumentés sont loin d'être toujours la règle. Le débat ne tend pas à l'élaboration d'une position commune mais plutôt vers une multiplication des points de vue contradictoires.
  • L'abondance de l'information en ligne ne se traduit pas par une grande diversité de réception: le citoyen concentre en effet son attention autour de quelques sites qui viennent du monde traditionnel des médias.
  • Les moteurs de recherche jouent à cette égard un rôle clé quand on sait que notamment Google classe les sites proposés lors d'une recherche en fonction du nombre de liens hypertextes reçus par le site, certainement pas garant de sa qualité scientifique.
  • Par ailleurs l'internaute ne consultant que des sites ou des forums proches de ses opinions aura tendance en rencontrant des positions différentes de prendre des attitudes de rejet violent.Les dernières élections américaines ont à ce sujet révélé l'absurdité de ces enfermements.

Levier d'une balkanisation de l'opinion publique ou ferment de nouvelles pratiques délibératives ? Interroge Patrice Flichy, professeur de sociologie à l'université de Paris Est dans une excellent essai intitulé Internet, un outil de la démocratie.

L'école a un rôle majeur à jouer sur ce sujet et l'enseignement obligatoire de l'Education aux Médias et à l'Information introduit dans les programmes peut être un agent de transformation de l'école.

"Faire percevoir aux élèves ce qui est vrai, ce qui est fondé scientifiquement, ce qui participe à la vie en commun et à la compréhension des autres est fondamental" écrit Jean Louis Durpaire qui ajoute " cet accès aux valeurs n'est pas inné. Il suppose une formation, celle-ci passant par des débats argumentés à l'occasion de situations de vie réelle."

Les travaux de la conférence Cultures numériques, Education aux Médias et à l'Information, auront contribué, dans une ambiance de partage et de coopération, donc propice au débat argumenté, à documenter la réflexion.

Claude TRAN
Vice Président de l'An@é

Dernière modification le vendredi, 31 mars 2017
Tran Claude

Agenais de naissance Claude TRAN a été professeur de Sciences Physiques en Lycée, chargé de cours en Ecole d’Ingénieur, Inspecteur pédagogique au Maroc. A 34 ans il accède aux fonctions de chef d’établissement puis s’expatrie à nouveau, cette fois en Algérie comme proviseur du lycée français d’Oran ; en Aquitaine il dirigera les lycées Maine de Biran de Bergerac, Charles Despiau de Mont de Marsan et Victor Louis de Talence. Il a été tour à tour auteur de manuels scolaires, cofondateur de l’Université Sénonaise pour Tous, président de Greta, membre du conseil d’administration de l’AROEVEN, responsable syndical au SNPDEN, formateur IUFM et MAFPEN, expert lycée numérique au Conseil Régional d’Aquitaine, puis Vice Président de l’An@é, actuellement administrateur de l'An@é et de l'association Inversons la classe, journaliste à ToutEduc, chroniqueur à Ludomag.

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