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La question de savoir où, à l’école ou à la maison, doivent se faire les devoirs donnés après la classe est fort complexe. Elle s’augmente en effet d’autres paramètres. Qui s’en occupe, les parents, les professeurs, des assistants d’éducation, d’autres personnes recrutées pour ce faire ? Par ailleurs la question n’est pas tranchée non plus s’il convient de donner ou pas des devoirs à faire après la classe. 

Cette dernière question semble ne pas devoir se poser au lycée — un consensus largement favorable existe à ce sujet — ni à l’école — ce n’est pas un consensus mais la loi qui interdit que les maîtres du premier degré donnent du travail à faire après la classe, disposition largement transgressée dans les grandes classes. En revanche, la question reste posée pour le collège et les avis sont fort divers à ce sujet, parents et professeurs émettant parfois des avis contraires ou même conjoints selon qu’il s’agit de telle ou telle association, de tel ou tel syndicat. Mais l’avis favorable à ces devoirs au collège reste majoritaire, même si certains parents les dénoncent au motif qu’ils renforcent les inégalités.

Un article est même consacré, sur Wikipédia, à cette épineuse question. Il rappelle, pour le premier degré, l’interdiction des devoirs à la maison dans la circulaire du 29 décembre 1956 :

« Aucun devoir écrit, soit obligatoire, soit facultatif, ne sera demandé aux élèves hors de la classe. Cette prescription a un caractère impératif. »

Cette injonction n’a pas subi de modification majeure et a été régulièrement rappelée, en 1958, 1964, 1971, 1994 et 1995, même s’il est mentionné qu’on peut tout de même demander à un élève d’apprendre ses leçons.  Un rapport de l’inspection générale, en 2008, fait le point à ce sujet, et rappelle le flou réglementaire :

« Les devoirs à la maison sont-ils toujours interdits ? Sur le plan réglementaire, la réponse est pour le moins ambiguë. En effet, la circulaire de septembre 1994 a abrogé les circulaires antérieures qui interdisaient les devoirs à la maison. Elle n’a maintenu cette interdiction qu’au motif qu’il existait, sur le temps scolaire, un temps réservé aux études dirigées et aux devoirs. Or ce temps, qui n’était pas déterminé dans les programmes de 2002, a complètement disparu des horaires et des programmes de 2008. Faut-il ou non en déduire que les devoirs qui pouvaient être faits sur le temps d’étude dirigée inclus dans la journée scolaire peuvent l’être sur le temps d’étude qui suit la journée scolaire ? »

Fort bien. La proposition récente du dernier ministre de l’éducation du dispositif « devoirs faits » remet un peu d’huile sur ce feu :

« Ça signifie que des devoirs, il y en a, mais qu’ils ne sont pas faits pour être faits à la maison mais plutôt dans l’établissement, de façon à créer une forme de tranquillité en famille sur ces sujets, d’amenuiser les inégalités qui peuvent exister entre les familles. »

Et d’expliquer comment il compte s’y prendre, d’abord en consultant les parties et acteurs :

« On va s’adapter à chaque cas, par exemple au collège cela peut prendre la forme d’études dirigées de 16 heures à 18 heures le soir dans tous les collèges, et pas seulement en éducation prioritaire. »

Décidément, la cécité numérique est à la mode

Pour tout vous dire, chères lectrices et chers lecteurs, je n’ai aucun avis argumenté en faveur ou en défaveur de l’une ou l’autre solution. J’entends juste ceux qui dénoncent, côté travail à la maison, l’aggravation des inégalités sociales, comme j’entends aussi les arguments de ceux qui s’opposent à un temps scolaire trop long qui inclurait l’accompagnement éducatif, parfois mal pris en charge par ailleurs.

Bref, mon avis n’est pas fait.

Mais vous ne m’empêcherez pas de poser deux questions qui n’ont jamais été énoncées dans ce débat : je ne les ai lues nulle part, ni sur les pages web syndicales, ni dans les articles des journaux consacrés à cette actualité. Ne pas les avoir entendues témoigne, à mon sens, de la continuation invraisemblable de la cécité des élites — se référer à mes deux derniers billets —, toutes les élites, politiques, médiatiques, culturelles… ou supposées telles, en matière de compréhension des enjeux du numérique.

Première question : comment les apprentissages informels sont-ils pris en compte ?

Aujourd’hui, la société toute entière, les jeunes citoyens les premiers, est toute entière plongée dans le numérique. Un numérique lui-même qui baigne dans un maëlstrom informationnel dérégulé. Dans ces conditions, le rôle des éducateurs, parents et enseignants, est moins de fournir aux élèves un corpus de ressources fiables et validées, moins encore de faire référence, par les devoirs donnés, à ce corpus, que de les accompagner à faire un tri raisonné d’informations multiples et diverses qui leur parviennent de manière informelle, hors la classe et la maison, le plus souvent et nourrissent les apprentissages.

Donc peu importe en fait que le prolongement des cours et des séances scolaires se fasse à l’école ou à la maison, où les élèves sont supposément accompagnés ! En revanche, qui accompagne les jeunes, les élèves, dans ces prolongements informels, où qu’ils soient, en quête de connaissances et de savoirs disponibles ailleurs ? Là est la vraie question.

Deuxième question : qui peut penser que le rôle de l’enseignant s’arrête aux portes de l’école ?

C’est tout de même invraisemblable qu’aucune réflexion sérieuse n’ait encore été menée pour redéfinir, en concertation avec les acteurs et leurs représentants syndicaux, les missions et les services des enseignants comme des cadres de l’éducation ! Qui peut penser sérieusement que le travail d’accompagnement d’un professeur s’arrête aujourd’hui à la sonnerie de 16 h 30 ? Ou après l’étude, à 17 h 30 ou 18 h ?

S’il peuvent le faire, quand c’est possible, il devient nécessaire que les enseignants puissent, où qu’ils soient, échanger avec un ou des élèves et les accompagner dans leurs apprentissages, informels ou formels, sur une plateforme en ligne, de manière synchrone ou asynchrone. C’est indispensable, impérieux, primordial.

Et, bien sûr, pour dissiper toute ambiguïté, il est tout aussi impérieux que ce travail soit inscrit à leur emploi du temps, décompté dans leur service, selon des modalités à définir.

Pourquoi ces deux questions sont-elles absentes du débat ? Parce que c’était mieux avant ? Ah non, certainement pas !

Michel Guillou @michelguillou

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Article publié sur le site : https://www.culture-numerique.fr/?p=6048

Dernière modification le mardi, 30 mai 2017
Guillou Michel

Naturaliste tombé dans le numérique et l’éducation aux médias... Observateur du numérique éducatif et des médias numériques. Conférencier, consultant.

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