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De colloque en colloque, de rencontre en rencontre, l’occasion m’est souvent donnée, comme à d’autres qui s’en font parfois l’écho, d’entendre, sur le sujet de la transformation numérique de l’école,

 les discours des élus locaux, des communes au conseil régional, sans compter ceux qui siègent au Parlement ou s’expriment au nom du gouvernement quand il ne s’agit pas de la ministre elle-même ou du président de la République.

Ils font généralement l’ouverture ou la clôture des ces événements, introduisant et précisant le cadre des débats ou des ateliers dans le premiers cas, tentant quelques éléments de synthèse, généralement rapportée par d’autres, de ce qui s’est dit quand ils s’expriment les derniers.

Sont aussi conviés dans ces rencontres des cadres pédagogiques du premier ou du second degré ainsi que des cadres administratifs, des chefs d’établissements, des directeurs académiques ou leurs adjoints, des recteurs ou leurs conseillers.

Que dire ?

D’abord bien sûr qu’il est impossible de généraliser… J’ai entendu de fortes paroles, bien senties et engagées, de certains de ces élus et cadres, bien sûr. J’ai écouté avec plaisir les propos liminaires de certains recteurs ou les conclusions fort pertinentes de certains maires ou conseillers départementaux qui avaient compris l’essentiel. Et je m’en réjouis.

Parfois, l’impression est plus mitigée. La ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem est capable, par exemple, je l’ai montré dans mon dernier billet (1) ou dans d’autres (2), de tenir des propos de haute volée comme, en d’autres circonstances, de s’avérer incapable (1) de répondre aux questions pourtant simples d’un journaliste. De même pour le président de la République. Sans doute s’agit-il là du travail obscur et plus ou moins éclairé de scribes conseillers… Parfois, il n’y a aucun doute sur la sincérité et l’authenticité des propos tenus, rappelez-vous les discours enflammés de Vincent Peillon (3) qui étaient, pour l’essentiel, de sa plume.

Mais, le plus souvent, écouter les élus et les cadres s’exprimer sur le numérique éducatif est un pensum. Incapables de comprendre les enjeux de cette transformation numérique comme de s’informer sur la politique nationale en la matière qui énonce que « L’École change avec le numérique », ils assènent d’un ton sentencieux leurs certitudes sur les « usages » rédempteurs, accumulant les lieux communs les plus éculés, les considérations vaseuses façon zinc de bistrot voire les sophismes qui leur ont été soufflés par des lobbys économiques et idéologiques toujours très présents dans ces aréopages.

J’ai entendu un conseiller général, en charge pourtant des affaires scolaires, incapable d’avoir une autre analyse sur la pédagogie et ses mutations que ce que lui en disaient ses enfants, tous les deux au collège. J’ai entendu un proviseur, pourtant soigneusement choisi par sa hiérarchie, n’avoir du numérique dans son lycée que la vision étroite et partielle du site web de son établissement, ce qui lui permettait de « communiquer » plus facilement avec les parents, disait-il. Le même, bien éclairé, trouvait d’ailleurs intolérable que ses professeurs lui écrivent via la messagerie académique. J’ai entendu un doyen de l’inspection générale, ouvrant un colloque sur l’éducation aux médias, dire sans vergogne les horreurs les plus inouïes sur le numérique.

Je m’arrête là, les exemples sont pléthore. Je vous en ai parlé parfois mais je renonce à vous les rapporter la plupart du temps, me contentant de retweeter ces morceaux d’anthologie et d’inculture à la fois. Tout cela figure donc dans les archives storifiées (néologisme pour dire qu’elles sont conçues avec Storify) de certains de ces événements.

D’où l’idée, très immodeste en effet, je le concède, de conseiller les élus et cadres pour qu’ils évitent, dans leurs discours, certaines formulations disons… maladroites qui pourraient les discréditer tout à fait de leur auditoire. À cet usage, j’ai tenté, à l’exemple de très grands humanistes bien avant moi, d’exercer ma raison et de construire, à l’attention et l’usage de ceux qui s’en empareront, un petit glossaire raisonné sur le sujet du numérique éducatif.

Les Tice, TUIC, etc. (variante : le digital)

Ces acronymes, très en vogue au début de ce siècle, ont beaucoup servi à mettre de la distance entre ceux qui font partie de la caste des élus et en comprennent donc le sens et ceux qui n’y comprennent goutte. Le problème est que les utiliser aujourd’hui vous fait passer pour un ringard de première classe. Le deuxième, en particulier, très usité des cadres pédagogiques du premier degré, doit être définitivement rejeté. Peu importe aujourd’hui leur sens. Ils ont le grand désavantage de commencer, l’un et l’autre par ce « T » réducteur, initiale de « technologie », qui contribue à réduire l’engagement numérique de l’école à sa seule dimension technique ou technologique, éloignant ainsi du sujet tous ceux que la technologie rebute ou effraie (4).

Fort heureusement, ces deux acronymes ont disparu du vocabulaire institutionnel, lequel lui préfère le joli mot de « numérique » qui s’est imposé, de même, au-delà de l’éducation, dans tous les secteurs de la société. Il recouvre une réalité beaucoup plus culturelle et sociale qui correspond mieux à la manière de s’en emparer pour faire vivre un enseignement rénové.

Il y aura bien, dans vos relations, un ou deux anglolâtres, venus de ces entre-soi que sont le marketing ou la publicité, qui tenteront de vous expliquer que « digital » est le mot qu’il vous faut. Ne les croyez pas ! Il ne s’agit rien d’autre que d’un anglicisme abscons. Réservez ce mot aux empreintes et, pour le reste, utilisez « numérique » qui convient très bien.

L’outil numérique (variante : le numérique est un outil…)

Alors ça, c’est à éviter absolument ! Il s’agit là d’un barbarisme et commencer votre propos ainsi éloignera de vous tout votre auditoire et vous condamnera à l’opprobre général. Ce n’est pas ce que vous voulez ?

S’il est possible de parler d’outils numériques — l’ordinateur, la tablette, l’appareil photo… sont des outils numériques, comme beaucoup d’autres —, l’expression au singulier n’a pas le moindre sens. Non, le numérique n’est pas un outil, il faut se le répéter cent et encore cent fois pour s’en convaincre. Le numérique, en même temps d’ailleurs que le mot s’est substantivé, ce que d’aucuns ont du mal à entendre, est devenu un fait, une réalité, un paradigme social et culturel, ou culturel et social comme vous voulez qui ne peut en aucun cas être réduit à sa seule dimension utilitaire.

Remarquons au passage que cela vaut pour nombre d’autres expressions : « l’outil informatique », « l’outil économique », « l’outil politique » sont des expressions tout aussi idiotes. Si, par exemple, on qualifie habituellement l’informatique de science (la science informatique) et s’il existe des outils informatiques, à n’en pas douter, « l’outil informatique » n’existe pas, tout simplement.

Le numérique au service de (l’apprentissage, la pédagogie, l’école…)

Ça aussi est à éviter. Oh ! l’intention est bonne, bien sûr. Ceux qui énoncent ces mots sont généralement persuadés que le numérique ne peut avoir que d’heureuses conséquences, quand il pénètre l’école, sur une pédagogie, un enseignement considérés l’une et l’autre comme quasi intangibles ou immuables. Ce n’est pas ainsi que cela fonctionne.

Il y a, derrière cette déclaration d’un numérique au service des apprentissages, l’idée qu’on va utiliser le numérique, qu’on ne va donc se servir que de ses outils, de son attirail technologique. Mais le numérique transforme profondément la relation du maître à l’élève, modifiant ainsi radicalement l’accès aux informations, l’acquisition des connaissances et la construction des savoirs. De même, la posture classique du maître, sur son piédestal ou son estrade, omniscient et seul possesseur/instructeur/transmetteur des connaissances et des savoirs, est aujourd’hui, avec le numérique, n’en déplaise à d’aucuns, un modèle obsolète. Il va de soi que la posture de l’élève qui baigne en permanence, au-delà des murs de l’école, dans un bain informationnel désintermédié, subit elle aussi des modifications profondes.

Comme je l’ai donc déjà dit (5), le numérique n’est au service de rien ni de personne, il est là. C’est tout. Et, parce qu’il s’impose et bouscule les immuables modèles sociaux de l’école, il peut constituer un fort levier pour faire avancer la pédagogie ou les apprentissages, ainsi qu’on peut le lire dans cet article.

Faire le choix du numérique (variante : l’intérêt du numérique pour les élèves, les maîtres)

Cette phrase problématique est apparue il y a peu dans le vocabulaire des cadres de l’institution. À Montpellier, il faut faire le choix du numérique en anglais, et, sur le site de l’École numérique, de longs paragraphes sont destinés à convaincre les réticents qu’il faut « faire le choix du numérique » et pourquoi. J’ai déjà montré (6) en quoi ce raisonnement me paraissait autant fallacieux que particulièrement décalé.

En effet, faut-il le répéter, la société est numérique, les jeunes ont des pratiques numériques massives, l’entreprise est numérique, les services sont numériques… L’école n’a donc pas le choix. En aucun cas. Et poser la question n’a d’autre sens que d’affirmer la faiblesse et l’incertitude de l’institution : « Le numérique, en fait, on n’est pas certain que ça marche ».

Tout récemment, à l’occasion d’un raout élyséen pour célébrer l’école numérique, auquel on n’avait d’ailleurs pas daigné m’inviter, la directrice de l’enseignement scolaire qui tweete s’est laissée aller à un commentaire qui témoigne des mêmes incertitudes et précautions :

#EcoleNumerique belles interventions concrètes qui montrent l'intérêt du numérique pr les élèves et les enseignants

CzzgD3PXcAE83BP

11:33 - 16 déc. 2016
0 réponse 43 Retweets 32 j'aime

Pour elle, en effet, il est nécessaire de montrer, comme si cela n’allait pas de soi encore, l’intérêt du numérique, de telle manière sans doute que chacun puisse, en conscience, en faire le choix ou pas. Et pourtant, le slogan officiel ne pose pas la question de savoir si l’école change avec le numérique, il l’affiche haut et fort, il le proclame, il le prétend et l’affirme. De telle manière que chacun s’y conforme, les directrices de services comme les autres.

Les usages du numérique

J’ai déjà eu l’occasion de dénoncer souvent cette phrase particulièrement insipide et indigeste. Je répète qu’elle ne signifie rien ou presque alors que c’est sans doute le vocable le plus usité des élus et des cadres, unis et d’accord en l’occurrence, pour célébrer ces fameux « usages » qui signifient des choses bien différentes selon qui parle ou le lieu d’où on s’exprime. S’agit-il de pratiques professionnelles ? S’agit-il de démarches pédagogiques ? S’agit-il d’engagements citoyens ? S’agit-il de statistiques ? Nul ne le sait mais, une certitude, personne ne parle de la même chose.

Écoutons la ministre (2), bien conseillée pour une fois qui exhorte les élèves à « sortir de cette logique d’usage » qui consiste à former des usagers, consommateurs dociles, et engage les jeunes à être des acteurs…

Bref, laissez tomber le mot « usages » et, pour une fois, décrivez-les. Vous y gagnerez en crédibilité.

Informatique et numérique

Pendant très longtemps, ces deux mots ont été mis l’un pour l’autre dans la bouche de ceux qui ne sont pas tombés dans la marmite et qui sont très nombreux dans la corporation de nos élites déconnectées. Et puis, pour tout vous dire, certains, militants actifs de lobbys idéologiques, ont compris tout l’intérêt qu’il y a à les confondre, voulant ainsi surfer sur la vague du numérique pour promouvoir l’informatique et son enseignement.

Non, on ne peut pas les confondre. On n’a pas le droit d’utiliser ces deux mots l’un pour l’autre ou même, comme s’y laisse aller parfois Milad Doueihi, même si au moins lui sait de quoi il parle, à les prononcer juxtaposés dans la même phrase. C’est à la fois une erreur factuelle et, pour qui veut faire preuve d’un peu de pédagogie, une source de confusions.

L’informatique est une science, un champ scientifique très vaste dont l’émergence et le considérable développement ont contribué, notamment au début, au développement du numérique. Mais ce dernier est devenu aujourd’hui, je le répète, un domaine de réflexions culturelles et sociales qui imprègne la société et diffuse dans tous les champs de la connaissance.

Soyez vigilants donc. Ne me remerciez pas…

Merci à Denis Diderot. Et à Pierre Desproges.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit image : Wikimédia

  1. Le numérique éducatif entre ombre et lumière https://www.culture-numerique.fr/?p=5433
  2. « Sortir de cette logique d’usage et engager les jeunes à être des acteurs d’Internet » https://www.culture-numerique.fr/?p=5019
  3. La fracture numérique est au ministère ! https://www.culture-numerique.fr/?p=270
  4. Ce que les Tice ont fait de mal au numérique https://www.culture-numerique.fr/?p=127
  5. Le numérique au service de la pédagogie, une affirmation très maladroite https://www.culture-numerique.fr/?p=2188
  6. Quand le ministère vous explique sans rire qu’il est possible de faire le choix du numérique… https://www.culture-numerique.fr/?p=5513
 Michel Guillou, « Petit glossaire raisonné à l’usage des cadres et des élus qui osent causer du numérique » in Culture numérique, 19 décembre 2016, https://www.culture-numerique.fr/?p=5705
Dernière modification le mardi, 10 janvier 2017
Guillou Michel

Naturaliste tombé dans le numérique et l’éducation aux médias... Observateur du numérique éducatif et des médias numériques. Conférencier, consultant.

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