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Depuis que l’idée de Marc Prensky a été popularisée, nombre de publications se sont emparées de l’idée de « digital natives » pour tenter de la mettre à mal, voir de s’y opposer de manière radicale. 

Si le propos initial est caricatural, comme l’a montré Jean François Cerisier (http://blogs.univ-poitiers.fr/jf-cerisier/2012/04/22/quand-marc-prensky-enterre-trop-vite-les-digital-natives/) il faut cependant s’intéresser au pourquoi de ces réactions multiples.

Il semble qu’il faille s’intéresser à l’imaginaire pour mieux comprendre la question.

Nous considérons que l’idée selon laquelle lorsque l’on est « né avec » suffit à dire que l’on sait « faire avec » est une illusion qui perdure depuis nombre d’années. Mais que cette illusion est le reflet d’un rapport au vieillissement, au renouvellement des connaissances et plus généralement au développement de la connaissance humaine assez mal vécu. Car l’observation d’un groupe de jeunes et de moins jeunes qui font face à des nouveautés dans leur espace de vie montre que les différences de comportement et d’appropriation de ces nouveautés sont très importants.

Dès lors que l’on parle de groupes ou catégories comme les enfants, les jeunes, les adultes, les vieux, on réduit chacun à tous et on efface les différences, au nom, en particulier, d’une vérité statistique (rappelons ici qu’avec des statistiques mal comprises, tous les zèbres sont gris).

Uniformiser les autres c’est un moyen d’éviter d’entre plus précisément dans l’analyse.

C’est ce que font donc certains travaux de recherche qui, pour tordre le cou à cette idée globale, mettent à jour ces différences. Cet engouement pour la critique des « digital natives » révèle surtout une ignorance de la réalité, que ce soit celle des jeunes ou celle des adultes et des personnes âgées : d’une part les différences sont d’abord un phénomène intrinsèquement humain, d’autre part elles existent et ont été démontrées depuis longtemps. Mais c’est le mythe égalitaire qui, forgé à la suite des lumières, rend difficile à admettre l’idée qu’il ne sert à rien de lutter contre les différences mais qu’il faut lutter contre les inégalités qu’elles génèrent. C’est probablement l’une des raisons de l’échec du modèle scolaire français.

Revenons ici à cette question de l’imaginaire comme instrument de compréhension :

En premier lieu l’imaginaire du conflit des générations, ensuite l’imaginaire du progrès technologique, puis l’imaginaire de l’apprentissage des techniques, puis l’imaginaire de l’apprentissage spontané et enfin l’imaginaire de la maîtrise du savoir par les adultes. Cette liste qui n’est pas exhaustive est suffisamment large pour que nous l’examinions point par point.

– Le conflit des générations


Cette rengaine dont on a des traces depuis l’antiquité semble être une constante de l’évolution de l’humain. Le vieillissement est un phénomène naturel dont on voit bien qu’il pose question à tout humain. De Nietzsche à Ray Kurtzweil l’idée d’un humain éternel ou surhumain est valorisé et idéalisé. Plus simplement, et concernant les objets techniques, on ne peut qu’être impressionné par l’attirance qu’ils ont sur les jeunes. Cette attirance se traduit bien sûr par des pratiques et progressivement se construit un discours déjà ancien du dépassement par les jeunes d’un monde construit par les adultes. Ce renversement est d’autant plus mal vécu qu’il renvoie les adultes à leur incompétence proportionnelle à l’aisance des jeunes. Comme nous l’avons dit plus haut, il y a de grandes diversités dans l’appropriation des technologies quelques soient les générations. C’est ce qui explique ces diversités de point de vue. Mais cela soulève la question de l’intention de ceux qui magnifient ou fustigent les compétences des jeunes.

– Le progrès technologique


La science et la technique ont atteint à la fin du XXè siècle un niveau de crédibilité très important. Dans l’imaginaire de chacun, il y a une confiance et une croyance en l’efficacité de la technique jusqu’à résoudre des problèmes humains, à la place des humains, le filtrage automatique des fausses informations étant le dernier avatar. Les jeunes, mis devant les faits s’en emparent a priori sans crainte c’est bien ce qui impressionne des adultes qui voient certes des avantages, mais aussi des dangers au déploiement irraisonné de ces technologies. Evoquons ici la robotisation et les objets connectés comme questionnement en émergence. Pourtant certains adultes, concepteurs de ces produits, pensent que les jeunes ne les maîtrisent pas. Ceci est probablement vrai, mais n’est-ce pas aussi une idéalisation du bon usage qui ne peut se faire qu’en suivant le mode d’emploi fait pas les adultes ?

– L’apprentissage des techniques


Dans une société qui, dans le monde scolaire, a longtemps valorisé les humanités puis les abstractions mathématiques, l’apprentissage des techniques est souvent considéré comme de « bas niveau ». Une sorte de mépris, parfois, qui dévalorise cet apprentissage. Ce qui surprend l’adulte c’est l’habileté du jeune, ou du moins de la plupart d’entre eux, face à ces apprentissages. Cette habileté s’exprime d’ailleurs avant le langage lui-même, comme on peut le constater chez les tous petits. La fascination face à ces habiletés, ce qui a amené à parler des digital natives, a en contrepoint généré une défiance face à ces habiletés, surtout dans le monde scolaire, académique. C’est une des sources de cette mise en cause de la manière dont les jeunes prennent en main ces techniques et les maîtrisent. On dit qu’ils savent faire des choses, mais pas bien, ou de manière insuffisante. Ceci tend à renforcer la critique des adultes qui oublient souvent que les apprentissages techniques sont très souvent des apprentissages contextualisés et donc limités.

– L’apprentissage spontané


Une autre dimension traverse l’imaginaire collectif, celui de l’apprentissage spontané. En réalité, cette idée vient surtout du fait que l’on ne s’est pas aperçu qu’il y avait un processus d’apprentissage, on le l’a pas vu. Pour qui observe de près ce qu’est apprendre, on s’aperçoit qu’il y a des effets de maturation qui se révèlent au travers de franchissement brusque de seuils. D’un seul coup on a l’impression que l’enfant sait, a appris, parce que l’on voit le produit de cet apprentissage. Mais si l’on s’intéresse de plus près au processus apprendre, on s’aperçoit qu’il associe de multiples activités visibles et invisibles, ou même inconscientes. Dans un autre registre, un enfant qui imite ne le montre pas. Il regarde attentivement la situation, en capte les éléments qui l’intéressent pour à un moment les réutiliser, les ayant appris.

– l’imaginaire de la maîtrise du savoir


Nombre d’adultes, même s’ils diront le contraire devant témoins, ont une conception de leur maîtrise du savoir qui leur rend difficile la reconnaissance de celle des autres. C’est encore plus vrai quand la position instituée (enseignant, expert, savant etc.) attribue a priori cette maîtrise à celui qui est « labellisé ». Il n’est donc pas étonnant que l’habilité de jeunes face à des techniques surprenne l’adulte et le mette mal à l’aise car mettant en cause la posture instituée. De même dans un système d’enseignement normé, un seuil de maîtrise du savoir est fixé indépendamment des apprenants et dont les enseignants ont la charge. Ce conflit de « maîtrise du savoir » est bien sûr inquiétant et renvoie chacun à son propre rapport imaginaire au savoir.

La popularisation de l’expression « digital natives » s’appuie sur ces éléments imaginaires. Les critiques de cette expression et de son incarnation n’échappent pas non plus à ces dimensions de l’imaginaire.

C’est un des biais souvent rencontré mais peu mis à jour dans nombre de recherches menées sur le sujet. En préjugeant d’une maîtrise idéalisée définie parfois par des référentiels mais rarement par des indicateurs précis, les adultes disqualifient a priori toute compétence globale chez les jeunes.

En quelque sorte on fixe la barre de la maîtrise si haute qu’on en oublie que cette hauteur est en soi la disqualification de l’autre. Cette manière de faire est souvent inconsciente. Au cours d’échanges avec plusieurs collègues sur ce thème, nous avons eu beaucoup de mal à faire admettre la nécessité d’une explicitation des repères à partir desquels on évalue la maîtrise. On dira que l’on casse le thermomètre pour éviter de mesurer la température ! mais à contrario on pourra dire qu’en créant un thermomètre on choisit les repères et qu’on les impose à celui à qui on applique la mesure de température. Pour le dire autrement, comme pour les tests de QI, tu es intelligent parce que mon test le montre… change le test et tu seras beaucoup moins intelligent. C’est un peu ce qui se passe quand un brillant élève de classe Terminale se retrouve avec une très mauvaise évaluation en classe prépa… Sans les idéaliser, ne négligeons pas les compétences des jeunes, même si nous adultes, éducateurs, enseignants n’y sommes pas pour grand-chose…

A suivre et à débattre

BD

Article publié sur le site : http://www.brunodevauchelle.com/blog/?p=2011

Dernière modification le jeudi, 09 mars 2017
Devauchelle B

Chargé de mission TICE à l’université catholique de Lyon et professeur associé à l’université de Poitiers, département IME.

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