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L’idée du « redressement productif » est quotidiennement mise en avant depuis la création du ministère éponyme, confié à Arnaud Montebourg.
Ce concept a été largement repris par les médias comme une reconquête pour sauver des emplois, mais surtout pour réindustrialiser la France. Dans ce contexte, le ministre avance : « nous aurons besoin d’imagination, de créativité, d’audace aussi et de réalisme » pour permettre à la France d’« imaginer les nouvelles frontières de son économie et de son industrie ».
 
Il est cependant un aspect que ministre et médias éludent soigneusement, c’est le facteur éducation. D’une part, les apports possibles de l’éducation de base à la création d’entreprise ou à la compétitivité sont rarement envisagés. D’autre part, les dysfonctionnements actuels de la sélection et de la formation de nos élites, censées « créer la dynamique », et leurs conséquences ne sont jamais mis à plat.
 
 
Apprendre à entreprendre
 
On ne naît pas entrepreneur, on le devient ! Mettre en place une entreprise demande d’être créatif, intuitif et entreprenant ; il s’agit de prendre des initiatives, de réagir devant la difficulté et de savoir prendre des risques calculés. La création d’entreprise ne se fait pas en un jour. L’entrepreneur a besoin d’être persévérant, de savoir travailler sur ses erreurs, d’être un leader capable de mobiliser une équipe et de la faire adhérer à un projet de long terme.
 
De telles compétences nécessaires à la création d’entreprises innovantes seraient bien utiles aussi dans d’autres domaines de la société, y compris la politique et le monde associatif. L’école n’aurait-elle pas un rôle à jouer pour développer ces aptitudes, au même titre qu’elle est supposée favoriser la conquête de la citoyenneté et l’épanouissement de chacun ? Sur tous ces plans, n’est-on pas leurré par nombre de discours peu en adéquation avec les faits ? Loin de tous ces nobles objectifs, l’institution scolaire n’est-elle pas plutôt une « chambre de tri » entre les élèves pour fixer le rang de chacun dans la hiérarchie de l’employabilité. Qu’évalue-t-on réellement au baccalauréat ou au Brevet des Collèges ? C’est une lapalissade que de dire qu’on n’évalue que ce qu’on peut évaluer selon les modalités de ces examens. Comment une telle épreuve, ponctuelle et finale, pourrait-elle vérifier des compétences comme « être créatif », « savoir monter un projet », « savoir prendre des initiatives » ? Le choix des connaissances, savoir-faire, savoir-être n’est pas neutre, car ce qui est évalué au baccalauréat ou au brevet a un effet sur ce qui est enseigné et évalué les années précédentes.
 
Et à l’issue de ce parcours où tant de compétences essentielles ne sont pas enseignées, un trop grand nombre de jeunes se trouvent mis dans des voies de garage où ils ne sentent pas portés. 150 000 sortent de la scolarité sans diplôme, et pour la plupart avec un fort sentiment d’avoir été exclus. Certes, une mauvaise scolarité ne débouche pas automatiquement sur une mauvaise insertion dans l’emploi, mais il est de plus en plus difficile de trouver sa place dans la société actuelle sans qualification. Et il est délicat de devenir performant quand le système scolaire vous a démotivé, vous a fait perdre l’estime de soi, vous a privé de la confiance en vos capacités de réussite. 
 
Et même pour ceux qui ont réussi le baccalauréat et passent à l’université, on ne peut pas dire que la créativité, l’esprit critique, le sens de l’initiative aient été valorisés dans leur cursus scolaire, sauf initiatives personnelles d’enseignants éclairés. Les savoir-faire liés à l’entreprendre, que ce soit pour soi-même ou collectivement (association, club, entreprise) ne sont même pas cités dans le Socle commun de connaissances et de compétences. A contrario, l’école actuelle favorise globalement par son fonctionnement la passivité et la consommation, voire la lamentation... Dès la maternelle, elle induit même aux élèves l’idée qu’on ne peut apprendre que quand le professeur enseigne ! Elle diabolise l’erreur, sans laquelle pourtant aucun apprentissage n’est possible. Comment être autonome, curieux et combatif ensuite ? Comment peut-on s’investir, prendre des initiatives ou innover ?
 
 
La formation des élites
 
Il est un aspect encore plus grave en matière d’éducation et de redressement productif : la formation de nos élites. Cette question est totalement « tabou » en France, pays si fier de ses grandes écoles. C’est là tout le piège ! Les dirigeants de nos grandes entreprises sont pour la grande majorité issus de l’Ecole Polytechnique, des autres grandes écoles (Mines, Centrales, HEC..) ou bien sûr de l’ENA.
 
Or le critère principal de sélection de ces institutions d’élites sont les maths -qui d’ailleurs n’en sont pas pour les mathématiciens ! En fait, ce sont des maths algorithmiques sans aucune créativité, où pour réussir il faut savoir retrouver rapidement ce qu’on connaît déjà. Les épreuves valorisent l’habitude des exercices, la rapidité, en aucun cas la compréhension profonde des mécanismes. Il en résulte des « bêtes à concours », où les compétences acquises n’ont d’intérêt pour aucun autre domaine.
 
Ces maths créent de plus une rigidité mentale, fondée sur une logique cartésienne qui n’a plus totalement sa place dans un monde complexe et incertain. D’autres approches comme la logique paradoxale, l’analyse systémique et la pragmatique deviennent des compétences indispensables. Ces maths-là ne développent pas non plus la curiosité, l’envie de chercher. Ceux qui sont ainsi sélectionnés, si par extraordinaire ils ont pu garder un talent particulier, une vocation, voire de la passion, ne le doivent pas à leur formation.
 
C’est une erreur sociale profonde de continuer à sélectionner nos élites de manière aussi aberrante ! L’épaisseur culturelle nécessaire pour être un manager aujourd’hui dans un contexte aussi difficile ne peut s’acquérir que grâce à une culture historique, littéraire et anthropologique approfondie. Heureusement, quelques grandes écoles ont commencé à envisager le recrutement et la formation autrement. Mais le système actuel est tellement ancré, rigide et corporatiste, qu’il faudra encore beaucoup de temps à notre nation pour en changer.
 
 
Quant à l’ENA ?
 
Quant à L’ENA, peut-on proposer cursus aussi peu dynamique, autant décalé des réalités du moment ! Les jeunes énarques sont formés seulement à administrer et gérer, certainement pas à inventer, à innover, à susciter ou à mobiliser des énergies. Malgré le coût très important de cette scolarité[1], jamais on ne les prépare à être imaginatifs, audacieux, courageux. Jamais on ne leur apprend à être « stratège », à clarifier une situation complexe ou à penser le changement.
 
A travers cet enseignement très théorique et d’un grand conformisme, on leur instille même les vertus inverses ! L’essentiel du temps est consacré à apprendre par cœur règlements, directives, décisions de la Commission Européenne et avis du Parlement européen. « Pour réussir, pas besoin de réfléchir : vous devez connaître le format et le remplir avec les mots-clés adéquats » écrit Olivier Saby, jeune énarque, dans un livre sur l’enseignement de l’ENA titré « Promotion Ubu Roi »[2] !
La plupart des sujets à traiter sont du genre réglementaire[3]. L’important est par dessus tout que l’énarque en formation sache « pondre une résolution ». Ils sont notés sur la capacité à imiter des textes déjà existants et à singer leur formulation. « L’erreur serait de faire preuve de créativité. La sanction serait immédiate ». Olivier Saby parle de sa scolarité comme d’un « vide abyssal de l’enseignement », ce que confirment « en off » d’autres jeunes énarques. Un vide toutefois dont ils n’osent pas se plaindre en public parce que « cela pourrait nuire à leur classement de sortie ».
 
L’obsession de ce sacro-saint classement de sortie est dans toutes les bouches. Il est vrai qu’il détermine à vie une carrière. Dès lors, il marque au fer rouge le cursus et « l’ADN » des diplômés. Pour la nation, c’est une catastrophe industrielle ! Ce culte du classement annihile le dynamisme, la curiosité, l’esprit d’équipe et bien sûr l’entreprendre… Toute la formation est conçue pour normaliser ces jeunes cerveaux. Or tous les leviers de l’Etat, des politiques publiques et nombre de grandes entreprises sont aux mains d’énarques. Comment s’étonner que la France patauge dans le conservatisme et la crainte des réformes ; il en résulte un conformisme désespérant. Oui, le redressement productif passe par un changement d’éducation.
 
 
 André Giordan et Jérôme Saltet[1]
Article publié le 14 janvier 2013 sur Agoravox
Crédit photo : JRBrousse An@é

[1]André Giordan est professeur à l’université de Genève, Jérôme Saltet est cofondateur des Editions Play Bac, leur dernier livre commun : Changer le collège, c’est possible (0h Edition 2011).

[1]Le coût de la scolarité d’un élève de l’Ecole nationale d’administration est d’environ 84 000 euros par année.
[2]Olivier Saby, Promotion Ubu Roi,Mes 27 mois sur les bancs de l’ENA, Flammarion, 2012.
[3]Les énarques n’ont pas le moindre cours sur la création d’une entreprise, ni sur les ressorts de cette création, ni sur les flux de financement. Un divorce complet entre l’Etat et l’entreprise en France est entretenu ainsi ; entrepreneurs et énarques sont formés sur deux planètes qui n’ont rien à voir.
Dernière modification le jeudi, 02 octobre 2014
Giordan André

André Giordan est le fondateur et directeur du Laboratoire de Didactique et Épistémologie des Sciences de Genève. Ancien instituteur, professeur de collège, animateur de banlieue, il  est l’auteur d’un nouveau modèle de l’apprendre (modèle d’apprentissage allostérique) et l’initiateur de nombreuses innovations scolaires, muséologiques et médiatiques. 

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