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Mon intervention récente lors de la dernière édition de Ruralitic a été l’occasion de faire un petit bilan des activités numériques périscolaires de l’année précédente, bilan que j’avais sans cesse en tête mais sans cesse remis à plus tard. Tout au long de l’année, il m’est venu l’envie de témoigner de manière ponctuelle, de tirer des conclusions mais toujours de nouvelles données, de nouveaux enfants, de nouvelles têtes, de nouvelles expériences et l’impossibilité d’en tirer une ligne générale

Ruralitic, outre une expérience enrichissante, a eu le grand mérite de me mettre le pied à l’étrier. Un an de périscolaire à résumer en 5 minutes autour de faits marquants, un an cristallisé autour de deux expériences : les ateliers issus de la réforme des rythmes scolaires auprès de diverses écoles primaires de la ville de Roubaix et, sur la base du volontariat, un atelier d’apprentissage du code judicieusement dénommé "accrochage" auprès d’élèves de quatriéme au collège Samain de Roubaix.
 
Que constater donc au bout de cette année ?
Autant commencer par enfoncer une porte ouverte en déclarant que le périscolaire c’est bel et bien du périscolaire, c’est-à-dire pas la classe, constituant alors un espace privilégié pour la mise en place d’activités numériques. Il amorce une relation nouvelle avec les enfants et facilite l’expérimentation au travers par exemple du "Do It Yourself" numérique, de l’initiation à la programmation, au code, à l’électronique et au circuit bending comme j’ai pu le pratiquer tout au long de cette année scolaire.
 
Ce n’est pas un cours et cela change un tout. On prend des risques, on expérimente sans crainte d’une note. La place de l’erreur y est tout à fait naturelle. Elle n’est pas sanction, ni échec mais défi et je suis particulièrement heureux de la partager avec les enfants telle que je l’ai toujours vécue dans mes activités numériques. L’erreur a un visage double. Soit l’ordinateur n’est pas content et vous le fait savoir au travers d’un message plus au moins explicite, soit il se comporte étrangement, de manière complément différente par rapport à ce que votre code ou votre montage électronique était censé faire. Une machine ne se trompe pas. Elle exécute ce qu’on lui demande...
 
L’erreur est alors défi. Défi de comprendre ce qui cloche, de se dépasser, de chercher comment faire comprendre sa pensée. L’erreur est frustration mais une frustration enrichissante car elle pousse à avancer. L’erreur sans note est un tout autre monde et un réel plaisir. J’étais très souvent frustré dans un autre univers à l’université lorsque je voyais les étudiants prendre le chemin le moins risqué et le moins intéressant pour leurs projets car il y avait la sacro sainte note qui les attendait en bout de course. Avec les enfants, ces soucis disparaissent complétement et les frontières de l’imagination n’ont pas de limites.
 
Les activités ont constitué pour ces derniers un espace de découverte et d’expérimentation total, à une condition cependant sur laquelle il s’agit d’insister fortement : une activité ne peut fonctionner que si les enfants sont volontaires. Cela facilite grandement leur approche, leur envie de créer, d’expérimenter. Ne faisons pas d’angélisme. Lé périscolaire n’est pas un cours, n’est pas la classe mais peut rencontrer sans cette condition les mêmes résistances que n’importe quelle activité.
 
Se différencier de la classe implique aussi un autre point symbolique. Il s’agit en effet de "squatter" la classe dans tous les sens du terme. De nombreux établissements proposent que les activités se déroulent dans les salles de classe et c’est une manière de l’appréhender sous un autre angle, de changer le fonctionnement habituel.
 
Très souvent lors de la première séance les animateurs de la ville faisaient asseoir les enfants de manière traditionnelle. Cela ne durait que 5 minutes, le temps de leur expliquer ce que nous allions faire avant bien souvent de déplacer les tables, de s’organiser à notre manière. Nous brisons quelque peu les codes, désacralisons certains objets. Je me souviens d’une séance où les enfants me demandèrent dès le début s’il était possible d’aller dehors vu le superbe temps qui nous narguait. Nous sommes sortis dans le jardin de l’école, emmenant les ordinateurs avec nous, ce qui pour les enfants était impensable, inimaginable. Pourtant nous avons bidouillé, codé sur l’herbe...
 
"Squatter" peut être un terme qui choque. Pourtant il ne s’agit que d’upcycler la classe, pas d’en évincer l’enseignant. Il s’agit uniquement d’un espace que nous partageons et dans lequel chacun apporte sa vision et la partage avec les enfants. En ce qui concerne l’atelier au collège, nous étions situés dans une salle-pupitre entièrement mise à notre disposition.
 
Néanmoins, "squatter" la classe ne saurait se suffire à lui-même et j’aspire à ce qu’une connexion forte avec le temps de la classe se mette en place peu à peu, ainsi qu’un nécessaire échange avec les enseignants afin d’exploiter les connaissances acquises dans les deux temps et de produire des bénéfices véritablement qualitatifs et durables.
 
Apprendre par exemple à coder avec Scratch a certes ses bienfaits mais, si l’on ne peut les exploiter en maths, en langues, en histoire-géographie ou en arts plastiques, on crée une barrière toute virtuelle qui ne rend service ni au code, ni au périscolaire, ni à la classe. Adolescent, je résolvais nombre de problèmes au travers de quelques lignes de programmation alors que la même opération à la calculatrice me paraissait insurmontable. Inversement pouvoir reverser les connaissances acquises durant la classe dans le périscolaire est tout aussi intéressant. Il ne s’agit pas de deux mondes différents mais bel et bien de deux approches faites pour se rencontrer et, dans le cadre de la réforme des rythmes scolaires, considérer les activités comme une simple garderie ne pourrait être que regrettable. Heureusement cette attitude a de plus en plus tendance à être marginale.
 
Ce qui m’a surpris franchement agréablement tout au long de cette année est la place des filles dans les activités numériques et je peux continuer à l’affirmer haut et fort : "l’électronique et le code, ce sont vraiment des trucs de filles !".
 
En effet, elles ont été au départ peu nombreuses, les sacro saints clichés subsistant mais peu à peu le mot est passé et elles ont été nombreuses à rejoindre les rangs, à casser la représentation classique. Je me souviens d’une collégienne qui m’avait clairement déclaré que "c’était pour les garçons". Elle s’est passionnée, s’est surpassée, a pris confiance en elle et multiplié les projets. Vraisemblablement ce qui la motivait, ainsi que la plupart des filles qui participaient aux ateliers, quel que soit leur âge, c’était le coté liberté et créativité, ce qui a aussi été une découverte pour les enfants.
 
S’il y a en effet un terme sorti de la bouche des enfants que je dois retenir de cette année, il tient en trois lettres : "PS4", pour les non initiés "Playstation 4". A "activités numériques", les enfants répondaient "console", "tablette" et "jeu".
 
Dans leur esprit, nous allions jouer. Certes, nous allions jouer mais uniquement aprés avoir créé. Nous allions plus précisément jouer avec ce que nous avions créé. Les plus jeunes repartaient tous fiers avec leurs dessins, pressés de les montrer à leurs parents et d’expliquer comment et pourquoi ceux-ci s’étaient l’espace d’une après-midi transformés en manette de jeu. Les plus grands me ramenaient des bouts de ceci et des bouts de cela, me demandant ce que nous pourrions bien en faire. Ils apportaient leurs moyens et leurs idées. Des CM1 créaient ainsi une harpe électronique avec du fil de fer tandis que les collégiens ont quant à eux codé leurs propres jeux vidéo basés sur le programme d’histoire-géographie.
 
Nous sortions du coté strictement comsumériste du numérique pour aborder d’autres rivages à base de "trois francs, six sous", rappelant que l’innovation ne venait pas forcément de grandes structures mais de "gus dans un garage" dans l’esprit et la philosophie du Do It Yourself. Je me souviens d’un enfant qui avait ramené un petit synthétiseur jouet menacé de la poubelle car ne fonctionnant plus. C’est grave, docteur ? Un simple fil lié à l’alimentation s’était déssoudé. L’enfant a lui-même testé puis réparé le jouet et l’a ramené fier comme Artaban pour une seconde jeunesse chez ses parents. Cela lui avait tout d’abord paru incroyable. "Alors, on peut réparer ?", m’avait-il demandé.
 
Qu’en est-il enfin de l’apport du numérique sur les élèves ? Concernant les activités périscolaires, je n’ai pu avoir qu’une démarche empirique, n’ayant pas de chiffres à ma disposition. Au niveau du collège, les échanges avec la responsable de la vie scolaire ont permis cette fois d’éclairer véritablement ce que nous ressentions. L’évolution des élèves est en effet importante au travers d’une responsabilisation et d’une concentration accrues, les efforts demandés par l’apprentissage du code s’étant par la suite ressentis dans les autres disciplines. La concentration reste le maître mot, cependant toujours difficile à instaurer mais surtout à conserver.
 
La prise de conscience de cette évolution par les élèves est cependant assez difficile. Ils ont du mal à réaliser ces changements mais on sent pourtant chez eux une prise de confiance bien réelle. Finis les "je ne sais pas", "je n’y arriverai pas", "ce n’est pas pour moi" mais place aux "et si ?". Certains se sont révélés peu à peu. Nous avions l’impression qu’ils n’avançaient pas ou à grand peine quand soudain les résultats se sont fait sentir. Je me souviens particulièrement d’une collégienne qui peinait à créer un premier programme jusqu’à ce que le déclic se fasse et qu’elle fasse preuve d’une réelle autonomie. Idem pour deux élèves de CM2 que l’on m’avait présentés comme "difficiles" et à surveiller. Après un début hésitant voire franchement hostile, ils se sont révélés de fabuleux "aides de camp" motivés et motivants.
 
Le besoin d’innover, d’imaginer a permis de stimuler l’imagination, de développer l’autonomie et la créativité. Au démarrage des ateliers, la plupart des élèves sont demandeurs, centrés autour du "comment on fait", "montre moi", voire "fais-le à ma place" mais peu à peu ils s’affranchissent. Plus besoin de leur donner des idées. Elles viennent d’elles-mêmes et plusieurs m’ont agréablement surpris en dépassant complètement les bases des projets.
 
Enfin, l’impact a été bénéfique sur le comportement, le "vivre ensemble". Faire une activité numérique durant un atelier, ce n’était pas qu’une simple activité, c’était aussi échanger, raconter et se raconter, partager les expériences de vie, ne serait-ce que sur le plan culturel.
 
La ville de Roubaix accueille plus de 80 nationalités et les ateliers faisaient souvent office de joyeux melting-pots. J’ai appris des mots, des expressions, découvert de nouveaux prénoms et, en échange, ai partagé mes compétences numériques avec eux. C’était cela aussi l’objectif des ateliers : établir une hiérarchie horizontale et non verticale. Cela a bien fonctionné avec la plupart des enfants sans que j’ai véritablement besoin de faire de la discipline. Car certains esprits chagrins m’avaient rappelé et rerapppelé qu’il fallait faire preuve avant tout de discipline... L’objectif était pourtant simple : en instaurant cette manière de fonctionner, cela permettait de créer une sorte de réseau d’échange au sein de l’atelier.
Il n’y a pas l’animateur et les élèves mais des élèves qui échangent ensemble et je fus personnellement leur élève en dessin, apprenant à dessiner un papillon, une fleur, un ours, les plus jeunes s’acharnant à combler mes lacunes dans ce domaine. Plusieurs fois je me suis appuyé sur les enfants en demandant à tel ou tel élève d’expliquer à un autre et, au-delà de l’échange de savoirs, on se rend compte que cela favorise la convivialité. Les problèmes rencontrés en début d’ateliers, les animosités entre tel et tel élève s’émoussaient, s’effaçaient car, pour apprendre tel que nous le faisions, on est bien obligés de travailler ensemble, jouer ensemble, bref de se parler et de se comprendre.
 
Voilà ce que je retiens d’une année d’ateliers dans les grandes lignes car il y en aurait tant à raconter qu’un livre n’y suffirait pas. En conclusion, je prêcherai pour ma paroisse arguant que numérique et périscolaire font bon ménage, tant qu’on ne les isole pas par rapport à l’école. C’est le grand défi, je le pense sincèrement, de cette nouvelle année scolaire : créer la connexion entre la classe et le périscolaire et développer un échange particulièrement créatif. Les projets et les idées en ce sens heureusement ne manquent pas. Affaire à suivre...
Dernière modification le mardi, 16 août 2016
Cauche Jean-François

Docteur en Histoire Médiévale et Sciences de l’Information. Consultant-formateur-animateur en usages innovants. Membre du Conseil d'Administration de l'An@é.

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