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Nos démocraties vont mal. On le sait, la nature de la crise est profonde. Elle n’est pas simplement conjoncturelle, uniquement liée à un contexte économique défavorable qui soulignerait au mieux l’impuissance, au pire l’inaction coupable des gouvernants sur la « vraie vie » et le vrai désarroi de la population.

Non, ce reproche-là est aussi vieux que la démocratie, il n’a jamais déstabilisé durablement les régimes qui ont inventé il y a très longtemps déjà un moyen de canaliser ce type de menace. Les tribuns de la plèbe, sous l’antiquité grecque, jouaient ce rôle de catharsis publique, d’expression et de purge des passions comme des révoltes de citoyens en souffrance.

Ainsi verbalisés, ainsi exhalés au grand jour de la place publique, ces mauvais ferments perdaient de leur puissance délétère sur une vie politique assainie où l’essentiel se joue ailleurs, hors de vue et de respiration de la populace occupée et divertie.

Car ceux qui la divertissent ont toujours fait partie du « système ». Qu’ils le proclament ou non, qu’ils le sachent ou non, leur mission pour le bon équilibre d’un régime qu’ils prétendent pourtant dénoncer ne fait pas de doute.

Le cynisme d’un tel processus avait été conçu avec génie. La parole, rendue publique, canalise ainsi les actes potentiellement révolutionnaires. Le verbe mutualisé désactive les gestes. Le langage et la vision qu’il ouvre aux citoyens mécontents circonscrit l’implicite violence d’une contestation sourde autant qu’aveugle. La fonction tribunitienne était donc une manière pour les anciens de répondre à la critique radicale qu’avait fait Platon de la démocratie : régime des bas instincts, des fins les plus viles, des gouvernants les plus incompétents, des ordres politiques les plus instables et versatiles. Oui, cette critique était juste. Elle l’est encore, d’un certain point de vue, aujourd’hui.

Mais ces effets pervers n’étaient pas, avons-nous très longtemps crus, inévitables puisqu’il était possible de juguler l’expression des humeurs malignes dans ce corps social libéré de tout joug tyrannique. Car le gain sublime de la démocratie, ne l’oublions surtout pas, c’est la liberté.

Telle était bien jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à hier, la représentation vague de notre régime : le pire, certes comme nous l’indiquait Churchill, mais à l’exclusion de tous les autres.

Mais quelque chose, désormais, s’est grippé dans le monumental et historique machinisme de nos institutions modernisées. Et ces soubresauts de la machinerie agitent la planète entière des « grandes démocraties ».

Le grain de sable a été affublé d’un nom : le populisme.

Ce terme interroge : en démocratie justement, le peuple n’est-il pas souverain ? Systématiser une telle souveraineté, n’est-ce pas accomplir l’essence même de la démocratie ? En dénonçant le populisme, la démocratie ne se remet-elle pas en cause dans son fondement ? Ou ne suggère-t-elle pas, plus gravement encore, les biais désormais manifestes entre ses principes et ses réalités de gouvernance ? On le voit, on le constate, la polémique autour du populisme dit toute la gravité de notre crise, indique que les valeurs sont ici atteintes par le mal.

Mais ce mal, quel est-il au bout du compte ?

Ecoutons les citoyens mécontents de tous les pays. Tous disent la même chose. Tous éprouvent la même envie envers l’opulence d’un monde plus riche, où la vie est incomparablement plus heureuse et confortable.

Mais tous disent leurs difficultés, leurs déclassements face à une réalité économique plus dure, plus impitoyable pour les faibles ou tout simplement pour ceux qui ont moins de chance. La malchance d’être né où il ne le fallait pas, quand il ne le fallait pas.

La malchance d’avoir voulu faire des affaires au mauvais moment. Ou de vouloir s’évertuer à exercer des professions qui sont désormais dévaluées par le progrès technique. Oui, tous ces malchanceux, tous ces malaimés qui ne s’aiment plus eux-mêmes, exultent une haine commune et mondialisée contre les valeurs de l’universalité.

Tous rejettent une solidarité dans les maux, revendiquent une prime à l’égoïsme face à l’afflux d’une misère mondialisée. Tous parlent d’identité perdue, de corruption des élites. Tous hurlent la même rage contre une dépossession qui est à la fois matérielle et humaine. Ne plus avoir d’être ni d’avoir, ne plus savoir qui l’on est ni ce que l’on a.

Cette déréliction des pouvoirs publics appelle une volonté nouvelle d’être et d’avoir réconfortés. Réaffirmer ses identités et ses possessions, exprimer une envie d’exister en rappelant par le bas l’exigence première de la démocratie : tel est aujourd’hui le message adressé aux gouvernants des mondes libres. Votre richesse, vos progrès, votre générosité de façade et vos bons sentiments de tartuffe, vos guerres ne sont pas les nôtres : tout autant que notre misère n’est pas, depuis trop longtemps, la vôtre.

Vous nous donnez des tribuns, clowns politiques, esprits ridicules, hystériques pathétiques en vous disant que leur ridicule même vous préservera toujours de nos vindictes. Mais cette barrière a cédé. Le ridicule ne tue plus, n’arrête plus en politique. Le nombre des mécontents, la nature généralisée de la défiance à l’égard d’une caste au pouvoir a dépassé ces freins. Le monde ouvert, celui du grand marché comme celui des droits de l’homme, celui pour lequel nous nous battons partout sur la planète, n’est plus regardé par nous que comme un espace de gain économique pour des privilégiés, occasionnant des dégât collatéraux et des laissés pour compte qui se réveillent à votre mauvais souvenir électoral.

Le constat amer qu’il faut faire est bien celui d’une fracture durable, profonde, entre deux catégories irréconciliables de citoyens démocrates.

Il y a ceux qui restent attachés, parce qu’ils y croient, aux principes et aux valeurs universalistes d’un monde ouvert, écologique, responsable et humaniste. Et il y a ceux pour qui les racines sont désormais les plus fortes. Ceux pour qui ce monde ouvert est un lieu de vertige et de perte d’identité, d’absence de repères et d’aliénation, de tromperies et de corruptions.

Entre ces deux visions, nul compromis n’est possible.

La peur orchestre les débats, oriente les sujets. La haine fait le reste. Cette crise est donc morale. C’est une crise de confiance, de croyance même dans les idéaux de la démocratie. Ses maux sont profonds. Ils ne sauront être levés que par un choc de vertu, une déontologie implacable et réaffirmée avec sincérité par des dirigeants a priori discrédités. Car désormais, les clowns tribunitiens sont devenus une concurrence crédible face à eux. Gageons, contre Platon, que la corruption généralisée ne saura être l’avenir inéluctable des régimes démocratiques.

Jean-Christophe Torres

Dernière modification le mardi, 10 janvier 2017
Torres Jean Christophe

Chef d’établissement, proviseur à Limoges, agrégé de philosophie, auteur de plusieurs essais dans les domaines de l'éducation et de la philosophie politique.