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Rencontre avec Xavier Coadic : Un de ses credos :  Transmettre, enseigner, écoles et entreprises. " Boucler la boucle, ne rien perdre, pérenniser, interroger, se confronter aux zones d’ignorances pour apprendre, c’est un peu mon carburant, mélangé à une immense confiance dans l’humain. Avec toutes ces expérimentations, ces expériences et prototypages, il y a une somme importante de connaissance produite, de savoirs et savoir-faire acquis. Il est de notre responsabilité, et de la mienne évidemment, de les entretenir et les jardiner par la documentation et par la transmission en présentiel ".

Qu'est ce qui fait de la ruralité un territoire apprenant, inspirant et entreprenant ?

Pour le rural comme paysage, concept traité collectivement ici, ou paysage apprenant, étant gamin du centre Bretagne (cul terreux diraient certains), les multiples facteurs d’entraide - besoin de survie / amélioration des conditions de vie - résurgence de savoir-faire ancien qui devient atouts - réseau lié à la “diaspora” - amour du terroir - curiosité sur les innovations socialement utiles, je dois avouer que je suis chaque plus séduit par la capacité de résilience que peuvent développer les individus en milieu rural par leurs capacités d’apprenance et de transmission qui semble plus “naturelles” ou évidentes qu’en milieu urbain dense.apprenance Je ne fais qu’ici un rapide tour d’horizon de la question profonde posée.

Dans un contexte de ruralité la débrouille et solidarité est enracinée dans les us et coutumes. Ce qui facilite, par exemple, des ateliers de d’initiation à la sécurité informatique en format pair à pair et learning by doing, des séances en “mob programming”, apprendre par la foule, pour s’initier à la programmation fonctionnelle. Ces instants d’apprenance ne sont pas techno-centré, en témoigne des ateliers comme “Se nourrir des plantes sauvages en autres ressources naturelles” ou encore appréhender une méthode d’animation collaborative “Temperature Reading

Je pourrais également prendre en exemple l’intérêt du fablab dans la médiathèque de Pontivy, en centre Bretagne, pour le projet de robot sous-marin open source comme outil de science participative et sensibilisation à l’écologie. Nous avions, avec la fondation Explore, réalisé 2 jours d’ateliers avec un public de 13 à 50 ans. Moment rare d’intensité d’apprenance, y compris des plus jeunes qui transmettent au plus anciens, que je n’ai pas encore vécu en milieu urbain dense.

Je dirais donc que la paysage rural, par son contexte pariculier, permet les conditions d’apprenance, fournit un “confort” pour entreprendre. Ce paysage rural est inspirant par son fonctionnement en processus social mais également parce qu’il reste proche de la “nature”

Le Tiers-Paysage –fragment indécidé du Jardin Planétaire- désigne la somme des espaces où l’homme abandonne l’évolution du paysage à la seule nature. Il concerne les délaissés urbains ou ruraux, les espaces de transition, les friches, marais, landes, tourbières, mais aussi les bords de route, rives, talus de voies ferrées, etc … À l’ensemble des délaissés viennent s’ajouter les territoires en réserve. Réserves de fait : lieux inaccessibles , sommets de montagne, lieux incultes, déserts ; réserves institutionnelles : parcs nationaux, parcs régionaux, « réserves naturelles ». Gilles Clément

Pourquoi parler d’apprenance et pas d’apprentissage ?

Je préfère l’apprenance à l’apprentissage pour plusieurs raisons.

La première est la posture dans laquelle se placent l’apprenant et le passeur de savoir, c’est à dire une position de mise en “zone d’inconnue” pour l’apprenant qui lui permet d’explorer de nouvelles expériences et donc d’acquérir du savoir et de la connaissance ; une position de pair pour le “passeur” ce qui lui permet de transmettre des acquis tout en apprenant lui même un peu plus. Cela s’écrit d’ailleurs “en apprenant” et non pas “en apprentissant”.

De plus je considère, par observation des usages et des résultats, que lorsqu’il y a répétition d’un acquis nous sommes dans un processus d’amélioration et non pas dans l’acquisition de nouvelles compétences. L’apprenance tend plus à être dans l’expérimentation pour acquérir des connaissances en se confrontant aux zones jusqu’alors inconnues.

“La connaissance s'acquiert par l'expérience, tout le reste n'est que de l'information. Albert Einstein”

Quelle est ta vision de la ruralité apprenante du futur ?

Il y a un effet démographique qu’il ne faut pas nier : massification des populations mondiales sur zone côtière urbaine ou dans les mégapoles, la désertification des espaces ruraux continue mais des CSP + reviennent en zone rurale car ils ont les moyens financiers et/ou les facilités professionnelles pour avoir accès à un cadre de vie privilégié.

D’autre moins aisés font le même chemin de la ville vers la campagne, mouvement plus émergent que d’ampleur, car ils n’ont plus les moyens de vivre en ville et sont attirés par la solidarité, l’écologie, l’autonomie alimentaire, le soucis du “slow life” ou écologie du temps.

Ces deux types de néo-ruraux collaborent assez volontiers avec les artisans, agriculteurs, espaces de médiations et bibli ou médiathèques, locaux. Il y a donc un croisement de savoirs et connaissances intéressant et une hybridation qui s’opère sur les méthodes d’apprentissage. Nous avons tenté d’en décrire une infime partie dans un wiki dédié

De plus les médiathèques rurales, dans lesquelles j’ai pu faire fablab ou hacking numérique, fournissent des efforts plus importants que les médiathèques urbaines (à quelques exceptions près) et en zone rurale elles conservent leur attraction gravitationnelle comme espace de socialisation du/des villages. Ces sont des espaces-temps de rencontres et d’échanges au même titre que la café ou (le foyer du stade de foot,…)

Pour une vision du futur de la ruralité apprenante ? Elle passera du statut actuel de “grenier à grain des villes” à celui modèle d’innovation et de résilience pour les villes. D’ailleurs les fers de lances de moins de 35 ans de l’innovation, pédagogique, sciences et techniques en France, Espagne, Italie sont bien souvent des ruraux qui comptent bien le rester. UN mouvement générationnel qui semble avoir à coeur de transmettre en école et hors école, avec des collaborations intergénérationnelles. Je fais référence à des initiatives comme, La Maison Jules Verne, Calafou ou encore plus loin “Advancing Human Computing in Rural Communities in Pakistan through Mobile Phone Technologies

Tu parles de biomimétisme faut-il un ruralomimétisme ?

C’est Idriss Aberkane qui parle, ou plutôt use beaucoup du terme, Biomimétisme. Pour ma part je le pratique en open source au quotidien avec des communautés de pratiques collaboratives. Le biomimétisme c’est s’inspirer et/ou copier des procédés du vivant pour développer des nouvelles matières, formes et systèmes dans nos activités humaines afin de résoudre des défis sociétaux. Cela passe donc obligatoirement par du prototypage, de l'expérimentation, des tests et itérations.

“Ce qui circule entre les chercheurs et les non-spécialistes des autres sciences, ou même entre science et les spécialistes des autres sciences, ce sont, au mieux les résultats, mais jamais les opérations. On n’entre jamais dans les cuisine de la science” Pierre Bourdieu

Je serais très prudent sur le concept de ruralomimétisme, étant déconstructiviste de celui de biomimétisme bien que praticien. Il me semble effectivement, comme rapidement énoncé ci-avant, que le rural peut être un modèle inspirant mais, à l’image des tiers-lieux, il n’y aurait alors pas un modèle unique mais un modèle différents dans chaque paysage/terroir/territoire rural, tous complémentaires des uns des autres. Ce qui poserait alors la question d’un minimum standard commun de connaissance et de transmission avec un potentiel d’apprenance équivalent à chacun ?

Vous avez adopté un mode de vie frugale et lowtech. Quand nous avons commencé à travailler sur cet entretien. Je vous ai partagé en solution propriétaire et vous m’avez répondu avec un wiki-dynamique. J’ai senti, chez vous, la volonté de convaincre par l’échange. Le mimétisme est il le meilleur moyen d’apprendre ?

Imiter ce que fait l’autre peut être un début de piste pour acquérir de nouvelles compétences. Je ne suis pas persuadé que la simple imitation sans compréhension, et surtout sans développement propre d’un processus spécifique, soit une finalité de l’apprenance. Nous avons à apprendre l’un de l’autre tout en développant nos processus

“Et la sociologie ne vaudrait pas une heure de peine si elle devait être un savoir d’expert réservé aux experts” Pierre Bourdieu

Cela me fait penser à une situation récurrente dans les hackerspaces. Une personne néophyte pousse la porte du lieu par curiosité pour diverses raisons, l’une des première expérience qui est proposée régulièrement est “Prend un ordinateur, le tien ou celui d’un autre et modifie, corrige, complète, une page du wiki du hackerspace”. C’est une manière de mettre cette personne dans une posture d’apprenance en la confrontant aux questionnement de légitimité à la contribution et à mise en partage de connaissance dans un but de surpasser cette crainte. C’est aussi en mise en position de dépasser ce qui n’est pas encore connu : utiliser un wikicode, les procédés de contribution, la peur “abimer” le travail d’autrui etc.

Souvent, l’apprenant regarde ce que les prédécesseurs ont fait, comment et pourquoi ils l’ont fait, dans l’historique du wiki pour démarrer sa FB IMG 1456831614365contribution. Puis petit à petit il développe son propre savoir-faire qui n’est pas pour autant complètement étranger à à celui des autres pairs.

Nous sommes tous les deux des enfants de la ruralité bretonne. Nous sommes je crois tous les deux petits fils de paysans avec des territoires pas toujours facile à mettre en valeur. Le bon sens paysan était souvent d'écouter, d’observer et de s’adapter. Est-ce que la culture de l’essai, erreur, ajustement n’est pas dans l’ADN de la ruralité ?

Je suis effectivement originaire du centre Bretagne,  ma famille est liée au monde rural mais mes grands-parents n’étaient pas paysans de métiers.

Le bon sens paysan, je le vis régulièrement en co-habitant avec des paysans, peut être une des formes d’empirisme par l’observation et le ressenti. Cependant,  par frottement avec un problème d’accès à certaines autres formes de connaissances, ce “bon sens” c’est souvent retrouvé en mutation avec des concepts bien moins “romantique” de ce qui apparaissait pour certains des “bonnes pratiques”, comme pour l’élevage industriel intensif de cochons en centre Bretagne par exemple.

Dans Le Cheval d'orgueil de Pierre-Jacques Hélias, à une époque un peu plus ancienne, on retrouve ce processus de rencontre entre “le bon sens paysan” et de nouveaux concepts liés à la modernisation, ceci menant parfois à des voies non soutenables.

Si une pratique de l’essai et l’erreur semble être bien existante dans la ruralité, elle n’en est cependant pas une singularité spécifique à cet univers. Elle est peut être plus utilisée dans le rural que dans l’urbain encore aujourd’hui mais cette pratique existe aussi en zone urbaine dense.

Pour un biologiste de formation, je mettrais des grands guillemets à l’appel du concept d’”ADN” rural. La pratique de l’essai - erreur faisant pourtant partie pleine et entière de l’histoire sociale des ruraux, de l’influence de l’environnement sur l’évolution des usages et des individus.

Dernière modification le mercredi, 20 septembre 2017
Le Luherne Nicolas

Nicolas Le Luherne est directeur des Ateliers Canopé de Beauce, blogueur, chroniqueur pour le Thot Cursus, Ludomag et Educavox. Il est administrateur de l’Association Nationale des Acteurs de l'École, coordinateur des dossiers ruralité apprenante et francophonie. Professeur au lycée professionnel Philibert de l’Orme à Lucé jusqu’en août 2016, il a intégré différents outils numériques tels que les tablettes, les jeux sérieux, la réalité augmentée, la cartographie numérique en diversifiant les approches pédagogiques. Il s'intéresse l’impact de la culture numérique sur nos sociétés, notre citoyenneté et nos démocraties notamment à l’esprit critique et au complotisme.


 

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