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Rencontre avec Anna Stepanoff *, Wild Code School : Nous vivons dans un drôle de monde. Nous rêvons de la nature, de l’air pur de la campagne, des produits du terroir et de la beauté des paysages ruraux. En même temps nous nous entassons de plus en plus dans des métropoles et le monde ne cesse de s’urbaniser.

Certains affirment même qu’il n’y aurait point de civilisation sans les villes et que le progrès et l’innovation sont indissociables des lieux de concentration massive de la population.

Claude Lévi-Strauss, dans un de ses derniers articles, intitulé “La leçon de sagesse des vaches folles”, publié en 2001 dans “Etudes rurales” imagine la population du futur rassemblée dans des “mégapoles aussi grandes que des provinces” évacuant d’autres espaces. Ainsi, nous prévient-il, “définitivement déserté”, le monde rural retournerait “à des conditions archaïques ; ça et là, les plus étranges genres de vie s’y feraient une place”.

En créant la Wild Code School, nous avons fait un choix à contre-courant de cette tendance.

Un projet pédagogiquement innovant, une startup éducative, peut-elle naître dans un lieu de 3500 habitants ?

Nombreux furent ceux qui nous croyaient un peu fous et qui doutaient de la réussite d’un tel projet. Surtout personne ne pouvait imaginer que cette petite école numérique de La Loupe allait devenir un réseau de 8 écoles aujourd’hui présentes dans toutes les grandes villes de France (Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Orléans, Strasbourg, Lille et La Loupe!)

Tout a commencé par un choix personnel, un choix de vie.

Avec 2 enfants, mon mari et moi travaillant sur Paris et louant un petit pavillon dans une banlieue parisienne avons fait la réflexion suivante : nous aimons la nature, les week-ends nous avions plutôt tendance à partir pour une balade dans la forêt ou jardiner ou juste lire dans un jardin. Alors nous avons pris la décision de nous installer à la campagne et pouvoir vivre entre champs et forêt, faire du cheval à deux pas de la maison ou aller cueillir des champignons à 5min de chez nous. Et de temps en temps, nous faisons des petites excursions en ville pour les activités culturelles à 1-2h de voiture.

La seule raison qui aurait pu nous empêcher de nous installer durablement à la campagne aurait pu être l’absence de travail. Tous les deux ayant fait des études longues (école normale supérieure de Paris, doctorat), nos emplois étaient toujours sur Paris. En ce qui me concerne, j’ai toujours voulu entreprendre, innover dans l’éducation. Et pourquoi pas à la campagne ?

On était en 2013. Les Moocs, ces cours massifs ouverts à distance ont fait leur entrée fulgurante dans le monde éducatif. Tout le monde s’y inscrivait, tout le monde voulait en faire et en suivre. On pouvait être n’importe où, même à La Loupe dans le Perche, et finalement accéder aux meilleurs cours des meilleures universités du monde.

Alors pourquoi ne pas essayer de créer une école nouvelle génération, une école qui pourrait se trouver n’importe où, même dans un tout petit village, et qui proposerait à ses étudiants les meilleurs contenus selon les meilleures méthodes du monde. Ce fut un défi (et c’est quand même toujours un peu un défi) : faire ses études à la Wild Code School de La Loupe pourra-t-il un jour avoir le même prestige qu’avoir été un étudiant d’Harvard ou de la Sorbonne à Paris ?

Et ça a marché ! Étonnamment, notre petit projet expérimental ne touchant qu’une vingtaine d’élèves dans sa toute première session entre octobre 2014 et avril 2015, a fait du buzz. Curieux, les journalistes de TF1 sont venus filmer nos étudiants à deux reprises. Ces deux reportages constituent des archives de la genèse de notre projet et donnent un aperçu de ce qu’est créer une grande école à la campagne.

Pour nous, venir créer notre école à la campagne avait tout son sens.

Quittant l’environnement intellectuellement et économiquement saturé parisien, nous sommes venus chercher la liberté dans le Perche : la liberté de créer, d’expérimenter, d’échouer aussi peut-être discrètement, avant de sortir au grand jour des grandes villes. Nous avons bien évidemment découvert aussi la formidable solidarité et l’entraide des personnes sur place.

Peut-être parce que des projets comme le nôtre ne s’installent pas tous les jours à La Loupe, en Eure-et-Loir, dans le Perche, en milieu rural en général, ou peut-être aussi parce que les acteurs locaux, les élus, les responsables associatifs, les chefs d’entreprises et autres habitants du territoire sont des gens formidables et curieux vis-à-vis des nouvelles idées et de nouveaux projets, dans tous les cas notre projet a rencontré un vif soutien sur le territoire, du responsable de la boulangerie la plus proche de l’école au Président de la Région, en passant bien sûr par le formidable maire de La Loupe qui a tout compris ou encore notre députée Laure de La Raudière qui défendait le numérique en milieu rural bien avant notre arrivée. C’est aussi cette vague de bienveillance et de soutien incommensurable que nous avons rencontrée localement qui nous a portés.

Le projet de la Wild Code School est au fond simple :

Mettre l’élève au coeur de son apprentissage en lui confiant une nouvelle autonomie et en respectant son temps.

Notre but ultime est de rendre l’apprentissage plus efficace grâce à un recours régulier aux nouvelles technologies et aux meilleures ressources en ligne, tout en préservant le présentiel, les formateurs et le précieux accompagnement qu’ils apportent à l’étudiant. Il existe un terme pour cette approche pédagogique : il s’agit d’une pédagogie hybride (ou blended learning en anglais). Nous ne l’avons pas inventée, mais nous expérimentons au quotidien dans la recherche de la formule magique, de l’équilibre idéal entre la part des exercices en ligne et en présentiel. Nous sommes la seule école qui ait construit tout son enseignement autour de cette hybridation pédagogique qui pour nous constitue l’avenir de toute formation.

Aujourd’hui, nous avons gagné notre pari, l’esprit “wild”, né à La Loupe se répand un peu partout en France (et j’espère bientôt à l’étranger), les élèves viennent parfois de loin pour faire partie de la communauté de plus de 500 wilders en cette rentrée 2017 (élèves et anciens élèves) qui s’entraident même une fois la formation terminée.

Malheureusement, ce ne sont aujourd’hui ni les moyens techniques, ni la disponibilité des ressources pédagogiques, ni le manque des formateurs, ni l’absence des débouchés ou le manque des candidats en milieu rural qui freinent le développement des formations innovantes comme la nôtre à la campagne.

C’est le système de financement de la formation continue, régionalisé et alloué en fonction des bassins de l’emploi qui ne permet pas de développer davantage la pédagogie en réseau. Les financements sont définis à partir de la notion des “besoins en main-d’oeuvre” par bassin d’emploi. Une petite commune n’en fera jamais partie et ne verra jamais un marché dédié à son territoire. Or la notion même du bassin d’emploi devient obsolète dans le monde du télétravail et de la mobilité massive. On ne vit plus nécessairement là où on travaille, on n’a pas besoin de faire ses études là où on travaillera et les entreprises n’ont parfois même plus de locaux fixes, préférant s’installer d’un co-working à l’autre au gré des projets et des voyages.

Tous nos élèves de la dernière promotion de La Loupe ont trouvé un stage et sont sur la voie de l’emploi. Pour quelques-uns, leur entreprise d’accueil se trouve directement à La Loupe même, pour d’autres elle est à Chartres, à Paris, à Bordeaux ou encore à Montpellier.

S’il y a un changement dont nous avons tous besoin pour que la campagne ne devienne pas “définitivement désertée” et qu’elle ne retourne pas “à des conditions archaïques” que prophétisait Lévi-Strauss, il est temps de voir notre territoire dans toute sa fluidité en supprimant les barrières artificielles des bassins d’emploi ou des limites régionales dans la logique des financements de la formation. Libérons l’individu, laissons le libre de choisir son lieu de vie et son lieu de formation et nous désenclaverons peut-être un peu les grandes villes et apporteront un nouveau souffle au monde rural. Quoi de mieux pour apprendre que le calme et la sérénité de la campagne pour se concentrer sur la formation.

 

 Peut-on apprendre autrement ? | Anna Stepanoff | TEDxOrléans

Nicolas Le Luherne

*"Formée à Harvard et Normale Sup Paris, Anna a enseigné à la Sorbonne et travaillé comme consultante chez McKinsey avant de fonder Innov’Educ, le laboratoire d’expérimentation pédagogique à l’origine de la Wild Code School. Anna est convaincue que l’éducation est la clé de la transformation de notre société et souhaite contribuer à faire évoluer nos pratiques éducatives afin qu’elles soient en phase avec les exigences en compétences du XXIe siècle."

Dernière modification le jeudi, 07 septembre 2017
Le Luherne Nicolas

Nicolas Le Luherne est directeur des Ateliers Canopé de Beauce, blogueur, chroniqueur pour le Thot Cursus, Ludomag et Educavox. Il est administrateur de l’Association Nationale des Acteurs de l'École, coordinateur des dossiers ruralité apprenante et francophonie. Professeur au lycée professionnel Philibert de l’Orme à Lucé jusqu’en août 2016, il a intégré différents outils numériques tels que les tablettes, les jeux sérieux, la réalité augmentée, la cartographie numérique en diversifiant les approches pédagogiques. Il s'intéresse l’impact de la culture numérique sur nos sociétés, notre citoyenneté et nos démocraties notamment à l’esprit critique et au complotisme.


 

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