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Mardi 11 janvier. Conférence de presse de Patrick Braouezec, président de Plaine Commune[1], Bernard Stiegler, directeur de l'Institut de Recherche et d'Innovation et Alain Bertho, directeur de la Maison des Sciences de l’Homme de Paris Nord.

Confronté à un défi majeur de reconversion urbaine et économique, Patrick Braouezec, a pris l’initiative de lancer une expérimentation soutenue par l’État afin de faire de la communauté d’agglomération qu’il préside un territoire d’expérimentation du « revenu contributif », alternative innovante à la disruption urbaine qui se dessine. Devant un très nombreux public réunissant les journalistes des principaux organes de presse écrite et une large représentation associative et citoyenne, les trois porteurs du projet ont explicité leurs ambitions.

Changer à la fois le logiciel et le disque dur pour penser l’évolution

Patrick Braouezec, fait un triple constat qui est à l’origine de ce projet. Ce territoire est en profonde reconversion urbaine et économique avec la perte 25.000  emplois industriels entre 1960 et 1980. Ce projet est le fruit d’une longue maturation, depuis la première étape qui fut la création de « Plaine Renaissance » en 1985,  puis la création de Plaine Commune en 2000 : il s’agissait d’abord de penser la reconversion de tous les emplois industriels perdus pour faire face à des situations de grande précarité, d’absence de formation, et tenter de combler le fossé qui se creusait avec le reste du territoire.

Le deuxième constat est porté par une réflexion, avec Bernard Stiegler, autour de la nécessité de reconstruire le « Nous » et d’affronter la disruption numérique liée à l’émergence des robots qui portent un autre coup à l’emploi industriel : afin de ne pas subir une nouvelle crise il faut être moteur d'une réflexion. En effet, la création d'entreprises ne débouche pas forcément sur l'embauche de personnes du territoire et ce malgré la charte « Entreprise-Territoire »[1].

Enfin, trois ministres Emmanuel Macron, Thierry Mandon et Jean-Vincent Placé ont approuvé l’idée de travailler sur la notion de « revenu contributif » à titre expérimental sur ce vaste territoire au gros potentiel d'énergie, de ressources et de connaissances non reconnues. " Par Lettre du 2 mai 2016, nous avons été missionnés pour mener une expérimentation de 10 ans sur le territoire avec l'IRI et la MSH pour mener à bien ce travail ".

Pour Bernard Stiegler, avec l’IRI, l’objectif est d’essayer de produire des idées originales venues d'Europe et non pas de la Silicon Valley, notamment en ce qui concerne la transformation du monde industriel par le numérique.

Après le colloque de décembre sur les conséquences de l'automatisation dans les années 90, nous constatons que nous en sommes à la troisième vague d'automatisation par les algorithmes. Les analyses du MIT et d’Oxford donnent une alarme qui doit être prise très au sérieux : 95% des emplois aux USA sont automatisables, ce qui augure de changements macro économiques majeurs. La France perdra 3 millions d'emploi dans les 10 ans qui viennent selon Roland Berger (Roland Berger Strategy Consultant, cabinet qui produit des études spécialisées, notamment sur la transformation digitale). L'organisation actuelle n'est plus soutenable et l'équilibre des comptes nationaux ne peut plus être le sujet en raison de la crise majeure de surproduction qui s’annonce. Il faut redonner du pouvoir d'achat.

La nécessité s'impose de mettre en place un revenu contributif qui n'est pas la même chose que le revenu minimum d'existence : il concerne des emplois comportant de l'initiative alors que la moitié des emplois sont voués à être automatisés.

Il convient de distinguer l'emploi du travail : les emplois qui produisent de la singularité et de l'initiative ne sont pas réductibles à l'automatisation.

L’Anthropocène (la marque de l'homme sur l'environnement) est à l’origine d’une entropie informationnelle. Il va falloir réduire l'Anthropocène selon une méthode inspirée des travaux d'un économiste indien Amartya Sen (prix Nobel d’économie 1998 qui a inventé l'indicateur de développement humain) : il a montré que si les Bangladais ont une grande résilience c'est parce qu'ils ont maintenu des savoirs, une capabilité très large, car leur monde n'a pas été prolétarisé.

Nous devons élaborer de nouveaux modèles économétriques pour l'économie de la contribution : lutter par la néguentropie[2] et encourager une économie contributive, de manière conditionnelle s'ajoutant au revenu minimum d'existence. Il faut produire des choses nouvelles en s'inspirant des intermittents du spectacle qui travaillent surtout quand ils ne sont pas employés et qu’ils développent alors leur valeur, leur créativité.

La richesse, ce n'est plus l'entreprise, c'est le territoire

Alain Bertho, directeur de la Maison des Sciences de l'Homme de Paris-Nord expose la démarche d'expérimentation territoriale : celle-ci sera exposée dans un dossier qui sera remis à Thierry Mandon, secrétaire d’Etat chargé de l’Enseignement supérieur et de la recherche.

Cinq chercheurs juristes, économistes, géographes ont été recrutés pour travailler non pas sur, mais avec le territoire afin d’expérimenter ce revenu contributif. L’objectif est de mettre au jour des politiques de travail qui ne soient pas forcément des politiques de l'emploi. Ces gens doivent trouver régulièrement un emploi intermittent et non pas intérimaire. Pour pouvoir faire cette expérimentation il faut des revenus financiers (payer le revenu contributif) et des dérogations à la loi (par exemple produire un contrat de travail intermittent dans un champ qui n'est pas concerné par l'intermittence).

A titre d’exemple, alors que le football est le troisième lieu d'éducation après la famille et l'école, sur 30.000 éducateurs sportifs, 8000 ont un brevet et seulement 3000 sont salariés. Comment faire en sorte que le revenu contributif devienne un vecteur reconnu du changement. Il faut que cette expérimentation ne soit pas seulement une expérience mais puisse être généralisée. Il s’agit donc de proposer une évolution du droit du travail, ainsi que dans le champ éducatif et dans le domaine des technologies urbaines grâce à l’Open data.

La ville automatique est un enfer et il faut inventer une « Truly smart city » (une ville vraiment intelligente). Pour cela, nous avons un partenariat avec Orange et Dassault System. Il nous faut aussi réinventer le Web pour réaffirmer le  réseau en dehors des plateformes qui en ont détourné l'esprit.

La Maison des Sciences de l'Homme de Paris-Nord a été créée il y a seize ans par le ministère sur un projet porté par la collectivité territoriale selon une idée : la richesse, ce n'est plus l'entreprise, c'est le territoire.

Toutes ces richesses et synergies ne sont pas reconnues économiquement. Nous avons un gisement de compétences à réactiver et à revivifier. Notre première mission, comme celle des 22 MSH de France (appartenant au réseau national du CNRS), est de nous adapter au site sur lequel la MSH est installée pour faire avancer la compréhension du monde contemporain, pour recenser tout ce qui émerge comme concepts nouveaux et qui ne trouvent pas  forcément leur place dans le système universitaire.

Rappelons ici la création du prochain nouveau campus Condorcet sur ce territoire, (« Cité des Humanités et des Sciences Sociales » Porte de la Chapelle). Pour cela, nous soutenons des formes de recherche-action, participatives, collaboratives pour assurer la valorisation des sciences sociales dans le nouveau contexte numérique qui remet en cause toute l'épistémologie des sciences sociales : on ne peut penser un monde qui est en train de naître avec des outils d'un monde qui est en train de mourir.

Ce projet correspond à un genre de recherche d’un type absolument nouveau et aussi à un nouveau modèle de développement des sciences sociales.

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Répondant aux questions de la presse, Bernard Stiegler apportait quelques précisions importantes.

L'allocation expérimentale de revenu contributif est le cœur du programme. Nous proposons une méthode de gestion de projets complexes. Cela suppose un vote de l'Assemblée Nationale qui était porté par Emmanuel Macron qui voulait en faire un volet de la loi. Le but était de faire apparaître une nouvelle intelligence territoriale. Cela ne s’est pas fait. Nous demandons dix ans parce que nous voulons que ce soit secrété par un vrai projet, pas sur une lubie d'un philosophe ou d’un économiste. Il faut changer de modèle, sinon cela va craquer.

Tous les domaines sont concernés par le fait de favoriser la diversité et sa valorisation économique qui est la néguentropie. On va parler de plus en plus de la cobotisation[3]

Le Web a été conçu avec de l’argent public européen au CERN, et au MIT autour de la télématique française. Il a été ouvert en 1993 au domaine public mais a été utilisé majoritairement  par les USA. Un tournant important a été pris depuis Facebook et les réseaux sociaux pour produire la standardisation de points de vue. Il faut créer des plateforme productrices de néguentropie en construisant des champs incalculables pour aller contre l'Anthropocène qui se réduit à ce qui est calculable et automatisable. On voit avec Kant que l'analyse est calculable et la synthèse, qui est la raison, est elle incalculable. Ce n'est pas à l'ordinateur de me dire comment je dois travailler. Il faut travailler sur la capacitation et aussi sur l'écriture éditoriale, aussi inventer un audiovisuel intelligent qui serve à augmenter l'intelligence collective et non à crétiniser les gens.

Dans ce contexte, il est important de valoriser auprès des PME une double démarche micro économique pour vérifier des critères d'économétrie qui nous fassent élargir le modèle pour sortir du macro économique de type keynésien.

Les territoires de demain seront ceux dans lesquels la population sera acteur du développement, contrairement au modèle actuel dominé par des acteurs économiques prédateurs. Il faudra ensuite passer à l'échelle supérieure.

La conclusion sera portée par Patrick Braouezec :

« Ce territoire compte plus d'habitants que l'Islande. Nous ne savons pas ce que la mutation du territoire va engendrer, aussi nous voulons essayer d'anticiper avec l'ensemble des partenaires, y compris la majorité de très petites entreprises (60% moins de 20 salariés) qui y sont implantées. Nous vivons un bouleversement profond qui interpelle le politique. Il faut sans doute changer à la fois le logiciel et de disque dur. Nous devons anticiper plutôt que subir les transformations qui sont en cours. »

Michel Perez


[1] "Plaine Commune" est une communauté d'agglomération qui réunit neuf villes de Seine-Saint-Denis (Aubervilliers, Épinay-sur-Seine, L'île-Saint-Denis, La Courneuve, Pierrefitte-sur-Seine, Saint-Denis, Saint-Ouen, Stains, Villetaneuse

[2] Cette charte compte aujourd’hui 92 signataires au sein d’une association partenariale d’entreprises)

[3] La néguentropie ou entropie négative, est un facteur d'organisation des systèmes physiques, et éventuellement sociaux et humains, qui s'oppose à la tendance naturelle à la désorganisation : l'entropie. Wikipédia

[4] Installation de robots collaboratifs, notamment dans les PME (cf. le projet européen Horse)

Dernière modification le mercredi, 28 juin 2017
PEREZ Michel

Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale (spécialiste en langues vivantes). Ancien conseiller Tice du recteur de Bordeaux, auteur de nombreux articles et rapports sur les usages pédagogiques du numérique et sur la place des outils numériques dans la politique éducative. Président national de l'An@é.

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