fil-educavox-color1

Ludovia : Conférence de Jean-François Cerisier (23 août 2017).

Sur la base des travaux menés au sein du Laboratoire TECHNÉ, laboratoire thématique pluridisciplinaire (sciences de l’information et de la communication, psychologie cognitive, sciences de l’éducation, informatique, épistémologie) Jean-François Cerisier qui en est le directeur, nous livre une analyse des changements induits par le numérique dans la sphère de la formation et de l’éducation et de leurs conséquences.

Jean-François Cerisier introduisait son propos par une citation de Marshall McLuhan pour traduire toute l’importance qu’il faut accorder aux moyens que nous utilisons pour communiquer, pour apprendre, pour enseigner ou pour chercher : “Nous façonnons nos outils, et ceux-ci, à leur tour, nous façonnent.”[1]

Il était, bien sûr ici question des usages numériques en éducation et des techniques d'appropriation de ces usages par tous les acteurs de l'éducation. Puisque ces techniques existent, la première question que l’on se pose est : « Que pouvons nous en faire? ».

Mais il est sans doute indispensable d’inverser le questionnement pour se demander avec McLuhan :

« Qu’est-ce que ces techniques nous font? Qu'est-ce qu'elles transforment par leur impact dans le champ de l'éducation? »

Les changements ne se font pas seulement par l’application de techniques, car toutes les pratiques du numérique se construisent par contact de ceux qui conçoivent et de ceux qui font les usages, usages qui parfois n'étaient pas prévus au départ. En effet, c’est une caractéristique du numérique que de favoriser des usages qui ne peuvent pas être décidés en logique descendante. Cette logique numérique impose alors d'inviter les utilisateurs à prendre leur part de responsabilité. En effet, les techniques changent tout le temps et de plus en plus vite : il est alors clairement impossible pour ceux qui font de faire tout seuls. Le numérique impose de mettre tout le monde autour de la table.

En quoi le numérique change-t-il l’éducation ?

 

On distingue cinq catégories d'impact du numérique ou de rôle que les techniques jouent dans l'éducation :

  • L'utilisation sert à instrumenter les activités d'apprentissage.

« Qu'est-ce qu'on peut bien faire de ces techniques en pédagogie? » Cette question a occulté et occulte les autres dimensions. Dans cette perspective il est difficile d’exploiter le potentiel du numérique, car on fait alors la même chose avec d'autres outils, ce qui entraîne une dégradation de l'apprentissage. Ce point initial continue d'instrumenter les politiques publiques d’une manière inadaptée. Plutôt que d’installer des outils numériques pour continuer à travailler de la même façon qu’avant[2], il vaudrait mieux dépenser l'argent pour produire une connectivité efficace dans les établissements en utilisant le BYOD[3].

  • Les techniques numériques sont utilisées pour le suivi des apprentissages et le pilotage pédagogique.

L’orientation au cœur des apprentissages. La collecte des traces de l'activité des élèves peut désormais servir à orienter l’apprentissage individualisé. Ce type de tableaux de bord encore embryonnaires va se développer. La question est alors posée de déterminer quelles données sont collectées et comment elles sont mises à disposition. Les méthodes d’Active learning (apprentissage actif) utilisent les traces de l’activité des élèves pour une orientation automatisée de leurs apprentissages : ceci représente un très gros marché mondial. Une importante entreprise américaine (Knewton)[4], analyse les données qu'elle communique ensuite aux éditeurs (y compris dans le champ des éditeurs français en partenariat avec Hachette, ndlr). On développe ainsi des applications d'algorithmes d'intelligence artificielle dont on n'a pas toujours le contrôle et qui pourraient ne pas être mis exclusivement au service des apprenants.

L’idée est pourtant fort prometteuse de fournir aux élèves eux-mêmes des informations exploitables sous forme de tableau de bord. Le rôle dévolu au numérique va croître de cette manière, mais se poseront alors des questions éthiques, pédagogiques et de souveraineté économique et politique.

  • Les humanités numériques.

Jusqu’au XIXème siècle, à partir d'un corpus fermé de textes d'auteurs latins et grecs, on pouvait éduquer les élèves  pour toutes les problématiques importantes avec une dimension émancipatrice grâce à la connaissance de ce corpus. Mais on ne peut pas aujourd'hui acquérir des compétences sans prendre en compte la manière numérique dont on les acquiert désormais: il est dorénavant indispensable d’enseigner des connaissances avec leurs modes de production contemporains, c’est à dire numérique. Les programmes d’enseignement intègrent désormais cette dynamique. Apparaît alors une autre manière d'enseigner dans une perspective d'humanité numérique avec un enseignant qui a lui même intégré le numérique.

  • L’éducation au numérique :

Depuis 1985 était inscrite dans les programmes une incitation à l'initiation à l'informatique. On a essayé de se débarrasser de cette initiation puisqu'on disait que les élèves possédaient déjà les compétences requises. Mais ils n'ont pas toutes les compétences qui leur seraient utiles dans cette perspective émancipatrice et pour une efficacité numérique dans les apprentissages. Un sérieux hiatus vient du fait que très souvent ces apprentissages reposent sur des compétences numériques que les élèves n'ont pas : ils dépensent donc une grande part de leur énergie à résoudre des problèmes techniques.

A l’université les étudiants utilisent un éditeur de textes, mais ils ne savent pas prendre des notes, ce qui dévie leur attention de la compréhension du cours. Il y a des compétences de deux catégories: celles qu'on développe par la simple expérience, et celles qu'on développe par des activités d'apprentissage spécifiques. C’est un important chantier qu’il faudra prendre en charge afin de gagner enfin en réelle efficacité dans les apprentissages par le numérique.

  • L'impact du numérique sur la forme scolaire.

L'utilisation massive des équipements numériques d'équipements, la disponibilité permanente des pratiques avec les outils transforment le rapport que l’on a à notre milieu dans cinq dimensions : le rapport à l'information et à la connaissance (on peut l'avoir l'information en permanence), le rapport au temps et à l'espace, le rapport à autrui avec un impact sur la représentation que nous avons de nous mêmes, le rapport à l'activité elle-même.  

En lisant l’enquête de Michel Lallement, « Le numérique, l'Âge du faire » (Hacking, travail, anarchie - 2015) on comprend que les transformations produites dans le monde du « faire » numérique bouleversent les formes d’activité, de travail, de production. Il en sera de même dans la forme scolaire qui doit inéluctablement évoluer, tout comme la créativité des acteurs.

Le numérique a obligatoirement un rapport à la forme scolaire en tant que norme sociale : cet impact entraîne aujourd’hui une disjonction entre forme scolaire et modalité numérique de formation qui n’évoluent pas au même rythme.

C’est ainsi qu'actuellement le BYOD s'impose à nous inéluctablement. Nous avons deux attitudes possibles : soit nous le subissons et ce sera le désordre ou l’anarchie, soit on le prend sérieusement en compte pour garder la maîtrise des modalités d’apprentissage et de leur efficience. Cette deuxième attitude est bien sûr la seule conséquente, même si les modalités seront très difficiles à mener à bien.

Il est urgent de se pencher sérieusement sur la manière de faire évoluer les comportements induits par le numérique dans la sphère éducative. Que ce soit en termes de culture scolaire, de modalités d’apprentissage, de rapports sociaux, de créativité ou de rapports à l’autorité, il est indispensable que l’institution scolaire s’empare de ce sujet pour piloter efficacement le changement, faute de quoi le hiatus deviendrait fatal, car disruptif. Mais où en est-on exactement de ce pilotage du changement ?

Michel Perez, Président An@é


[1] "We become what we behold. We shape our tools and then our tools shape us."

[2] Serge Tisseron exprime ce même constat en ces termes: « L’introduction des technologies numériques à l’école, ce n’est pas seulement faire les mêmes choses autrement, c’est une manière de repenser tout l’enseignement »

[3] Bring Your Own Device, en français « Apportez Vos Appareils Numériques » (AVAN)

[4] Knewton : The best in adaptative technology, a path for every student.  La plate-forme Knewton permet aux écoles, aux éditeurs et aux développeurs de fournir un apprentissage adapté à tout élève. En 2011, Knewton a annoncé un partenariat avec Pearson Education pour améliorer le contenu numérique de l'entreprise, y compris la série MyLab et Mastering. D'autres partenaires ont été annoncés: Houghton Mifflin Harcourt, Macmillan Education, Triumph Learning et plus d'une douzaine d'autres dont Hachette.

Dernière modification le lundi, 18 septembre 2017
PEREZ Michel

Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale (spécialiste en langues vivantes). Ancien conseiller Tice du recteur de Bordeaux, auteur de nombreux articles et rapports sur les usages pédagogiques du numérique et sur la place des outils numériques dans la politique éducative. Président national de l'An@é.

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur notre site. Si vous continuez à utiliser ce dernier, nous considérerons que vous acceptez l'utilisation des cookies.