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Journée de formation ECOTER[1] pour les élus locaux et les cadres territoriaux

Comment réussir une politique d’équipement numérique pour l’éducation ?

Telle était la question qui était posée par les animateurs, Philippe Molès conseiller numérique Ecoter, consultant politique en développement des usages du numérique et Véronique Saguez, professeure agrégée de SVT, responsable d’édition numérique, aux élus locaux et cadres territoriaux réunis le 26 octobre 2016 dans les locaux de la Caisse des Dépôts à Paris.

A l'heure de la volonté du ministère de l'Éducation nationale de faire entrer "L'École dans l'ère du numérique", nombreux sont en effet les élus qui souhaitent doter dans les meilleures conditions leurs écoles et leurs établissements d'équipements numériques et éducatifs.

L’objectif de cette formation était ambitieux : tout à la fois répondre aux besoins d’information, aux interrogations et aux attentes des responsables territoriaux et leur donner quelques "clés" pour la réussite de leur projet numérique. Il s’agit en effet de sortir de pratiques mal maîtrisées qui voient les politiques numériques avancer au coup par coup  pour placer dorénavant les collectivités en capacité de construire ce projet concerté en partenariat avec les instances académiques de l’Éducation nationale dans le cadre d'une coopération institutionnelle collectivités-Éducation nationale.

Au cours de cette journée, les échanges très riches ont permis de confronter les constats, d’échanger les expériences et d’entendre les propositions. Plusieurs axes majeurs ont été ainsi mis en évidence pour la réussite d’un projet de déploiement numérique.

Des enjeux éducatifs et stratégiques du numérique pour les territoires.

Le numérique n’est plus une alternative, mais une obligation car il répond à plusieurs enjeux.

Le numérique permet de donner une réalité à une École plurielle, où la diversité des besoins est prise en compte selon des modalités personnalisables selon besoins des élèves. Il permet de construire une école collaborative, active, communicative qui favorise en outre la réussite par les l’accompagnement au domicile que le numérique permet.

Les enjeux économiques du numérique sont aujourd’hui bien connus, car les entreprises ayant intégré le numérique sont plus performantes de 26%, le numérique représentant 113M € dans le PIB français.

Mais on recense encore 510 000 emplois non pourvus en Europe dans le domaine du numérique. Le numérique représente ainsi un avenir pour les jeunes des quartiers prioritaires : les métiers du numérique sont des métiers d'égalité des chances.

Les enjeux territoriaux de développement humain trouvent dans le numérique un moyen de lutte contre les inégalités sociales à l'école. Car en effet, le constat d’échec est évident lorsque l’on se réfère à l’acquisition très inégale des compétences du socle : 90% des élèves issus des catégories sociales favorisées y parviennent et seulement 63% pour ceux des catégories défavorisées. L'échec scolaire représente chaque année un coût de 30 milliards d'euros et le redoublement coûte 2,7 Mds€.

Quels sont les défis pédagogiques liés au numérique ?

La mémorisation de l'information est très différente selon la méthode utilisée : elle est de 5% si la méthode est frontale et de 90% si les élèves expliquent les uns aux autres ou encore de 75% si l’apprentissage est différencié, voire personnalisé.

Il faut savoir aussi qu’un enfant autonome avance deux fois plus vite qu'un enfant obéissant. Cette capacité à l’autonomie est indispensable, mais fondamentalement différente selon les catégories sociales, et elle est permise grâce à l’usage d’une pédagogie active numérique.

Le numérique est cependant confronté au défi des ressources : l’achat de manuels scolaires représente 350 M€ par an, et les photocopies 100 M€, alors que moins de 0,5% des dépenses faites en faveur d'un élève français sont dédiées au numérique, un ratio six fois inférieur à celui du niveau mondial.

La formation des enseignants est un autre défi, car elle doit aller au delà des considérations techniques. Il existe un réel besoin de formation à l'utilisation dans la pratique professionnelle qui n’est pas toujours pris en compte, notamment dans la formation initiale. En France, seulement un quart de la population enseignante serait capable d'utiliser les TIC pour former les élèves.

Certaines collectivités ont pris une initiative originale qui fait tomber les frontières : à travers des EPN (Espaces publics numériques), sont proposées des formations aux usages du numérique pour les enseignants.

Dans tous les cas, il convient de privilégier, de favoriser et d’encourager la formation par les pairs : c’est ainsi que certaines académies se sont dotés des ambassadeurs du numérique (Versailles).

Comment mettre en œuvre une coopération institutionnelle collectivité-Éducation nationale ?

La difficulté est de repérer les acteurs du changement, d’identifier les porteurs de projet sur un territoire et de définir les rôles. Or un acteur majeur trop souvent oublié, de l’aveu même des stagiaires, ce sont les ateliers Canopé. Il est rappelé à cette occasion que les choix des modalités et des équipements doivent être validés par la hiérarchie de l’Education.

Se pose en outre la difficulté de l'accompagnement des parents qui s’avère nécessaire afin qu'ils puissent à leur tour accompagner leurs enfants. Certaines tentatives ont été faites pour connaître les attentes des parents, les sensibiliser et évaluer leurs besoins d'accompagnement. C’est ainsi que plusieurs projets ont été évoqués visant à organiser avec les DAN des rencontres locales avec les parents et d’utiliser les Espaces Publics Numériques pour accompagner les familles. On citera à titre d’exemple l’initiative de la Région Val de Loire qui a organisé des États généraux du numérique qui se sont avérés très profitables.

Les témoignages montrent qu’il faut changer d’approche dans les partenariats en identifiant dans un premier temps les acteurs locaux du changement plutôt que de rechercher d’abord le contact avec les autorités académiques qui interviendront mieux dans une deuxième phase.

Comment mettre en œuvre cette démarche partenariale et concertée, seule garante de cohérence, d’équité et d’efficacité ?

Cette démarche doit être coordonnée afin qu’une stratégie claire de conduite du changement soit adoptée. Elle doit reposer sur une vision partagée permettant de définir un projet à construire ensemble. Cette démarche est nécessairement évolutive dans le temps selon plusieurs facteurs : l’état du déploiement, les évolutions technologiques (d’où la nécessité d'une veille), l’état des ressources numériques très éloignées du manuel papier ou numérisé, pour rechercher des granules pédagogiques, des services en ligne, des exemples de gestion de classe et scénarios pédagogiques (recommandation du rapport de l’OCDE 2015). Le programme est nécessairement pluriannuel et accompagné en lien avec les autorités pédagogiques.

Quelles sont les conditions de développement des usages? L’équipement doit être adapté, ergonomique et accompagné des ressources nécessaires. Le développement des usages pour être puissant doit s'appuyer sur des enseignants moteurs qu’il convient de soutenir avec un service d'appui technique (collectivité) et pédagogique (institution) aux usages.

L’une des difficultés auxquelles se heurtent les collectivités est celle de la frontière étanche entre le technique et le pédagogique : les collectivités ressentent négativement le fait qu'elles n'ont pas « le droit d'entrer dans les classes » ni de s'intéresser à la pédagogie. Il y a de réels blocages dans certains cas : ces obstacles ne doivent pas être négligés, mais anticipés.

La démarche doit s'appuyer sur un écosystème : à cet effet il est indispensable de réunir les partenaires, de faire l'état des lieux, de repérer les enseignants innovants, les écoles, l’encadrement. Cet écosystème doit permettre un déploiement équitable, non seulement de l'équipement mais aussi inclure des services. Il sera nécessaire d’effectuer le suivi et évaluer la mise en place pour un constat partagé, en identifiant les éléments favorisant et les freins.

Les écosystèmes matériels et les services du numérique éducatif

Il s’agit de passer de l'école traditionnelle à l'école active. Mais ce n’est pas une mince affaire…

Dans cette stratégie du changement, le matériel, les ressources et l’accompagnement sont déterminants, car un équipement non accompagné est source de démotivation pour les élèves et les professeurs.

La stratégie de la classe inversée semble très prometteuse, car c’est en classe que les élèves ont besoin d’aide pour des activités de préparation, alors que les travaux à la maison doivent faire appel à l’autonomie.

Les projets doivent s’appuyer sur la réforme du collège qui prévoit un accompagnement personnalisé conséquent, selon trois types d'activité dans lesquels le numérique est d’une aide précieuse : avant, pendant, après l'enseignement. Différents types de ressources numériques sont analysés (le portail ministériel de ressources pédagogiques numériques Myriaé est évoquée), ainsi que différents types de programmes d’équipement, afin de définir les conditions optimales pour lancer une politique d’équipement.

Le débit Internet peut représenter un frein au déploiement, car il peut être défaillant ou insuffisant. Dans ce cas, il est nécessaire d’avoir recours à des ressources off line si l’on ne dispose pas du très haut débit, indispensable pour un travail en ligne.

Les équipements sont présentés et discutés : l’utilisation du Tableau numérique interactif (TNI) est  positive, selon le type de logiciel installé et le recours à une pédagogie non frontale. L’Espace numérique de travail (ENT) est présenté comme étant essentiellement administratif, mais il peut être complété par des plateformes pédagogiques comme It's Learning (payant) ou Moodle (gratuit).  Les outils sont sommairement abordés, tant il est vrai que la rapidité des évolutions peut rendre caduc un équipement : les tablettes garantissant mobilité et autonomie sont appréciées, tout comme les ordinateurs portables hybrides, le recours aux équipement de type BYOD est encore très difficile à gérer de manière collective (Rapport European Schoolnet sur le sujet).

On signale enfin la mise en place en Seine Saint-Denis de clients légers bureaux du professeur accessibles à distance dans le « cloud ».

Les écosystèmes financiers pour les équipements en numérique Éducatif

Définir une stratégie d'équipement.

Peu de collectivités ont les moyens d'équiper massivement ; à cet effet, des propositions pour un équipement de base sont nécessaires. Un descriptif de l’équipement possible est donc présenté aux collectivités: réseaux externe et interne, wifi, connexions dans les salles de classe, maintenance, sécurité, configurations types selon les catégories d’établissement, types d’usages et de disciplines concernées.  Ces configurations devant naturellement être établies en concertation avec les équipes académiques.

Planifier le déploiement

Afin d’éclairer les décisions à prendre, différents exemples sont pris dans l’actualité récente. Plusieurs logiques de déploiement sont présentées : équipement systématique par type de matériel (Ordicollèges en Corrèze), équipement mixte mutualisé (Grand Chalon 71), équipement systématique et massif (Elancourt 78) ; différentes logiques sont proposées selon que l’on privilégie les besoins ou les moyens, selon que l’on planifie le déploiement en favorisant les établissements volontaires, les enseignants volontaires, les établissements non équipés en ciblant un équipement par niveau ou un équipement massif.

On rappelle ici la nécessité de ne pas négliger de doter les écoles non équipées, car dans le cas contraire, on constate que les investissements vont toujours aux mêmes établissements forcément porteurs de projets, puisqu’ils ont déjà un équipement.

Le rôle central des chefs d'établissements et souligné, tout comme celui de l’encadrement pédagogique dans le développement des usages.

On voit bien qu’il est utile avant de lancer un déploiement numérique, de consulter les exemples de bonnes pratiques connues dans les territoires, car il est contreproductif de tenter de résoudre des difficultés déjà résolues ailleurs. Mais on peine à définir un lieu de mutualisation qui serait absolument indispensable.

Modalités pour créer les conditions facilitatrices 

Les équipements doivent être utilisables en tous lieux, interopérables et adaptés régulièrement aux évolutions. La qualité de service est une condition essentielle pour le développement des usages.

Dès lors, comment gérer la qualité de service garantissant disponibilité, sécurité, performance, ergonomie ?

Repenser les lieux et les espaces de travail est nécessaire, car l’espace et le mobilier doivent être adaptés aux usages du numérique : modularité, mobilité, autonomie de l’élève sont des éléments majeurs pour la réussite d’un projet, car la position des acteurs détermine fortement leur capacité à travailler en mode actif et collaboratif.

Les modes de mutualisation inter-collectivités et leurs bénéfices

La mutualisation doit être encouragée, car elle apporte de nombreux bénéfices : économie d’échelle (achat mutualisé, hébergement), apport en ingénierie et professionnalisation des agents, équité et attractivité territoriale (cohérence et solidarité), valeur du service (continuité scolaire, interopérabilité, efficacité dans l’accompagnement).

Plusieurs niveaux de mutualisation et modèles juridiques sont proposés en se fondant sur les réalisations existantes dans les territoires, de même que plusieurs niveaux de conventionnement.

Rédiger une convention sur un projet numérique

Selon les niveaux de mutualisation choisis, plusieurs modèles juridiques sont possibles et des exemples précis sont fournis.

Les principaux articles d'une convention de partenariat sont décrits dans le détail pour préciser les étapes et les rôles de chacun dans le déploiement des outils numériques et des services.

On s’appuie sur l’exemple d’une convention de prêt de tablettes pour expliciter concrètement le propos.

Un séminaire utile et efficace pour faire le point sur un sujet complexe

Ce séminaire répondait à un réel besoin d’information et de clarification d’un sujet complexe qui mêle à la fois les questions pédagogiques, les besoins éducatifs et les aspects matériels et les options stratégiques au niveau territorial. Ce fut une journée très dense qui a permis tout à la fois de fournir des arguments, d’étayer des besoins et de répondre aux interrogations liées à la concrétisation des  projets.

Une formation sans aucun doute indispensable à tous les responsables territoriaux, menée sous le regard complémentaire de deux formateurs aguerris : une enseignante experte en pédagogie numérique, et un spécialiste des politiques de développement du numérique. Le deuxième module de la formation sera consacré à la gestion de l’innovation numérique par les collectivités.

Michel Pérez


[1] La mission ECOTER (Développement des systèmes de communication et d'information dans les collectivités territoriales) est une association de loi 1901 créé en 1999 qui œuvre au développement des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) dans les collectivités territoriales.

Dernière modification le lundi, 05 juin 2017
PEREZ Michel

Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale (spécialiste en langues vivantes). Ancien conseiller Tice du recteur de Bordeaux, auteur de nombreux articles et rapports sur les usages pédagogiques du numérique et sur la place des outils numériques dans la politique éducative. Président national de l'An@é.

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