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De par mes valeurs pédagogiques personnelles, je crois fermement en cette affirmation. Non pas le multitâche pédagogique qui s’applique au travail académique permettant à l’étudiant de travailler en mode balayage et en conduisant plusieurs activités variées consécutives en vase clos (lectures, ateliers, devoirs sur Internet, travaux de recherche sur Internet, bilan, évaluations), mais le multitâche illusoir et illogique qui s’opère dans un espace temps consubstantiel et inséparable (comme rédiger un travail sur Word tout en textant sur téléphone intelligent, en mettant un commentaire sur facebook et en écoutant de la musique, par exemple).

Soyons clair, je suis un adepte de ce multitâche pédagogique de balayage qui consiste à faire travailler nos élèves sur plusieurs activités sucessivement de façon bien encadrée et concentrée sur une période de temps fixe et en alternance. Il est le fondement de ma pédagogie : voir ce lien. Nous constatons donc qu’il existe deux formes de multitâche  :

  1. le multitâche dit « de balayage pédagogique », en alternance et planifié par l’enseignant ;
  2. le multitâche dit « autonome et non contrôlé », décidé et utilisé par l’étudiant (très souvent impliquant des technologies, portable, Iphone, Ipad … et les réseaux sociaux comme facebook, twitter, les blogs)

C’est de cette deuxième forme dont je veux vous entretenir. Celle qui semble être le lot de la nouvelle génération. Celle qui laisse présumer, semble-t-il, à une illusion de compétence chez les jeunes. Clifford I. Nass, professeur de psychologie à l’Université de Stanford, affirme que les jeunes qui fonctionnent, travaillent et apprennent en mode multitâche « autonome et non contrôlé » ont une très grande confiance en leurs capacités. Par opposition, des recherches très sérieuses tendent à démontrer, qu’en réalité, ces personnes réussissent moins bien que la plupart des gens qui travaillent et apprennent en multitâche dit « de balayage pédagogique » en alternance et planifié.

« En effet, l’été dernier, Nass et deux de ses collègues ont publié une étude (Cognitive control in media multitaskers) qui démontre que les personnes qui se décrivent comme des adeptes du multitâche (autonome et non contrôler) réussissent beaucoup moins bien les tâches cognitives et mémorielles qui impliquent des distractions que les personnes qui préfèrent se concentrer à l’exécution d’une seule tâche. Cette étude ajoute une preuve de plus qui soutient la thèse qu’il n’est pas sage de s’adonner à plusieurs tâches en même temps. »Source

Lors des activités d’apprentissage dans mon cours « Informatique de Gestion », j’utilise le logiciel Insight pour bloquer tous les sites Internet qui ne figurent pas dans mon plan de cours pour la formation des étudiants. Voici pourquoi …

Dans mon cours, si je laisse les étudiants libres de naviguer à leur guise, je pourrais me demander ce qu’ils font lorsque je parle de théories et que j’explique une activité. Que feraient les étudiants exactement ? Seraient-ils en train de prendre des notes, de consulter le site du cours, de répondre à leurs mails, de lire le journal ou de mettre à jour leur profil facebook ? Seraient-ils attentifs à ce que j’exprime ou fait ?

J’entends encore certains étudiants me déclarer, à la première leçon, que cela ne leur pose pas de problème d’accomplir deux ou trois tâches en même temps comme rédiger un email en écoutant un enseignant parler, rédiger un devoir en écoutant de la musique, prendre des notes en mettant à jour leur profil facebook. Certains se considèrent même presque comme appartenant à une nouvellegénération mutante d’apprenants dit « multitâches » capables de réaliser plusieurs choses en même temps de façon très efficace et ce, de meilleure façon que les générations précédentes.

Certains de mes étudiants croient que leurs shèmes de pensée ne sont pas compatibles avec les miens. Que je suis un dinausaure « éducatosaurus » qui croit que pour étudier et apprendre correctement, il faut être concentré exclusivement à la tâche. Par opposition, eux croient qu’il est possible d’être efficace lorsqu’ils sont sollicités par plusieurs informations en même temps.

Suis-je un « éducatosaurus » ? Pourtant, lors de mes leçons, les étudiants ont accès à souvent plus de 25 sites durant les 4 heures d’apprentissage. Mais ces sites sont pédagogiques et les étudiants s’en servent pour soit prendre des notes, soit rédiger un devoir et faire des hyperliens, soit s’approprier une portion de la théorie.

À savoir si je suis dans l’erreur, j’ai pris connaissance d’une recherche de 4 chercheurs américans (Bowman, Levine, Waite & Gendron, 2010) qui ont fait une étude sur le sujet de l’apprentissage en mode que je nomme « multitâche libre et non-contrôlé ». Les recherches de Bowman et de plusieurs autres (Nass) donnent des résultats très intéressants : malgré que les étudiants prétendent le contraire, travailler sur plusieurs tâches en même temps est, en général, préjudiciable à l’accomplissement de chacune des tâches prises individuellement ainsi qu’à la concentration.

Voyons quelques résultats de ces expérimentations. Bowman et ses acolytes ont vérifié que le simple fait d’utiliser une messagerie instantanée (mail) tout en réalisant une tâche académique (comme rédiger un devoir) a un impact négatif sur la performance, sur l’attention et sur la réussite de l’étudiant. Les résultats négatifsne semblent pas apparaître significativement sur un court terme mais sur le réinvestissement de l’activité à long terme, dans la zone de transfert des apprentissages. Lors de la rédaction d’un courriel durant une activité pédagogique, la distraction est continue. Une première distraction lors de la rédaction de la communication et une deuxième lorsque le sujet attend une réponse en continuant son activité d’apprentissage. Ces distractions semblent avoir une influence majeure sur l’ancrage des apprentissages dans la mémoire à long terme.

De plus, passer d’une tâche à une autre demande, à l’étudiant, un temps pour réagir. Ce moment de résistance entre l’arrêt pour écrire le courriel et le temps où l’élève se remet à travailler sur son devoir : il faut se concentrer de nouveau, se rappeler de notre sujet, défénir où nous en étions et reprendre notre réflexion avant de s’y mettre.

Les études citées semblent aussi avancer que le fait de travailler en mode « multitâche libre et non contrôlé » affecte plusieurs zones du cerveau différentes. Cette opération cérébrale prend beaucoup plus de temps pour traiter les informations reçues et semble défavoriser grandement l’ancrage des apprentissages.

Bowman et ses collègues ont réparti, lors de leurs expérimentations, les étudiants de 1e et 2e année d’université en 3 groupes de 89 individus. Un échantillonnage très diversifié pris dans différentes facultés.

Groupe 1 : Les étudiants devaient répondre à des courriels avant d’effectuer une tâche consistant à lire un texte à l’écran de leur portable.

Groupe 2 : Les étudiants recevaient et répondaient à des courriels pendant la lecture du même texte.

Groupe 3 : Les étudiants n’ont pas eu de courriels mais ils avaient été prévenus qu’il était possible qu’ils en reçoivent durant la lecture du texte et si tel était le cas, ils devaient y répondre.

Notes :Ces messages courriels étaient réalistes et proches d’une vraie conversation que les étudiants pourraient avoir avec un ou une amie.De plus, les deux tiers des étudiants ont déclaré au début de l’expérimentation qu’ils rédigeaient et recevaient souvent des courriels en étudiant.

Le travail (lire un texte sur l’écran) utilise la mémoire à court terme des étudiants (mémoire de travail).

Résultats :

Comme prévu logiquement, les étudiants du groupe 2 ont pris davantage de temps (environ 30% plus) que les autres pour terminer la lecture du texte. Ceux du groupe 1 ont travaillé le plus rapidement, sachant qu’ils ne seraient plus dérangés par la suite. Lors du test effectué à propos de la lecture, aucune différence significative n’a été observée en ce qui concerne les performances, ce travail faisant appel à la mémoire à court terme (la mémoire de travail) des étudiants et utilisait une évaluation de type traditionnelle (lecture, mémorisation, test).

Par opposition, d’autres chercheurs comme Nass et G. A. Miller avancent que même si les distractions n’ont pas de conséquences significatives sur la mémoire de travail à court terme, les effets se feraient probablement sentir sur la mémoire à long terme. Un chercheur en neuroscience, Torkel klingberg, explique dans un récent ouvrage (The Overflowing Brain : Information Overload and the Limits of Working Memory) que des expériences d’imagerie cérébrale ont montré que la région du pallidum semble être plus stimulée lorsque les gens n’ont pas de distraction lors d’une tâche. Hors, cette région est reconnue être la plus active durant l’ancrage des données dans la mémoire à long terme.

La question qui se pose sur les expérimentations de Bowman est la suivante : lequel des 3 groupes d’étudiants réussirait le mieux les tests, dans 3 mois, sans relire le texte ? Quel groupe pourrait le mieux réinvestir les connaissances du texte dans une période de temps de 3 ou 6 mois, sans relire les informations ?

Avant d’avoir des résultats plus déterminants et en conclusion de ce biais, nous devrions_ comme éducateur_ nous poser la question suivante : pourquoi les étudiants flânent sur leur ordinateur et sur des sites de réseaux sociaux plutôt que d’être attentifs à la leçon et à l’enseignant ? La question et la réponse pourraient paraître provoquantes. Il faudrait, comme pédagogue, réfléchir aux méthodes que nous utilisons en classe pour animer nos leçons et mettent davantage nos étudiants en action : lectures, questions-réponses, discussions par paires ou en groupes, débats sur les notions, réflexions individuelles notées, etc. Limiter nos interventions magister qui servent à transmettre de l’information, être diversifié dans nos approches pédagogiques. Ces diverses activités peuvent même recourir à l’usage des ordinateurs pour initier des discussions virtuelles sur des webblog, par exemple.

La question que je vous pose (et que je me pose aussi) n’est donc plus« pourquoi les étudiants ne sont pas attentifs à mon cours ? » mais plutôt,« quelles activités devrais-je initier et inventer, en classe, pour faire en sorte que mes étudiants développent leur autonomie face aux contenus, leur engagement et leur motivation en relation avec leur apprentissage ? »

Si les distractions du « multitâche libre et non contrôlé » sont le propre de cette nouvelle génération et que cela nuit à notre pédagogie, nous devrions faire en sorte de tenir nos étudiants à distance de ces dernières et utiliser un multitâche dit « de balayage pédagogique », en alternance et planifié par nous. 

Reprenons le contrôle pédagogique et significatif en modifiant nos façons de faire.

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