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Par David-Julien Rahmil, sur le site Carrefour numérique, Cité des Sciences.(3/2)

Tiraillé entre une volonté de garder sa marque contre culturelle et une institutionnalisation galopante, le mouvement maker est en pleine mutation et se cherche encore un avenir à travers les Fab Labs.

La révolution attendra

Avec la découverte d’outils comme la découpeuse laser ou l’imprimante 3D par le grand public, une promesse gigantesque a commencé se faire entendre dans les média : le mouvement makers et les Fab Labs allaient littéralement révolutionner l’industrie en lui rendant une échelle humaine et en faisant des citoyen·ne·s des « faiseur·se·s » capables de réparer n’importe quelle machine ou de personnaliser ses meubles.

Dans les faits, on est encore loin de cette réalitéFondamentalement, cette vision des choses est une grande promesse qui est loin d’être réalisée explique Pierre Aumont, directeur du Fab Lab de Lyon, la Fabrique d’Objets Libres. De manière chronologique, la population d’un Fab Lab est d’abord composée de designers et de personnes voulant faire du prototypage avant de monter une start up, de véritables bidouilleurs et makers qui font ça comme unhobby et enfin d’une partie grand public qui vient plus par curiosité.

Reste que la culture maker est encore une pratique de niche, comme le souligne David Forgeron, chargé de projet au Carrefour numérique². 

Il ne suffit pas d’ouvrir un lieu à tous pour que le monde entier débarqueexplique-t-il. Les Fab Labs doivent développer une dynamique pour attirer le public et lui donner confiance pour qu’il puisse s’autoriser à toucher des machines sans forcément avoir une formation d’ingénieur. 

Sans forcément être adoptée par tout le monde, la culture maker consiste donc pour le moment à sensibiliser le grand public à l’obsolescence programmée et le mettre suffisamment en confiance pour qu’il puisse trouver des solutions concrètes aux problèmes de tous les jours.

 Une grande partie des makers est fascinée par l’aspect technique des choses. poursuit David Forgeron. Si on veut intéresser le grand public il faut surtout lui montrer comment le mouvement maker peut résoudre leurs problèmes quand le marché classique ne propose aucune alternative.

Cette approche qui consiste à bricoler des solutions peu onéreuses s’illustre parfaitement avec Nicolas Huchet, un rennais de 35 ans qui, faute de pouvoir se payer une prothèse de main de dernière génération, a décidé d’en fabriquer une dans un Fab Lab à partir de plans open source d’une main robotisée. Résultat ? Une prothèse à 300 euros alors que les modèles bioniques actuels coûtent 10 000 euros et ne sont pas remboursés par la sécurité sociale.

Cette dichotomie entre des Fab Labs ouverts au grand public et la mise en avant des designer·se·s n’échappe pas non plus à Valérie Dagrain.

 Les Fab Labs ont cette dimension d’être spécifiquement adaptés pour le grand public : locaux, accès, permanence… Ces lieux sont en quelques sorte le chaînon manquant. Mais depuis leshackerspaces on ne comprend pas la présence des designers. Pour nous, sans parler au nom des personnes dans les hackerspaces, ils arrivent en fin de produit. Et là… on dirait qu’ils vendent du beau sans proposer de l’utile. Ce n’est pas forcément en conflit, ça pourrait être complémentaire, mais je crains que les Fab Labs ne voient leurs budgets siphonnés par des projets « bourgeois » et lorsque les subventions baisseront car les politiques auront fini leur publicité, les résidents devront construire… avec les miettes ?

Le futur du mouvement

Fablab trailer in wyoming

L’avenir des Fab Labs quant à lui reste pour le moment flou et ressemble même à un casse-tête.

En effet, chaque lieu doit trouver un moyen de vivre sur le long terme sans forcément se reposer sur les deniers publics et sans renier sa philosophie de départ.

Pierre Aumont imagine les Fab Labs fonctionner avec une structure commerciale pouvant collaborer avec des entreprises, incuber des start up mais aussi vendre au grand public des objets conçus par des makers en matériaux de récupération. 

À moins d’être intégrés à une école, une université ou une médiathèque, les Fab Labs doivent devenir une structure hybride pour assurer leur avenirconclut-il. Pour Philippe Schiesser, les Fab Lab peuvent carrément être une tête de pont pour la reconquête de territoires désertés par les services publics, à condition de ne pas rester sur un modèle urbain ou totalement privé. Pour David Forgeron, l’avenir n’est pas écrit et plusieurs modèles vont cohabiter ensemble. Le modèle qui a le moins de risque de disparaître, c’est celui de l’espace qui fonctionne avec l’aide de la mairie et de machines bricolées et très peu de charges. Dès que tu as un espace alloué et un permanent, il faut penser aux sous et là ça passe par les mécènes privés, les fonds publics, des modèles hybrides qui maintiennent la structure à flot avec une activité commerciale ou bien des adhésions qui risquent de te couper du grand public.

Quant au mouvement maker en lui-même, il modifie déjà les rapports que nous entretenons avec nos objets. Même si la promesse d’une société sachant manier un logiciel de conception 3D et une découpeuse laser n’est pas encore possible, l’industrie et les services sont déjà en train de changer. Après l’ouverture de techshops dans les magasins Leroy Merlin, et la mise à disposition de pièces à imprimer en 3D par la marque Boulanger, on commence à voir apparaître de nouvelles générations d’outils en réalité augmentée à destination du grand public, comme le Shaper Origin, qui permet de découper facilement des planche de bois afin de fabriquer ses propres meubles. Avec les bons outils et un réseau d’entraide toujours plus étendu, le mouvement maker peut effectivement toucher l’ensemble de la société… d’ici quelques années.

Article publié sur le site : http://carrefour-numerique.cite-sciences.fr/blog/makers-et-fab-labs-le-bilan-dun-mouvement-33/
Auteur : David-Julien Rahmil


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Dernière modification le jeudi, 22 septembre 2016
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