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Publié par Loïc Pulido, site de l'Agence des Usages  : Cette contribution porte sur les usages des tablettes tactiles, à l’école maternelle, dans le cadre de l’éveil des enfants à l’écrit. Elle s’appuie sur des recherches qui privilégient une approche centrée sur la créativité des enfants et sur l’accès à des histoires adaptées à leur âge.

 

Seront présentés :

 

  • des enjeux pour lesquels l’usage d’une tablette est propice : faire des tentatives d’écriture, découvrir les fonctions de l’écrit, découvrir les liens entre lire, écrire, parler, écouter ;
  • un exemple d’application : le théâtre de marionnettes virtuel.

 

Recommandations :

  • Encourager les enfants à essayer d’écrire avec une tablette pour accompagner leur découverte du fonctionnement de la langue écrite (par exemple, des applications ad hoc, dans lesquelles les lettres sont représentées sur des cartes que les élèves peuvent sélectionner).
  • Encourager les enfants à générer des contenus multimédias à partager pour découvrir des fonctions de l’écriture (par exemple, en correspondant avec d’autres classes, par courriel, en composant du texte, en envoyant des photos, des messages vidéo).
  • Encourager les enfants à créer des histoires avec les tablettes, pour les faire réfléchir à la structure des textes écrits (par exemple, en utilisant un théâtre de marionnettes virtuel).

L’école maternelle a pour mission de préparer les enfants à leur scolarité future. Cela passe par un éveil structuré à l’écrit. On dispose aujourd’hui d’un nombre important de publications scientifiques qui s’intéressent à la manière dont on peut utiliser les tablettes tactiles pour éveiller les jeunes enfants à l’écrit. Parmi ces recherches, quelques-unes, encore rares, s’intéressent à des applications qui permettent aux enfants de créer ou de découvrir des contenus. Cette contribution va s’intéresser à ces dernières. La présentation d’une première recherche sera articulée autour des données scientifiques quant aux potentialités du recours aux tablettes pour éveiller les enfants à l’écrit et quant à quelques questions pratiques : comment organiser les activités ? Peut-on travailler en classe entière ? Quand travailler en groupe, quand laisser les enfants manipuler la tablette seuls ? Ensuite, une seconde recherche portant sur l’utilisation d’un théâtre de marionnettes virtuel sera présentée, au titre d’activité concrète.

Créer et accéder à du contenu avec une tablette, en maternelle : seul, en petits groupes, tous ensemble ?

Beth Beschorner, de l’Université de Drake, dans l’Iowa et Amy Hutchison, de l’Université publique du même Etat, ont publié, en 2013, une recherche dans laquelle elles décrivent ce que deux enseignantes de maternelle ont fait, pendant une période de 7 semaines, avec des tablettes tactiles équipées d’applications prévues pour éveiller des élèves de 4-5 ans à l’écrit. Elles ont procédé à un relevé des activités observées, en lien avec les objectifs pédagogiques des enseignantes. Cette recherche a permis de constater que les tablettes tactiles peuvent s’utiliser aussi bien pour des activités en classe entière qu’en petits groupes (dans le cas présent, les exemples rapportés concernent des groupes d’environ 3 enfants) ou pour des activités individuelles. Les auteures ont en outre recensé des activités intéressantes pour chacune des modalités de travail, dont nous exposerons ensuite les enjeux en termes d’apprentissage. Exemples d’activités observées dans la recherche de Beth Beschorner et Amy Hutchison :

  • activité avec une tablette par élève : écrire un livre multimédia dans lequel les élèves insèrent des images, des vidéos, des enregistrements de sons, des essais d’écriture, qu’ils ont créés ou des dictées à l’adulte ;
  • activités avec une tablette par petits groupes d’élèves : a) essayer collectivement d’écrire des mots rencontrés en classe, b) écouter à plusieurs des histoires enregistrées sous forme de livres à écouter ;
  • activité avec une tablette pour la classe : lors des rituels, utiliser la tablette pour aller chercher des informations sur la météo, la date et les consigner dans un tableur ou sur un journal de bord en utilisant un logiciel de traitement de texte.

Créer et accéder à du contenu avec une tablette en maternelle : quels enjeux ? Avec quel genre d’applications ?

Beth Beschorner et Amy Hutchison ont mis en avant différents enjeux liés à l’éveil à l’écrit et des familles d’applications propices lorsqu’il s’agit de les atteindre. Le tableau 1 donne des détails à ce propos.

Enjeu

Type d’application

(1) Découvrir le principe alphabétique en faisant des essais d’écriture

  • Dessin
  • Cahier pour écriture manuscrite
  • Lettres mobiles
  • Traitement de texte avec clavier virtuel

(2) Comprendre les liens entre lire, écrire, parler et écouter

  • Lecteur interactif avec accès à des contes traditionnels

(3) Découvrir des fonctions de l’écriture

  • Courriel
  • Traitement de texte avec clavier virtuel

Tableau 1 : les enjeux d’apprentissage de l’utilisation des tablettes tactiles et les types d’application associés dans l’étude Beth Beschorner et Amy Hutchison, 2013.

S’agissant d’une étude descriptive, peu de détails sont donnés quant à ce qui va conduire aux apprentissages des élèves. Mais la mise en perspective des descriptions avec les travaux de recherche sur l’éveil à l’écrit à l’école maternelle disponibles par ailleurs permet de mieux comprendre l’intérêt d’utiliser des tablettes tactiles.

(1) Utiliser les tablettes tactiles pour que les élèves fassent des essais d’écriture présente plusieurs avantages. On dispose, sur un même outil, d’applications qui vont permettre une écriture libre (applications de dessin) et d’applications qui contraignent à utiliser certains signes pour écrire (lettres mobiles et traitements de textes). Les travaux d’Isabelle Montésinos-Gelet de l’Université de Montréal et de Marie-France Morin de l’Université de Sherbrooke (Montésinos-Gelet et Morin, 2006) ont montré que les enfants de maternelle déploient des efforts pour apprendre à connaître les signes qui servent à écrire. Elles parlent de préoccupations visuographiques. Elles mettent également en avant que les échanges entre enfants autour de leurs tentatives d’écriture vont permettre des apprentissages. Dans les situations évoquées par Beschorner et Hutchison, les élèves collaborent pour écrire avec les deux types d’applications.

(2) Utiliser des lecteurs interactifs de contes traditionnels peut présenter plusieurs avantages. Ces applications permettent d’entendre l’histoire lue, de toucher une illustration pour en avoir une description, ou d’enregistrer sa voix qui raconte l’histoire. Tout cela peut donner des occasions, en classe, pour échanger autour de la différence entre les registres de langue (l’oral et l’écrit). Les travaux de Philippe Boisseau (par exemple, Boisseau, 2005), encouragent à ce type d’échanges pour permettre aux enfants d’établir des liens entre les deux registres de formulation.

(3) Utiliser des applications de communication synchrone (messagerie instantanée, logiciel d’appel) ou asynchrone (courriel) peut soutenir la découverte par les enfants de la fonction communicative de l’écriture. Les travaux de Jacques David et de Sandrine Fraquet (David et Fraquet, 2011), de l’Université de Cergy-Pontoise, ont montré qu’il s’agit là d’une des premières fonctions accessibles aux jeunes enfants. Les tablettes tactiles permettent des communications variées, simples à mettre en œuvre et permettent facilement aux enfants d’expérimenter autour de cette fonction.

La recherche de Beth Beschorner et Amy Hutchison ouvre donc des perspectives intéressantes pour éveiller à l’écrit en classe de maternelle. Pour aller plus loin, une autre recherche, publiée en 2015 par Karen Wohlwend, de l’Université de l’Indiana, aux Etats-Unis, va être présentée. Elle rend compte d’une manière très concrète de ce qui peut se produire, en classe, lorsque les enfants s’approprient une application bien choisie.

Créer une histoire avec une tablette, en maternelle : l’exemple de l’utilisation d’un théâtre de marionnettes virtuel

Dans cette recherche, Karen Wohlwend a observé des situations de classe dans lesquelles de jeunes enfants jouent avec un théâtre de marionnettes virtuel. Son objectif était de rendre compte de leur activité et de comprendre les enjeux d’apprentissages associés. Dans un théâtre de marionnettes virtuel, les enfants choisissent des personnages et des décors. Ils peuvent ensuite faire entrer en scène les personnages, les déplacer en faisant glisser leurs doigts sur l’écran. Ils peuvent également enregistrer des dialogues en parlant devant le micro de leur tablette tactile après avoir posé un doigt sur la tête du personnage qu’ils veulent faire parler. Toutes leurs actions peuvent être enregistrées et visionnées ensuite. Ainsi, les enfants peuvent créer leur propre histoire mettant en scène des marionnettes, la regarder, la partager avec leur classe, voire la publier plus largement.

Les principaux résultats de cette recherche sont particulièrement intéressants.

L’utilisation d’un théâtre de marionnettes numérique peut permettre aux enfants de collaborer pour inventer une histoire.

Karen Wohlwend illustre cette idée à l’aide de la transcription d’échanges entre les enfants, quelques minutes après qu’ils ont découvert cette nouvelle application. Voici un résumé de ce qui s’est passé durant ces échanges : les élèves ont choisi plusieurs personnages : une sorcière, une princesse, une fée, un chevalier, un dragon, un écureuil et un corbeau. Une élève fait entrer en scène le corbeau et l’écureuil. Elle anime le corbeau et l’amène vers l’écureuil, en disant : « Je vais te manger ». Elle sort ensuite l’écureuil de la scène, comme s’il s’enfuyait. Là, un autre élève s’approche, fait rentrer l’écureuil sur scène et essaie d’adapter sa taille de manière à ce qu’il soit trop gros pour être dévoré par le corbeau. Un troisième élève s’approche pour l’aider à adapter la taille du corbeau.

On constate donc qu’en quelques instants, après avoir découvert l’application, les élèves commencent à orienter leur action vers l’avancée d’une histoire qu’ils inventent collectivement. Inventer collectivement des histoires permet de développer différentes compétences. Dans l’exemple donné, on observe les prémices de l’utilisation d’un schéma narratif : le décor est planté ; un personnage, l’écureuil, est présent. Sa situation se complique à l’arrivée du corbeau. Des moyens (la fuite et le redimensionnement) sont mis en œuvre pour résoudre le problème. Comme ces structures émergent dans un cadre collaboratif, elles permettent à certains (ceux qui contribuent le plus à l’apport des structures) de renforcer un apprentissage réalisé antérieurement.

Elles permettent à d’autres (ceux qui ne les ont pas amenées) de les découvrir ou de mieux les découvrir. Dans le cas présent, les élèves n’ont pas eu besoin d’un guidage très fort. Ce résultat est remarquable car Jacob Davidsen, de l’Université d’Aalborg au Danemark, et Ruben Vanderlinde, de l’Université de Ghent en Belgique, ont montré au début de l’année 2016 qu’habituellement, faire collaborer les élèves autour de tablettes tactiles nécessite un accompagnement important. Ils ont observé 150 heures de travail dans une classe équipée d’une dizaine de tablettes.

Sur ces 150 heures, ils ont relevé trois situations de collaboration. Une seule présentait un niveau de collaboration aussi avancé que celui issu de la recherche de Karen Wohlwend. Pour rendre cette situation possible, l’enseignant avait élaboré un plan de travail précis, donnant à chaque élève une tâche complémentaire à celle des autres.

Dans la recherche de Karen Wohlwend, c’est sans doute le couplage de la tablette avec une application présentant une certaine ergonomie qui permet une prise en main collective et simple par les élèves. L’enseignant n’ayant pas à intervenir pour faire collaborer les élèves, il peut les aider pour d’autres dimensions qui l’intéressent (par exemple, enrichir l’histoire, utiliser des formules syntaxiques et un lexique variés).

L’utilisation d’un théâtre de marionnettes numérique éveille les enfants à ce que l’on appelle la littératie numérique

  • Karen Wohlwend a constaté que les élèves apprenaient à utiliser le pincement/étirement pour dimensionner et le balayage pour passer d’une scène à l’autre, d’un décor à l’autre.
  • Elle a par ailleurs constaté que les élèves apprenaient à pointer un contenu spécifique, pour déplacer les personnages et pour les faire parler.

Lire et écrire au 21e siècle, c’est savoir lire un livre et écrire un texte sur papier. Mais c’est aussi savoir naviguer dans des pages dans lesquelles on a à interpréter, en plus du texte, des images, des vidéos, des liens hypertextes ; c’est également savoir composer ces pages. Katina Zammit, de l’Université de Sydney, s’est appuyée sur cette idée lorsqu’elle a affirmé, dans un chapitre d’ouvrage écrit en 2011, que les nouvelles technologies font émerger de nouvelles pratiques littéraciques.

Les gestes relevés par Karen Wohlwend constituent non seulement les prémices de compétences navigationnelles en lecture (passer d’une page à l’autre dans un texte lu sur une tablette, sur une liseuse ou sur un téléphone intelligent, zoomer sur une partie du texte, sur une image, activer un lien hypertexte), mais aussi la base de gestes qui serviront à composer des pages sur ces mêmes supports : pointer permet de positionner du texte ou un média, d’accéder à des menus contextuels sur certains supports. L’étirement permet de se positionner sur une partie de la page que l’on compose pour pouvoir l’élaborer.

L’ensemble de ces gestes sera mis à contribution lorsque les enfants apprendront à comprendre les textes, hypertextes et médias présents sur les pages qu’ils auront à lire et lorsqu’ils apprendront à en composer. Au delà de ces compétences essentiellement manipulatoires, les enfants développent peut-être également des stratégies d’exploration de l’espace représenté sur l’écran, mais il faudra encore attendre quelques années pour avoir des données de recherche permettant de l’attester.

Conclusion

Les tablettes tactiles sont un outil pertinent pour éveiller les enfants à l’écrit, à la maternelle. Elles exercent un certain attrait sur les enfants qui n’hésitent pas à les saisir et à explorer, même avec peu de guidage, comme le montre l’étude de Beth Beschorner et Amy Hutchison. Mais le potentiel pédagogique dépend largement des applications utilisées. Si le théâtre de marionnettes virtuel de l’étude de Karen Wohlwend donne lieu à des échanges intéressants, c’est en raison de son ergonomie.

Les groupes d’enfants apprennent seuls à utiliser l’application, en s’appuyant sur les compétences manipulatoires que certains ont déjà commencé à acquérir et en coopérant. Ainsi, l’enseignant peut se concentrer sur ses objectifs pédagogiques : les manipulations à faire pour utiliser l’application ne sont pas un obstacle pour les enfants.

Les recherches commençant tout juste à explorer de manière fine les pratiques de classe avec des tablettes, à la maternelle, il est trop tôt pour savoir si l’attrait pour les tablettes vaut pour tous les modèles de tablette, ou encore si les apprentissages réalisés le sont de manière durable et sont transférables.

Néanmoins, les études présentées montrent qu’utiliser les tablettes pour éveiller les enfants à l’écrit avec des applications bien choisies peut permettre aux enfants d’être créatifs, de coopérer et d’agir. Cela peut constituer un argument pour encourager les enseignants à recourir à de tels dispositifs. Cela doit également inciter les chercheurs à mieux comprendre les retombées de ces situations en termes d’apprentissages pour les élèves.

* Loïc Pulido - professeur en développement de l’enfant en contexte éducatif, département des sciences de l’éducation, Université du Québec à Chicoutimi

Article publié sur le site : http://www.cndp.fr/agence-usages-tice/que-dit-la-recherche/tablette-creativite-et-eveil-a-l-ecrit-99.htm
Auteur : Loïc Pulido

 

Dernière modification le samedi, 14 janvier 2017
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