« Avec la peinture abstraite, on perdait quelque chose, on ne pouvait plus peindre la profondeur du regard. »
Le Musée Estrine est à l’initiative de cette rétrospective qui couronne vingt années de travail sur Roger Edgar Gillet (1924-2004), grâce aux liens noués avec la famille de l’artiste qui a fait d’importantes donations. Les œuvres présentées proviennent principalement d’institutions publiques dont le Musée des Beaux-Arts de Rennes où l’exposition La grande dérision est programmée de juin à septembre.
Dans le Hall du Musée Estrine – hôtel particulier du XVIIIe siècle – Ville imaginaire (1971) accueille le public. Trois autres toiles de cette série poétique aux univers différents sont dans le Grand escalier et à la salle de l’étage. Gillet est né à Paris, il suit une formation de graveur en médaille à l’Ecole Boulle, puis rejoint les Arts décoratifs. Il devient décorateur de théâtre et enseigne à l’Académie Julian où il rencontre Thérèse – l’épouse et la mère de leurs quatre enfants, indéfectible soutien qui a notamment écrit sur son œuvre. Gillet est découvert par le critique Michel Tapié qui le fait participer à des expositions collectives aux côtés de Georges Mathieu, Jean Fautrier, Jean Dubuffet…
La première partie du parcours réunit les toiles représentatives de sa période Art abstrait. Souvent, les fonds sont très sombres, la peinture vient zébrer la matière. La gamme chromatique se réduit à des teintes terreuses, brunes - des projections rouges, ocres peuvent compléter la composition. Règne végétal (1953) occupe tout un pan de mur, l’aspect figuratif fait déjà son apparition par des symboles comme le soleil, une tête ou un masque. L’artiste expérimente les approches picturales et crée des matières granitiques en ajoutant du sable, de la colle.
Lauréat en 1955 du Prix Catherwood, Gillet se rend aux Etats-Unis. Il constate le désintérêt pour la peinture française, à l’exception de l’Impressionnisme. Les années 1950 sont celles de la peinture américaine, Paris a perdu son statut de capitale des arts depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Au Metropolitan Museum of Art de New York, Gillet est troublé par le Cardinal Fernando Niño de Guevara, inquisiteur impitoyable dont Le Gréco a fait le portrait en 1600 : « Devant la méchanceté de ce regard, je me suis dit qu’avec la peinture abstraite, on perdait quelque chose, on ne pouvait plus peindre la profondeur du regard. » Saint-Thomas (1958) est une œuvre charnière mais l’évolution vers la figuration est hésitante. Gillet montre ce portrait à Jean Pollak, son ami galeriste - qui lui reste fidèle tout au long de son parcours. Le titre traduit son étonnement alors que l’œuvre de Gillet était jusqu’alors dominé par l’abstraction.
Comédie humaine au ton amusé et grinçant
Dans une phase de transition, des tableaux révèlent des jeux de transparence et de matière, un travail marqué sur le vernis, alors très en vogue. En 1963, Gillet confirme son choix pour la figuration. Cette décision courageuse lui fait perdre des contrats avec des Galeries, notamment la prestigieuse Galerie de France. L’artiste a toujours refusé les étiquettes, et essaie de s’affranchir d’une distinction entre abstraction et figuration. Il considère que l’art s’inscrit dans un continuum. Son travail propose de nombreuses références picturales et un dialogue avec les grands maîtres. Il a été fasciné par Francisco de Goya, ses Peintures noires aux visages distordus, grotesques.
La Cène (1963) inspiré du célèbre tableau de Léonard de Vinci n’a été exposé qu’une fois pour la rétrospective de 1983, au Centre National des Arts Plastiques (CNAP). Dans cette fresque, la posture des corps en tension renvoie à une matière vibrante, en mouvement. Tout à côté, une encre préparatoire Petite Cène (1963) montre l’importance du dessin dans la pratique artistique de Gillet – ce thème est traité au Cabinet graphique du rez-de-chaussée. Le parcours se poursuit par des portraits aux allures fantomatiques. Gillet développe des superpositions de matières travaillées à la brosse, au couteau, et fait naître une dimension sculpturale. Pour Elisa Farran, co-commissaire et directrice du Musée Estrine, les aspects de pâte terreuse signifient un refus de la séduction par la couleur.
« Le Harem » (Signal), 1969 Huile sur toile, 200 x 300 cm Collection Marie-Claire Bizot de La Béraudière © Hugard & Vanoverschelde © Adagp, Paris 2025
Dans sa comédie humaine au ton amusé et grinçant, un bal tragi-comique succède aux coiffures criardes d’odalisques bizarres. Les Binches (1968) d’après l’univers carnavalesque de James Ensor et Le Harem (Signal) (1969) - au fond strié de rayures rouges et blanches comme la pâte du dentifrice Signal - font écho au titre de l’exposition. Gillet par le choix de ses sujets révèle de la gravité, et un sens de l’humour décapant. En 1999, dans une interview, il confiait ne pas croire « au scandale mais à la dérision. J’ai l’impression que tout est dérisoire. (…) Et j’aime bien rire des choses… pour ne pas avoir à en pleurer ». Gillet puise dans l’histoire de l’art, et se moque de l’emprise de la publicité ou de la télévision. Certaines toiles sont des clichés sur la société – en fin de parcours, Le Club Méditerranée à Marrakech (1976) dénonce le tourisme de masse, avec des spectateurs vus de dos face à la Médina. Il y a aussi une étrangeté assumée. Ses parents travaillaient à l’hôpital Sainte-Anne, il a vécu enfant au plus près du plus célèbre asile d’aliénés de France. Il a vu des « fous » dans les arbres, entendu des histoires saugrenues et terribles. Cette expérience de vie a probablement forgé son esprit libre et ouvert, sa sensibilité d’artiste.
Cette partie se conclut par Un tas de gens (1966), tableau d’histoire impressionnant. Les corps bandés, difformes avancent les uns contre les autres. La libération des camps d’extermination a marqué Gillet. « Le film Nuit et Brouillard d’Alain Resnais (1955) a été le révélateur sur toute l’horreur. La représentation du corps est devenue très problématique. Quelle figure montrer après la Shoah ? », questionne Marion Guigon-Gillet, la fille de l’artiste. A l’étage, les Apôtres (1996-1997) ont des têtes triturées, abîmées. La matière est griffée. Par la suppression du regard, l’humanité du visage est en souffrance.
Fatma Alilate
Exposition Roger Edgar Gillet, La grande dérision
Musée Estrine, Saint-Rémy-de-Provence
Jusqu’au 7 juin 2026
Commissariat : Élisa Farran, conservatrice et directrice du Musée Estrine Saint-Rémy-de-Provence, et Claire Lignereux, responsable art moderne et contemporain du Musée des Beaux-Arts de Rennes
Prochainement : Musée des Beaux-Arts de Rennes, du 27 juin au 20 septembre 2026
Fonds Roger Edgar Gillet (1924-2004)
« Le Harem » (Signal), 1969 Huile sur toile, 200 x 300 cm Collection Marie-Claire Bizot de La Béraudière © Hugard & Vanoverschelde © Adagp, Paris 2025
« Les Fusillés » de Roger Edgar Gillet, 1982, Huile sur toile, 130 x 198 cm Saint-Rémy-de-Provence, musée Estrine, Inv. ME.2014.03 © Musée Estrine, cliché Fabrice Lepeltier © Adagp, Paris 2025
Dernière modification le mercredi, 25 mars 2026