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Débat : si j’en crois la définition donnée par mon bon vieux Larousse, il s’agit de " l’examen d’un problème entraînant une discussion animée parfois dirigée entre personnes d’avis différents ".

Le mot est dans toute la presse et dans toutes les conversations ces jours-ci puisque " le grand débat national " est lancé. C’est une première sous une forme aussi large, c’est une première avec des enjeux aussi forts, c’est une première avec les outils du numérique pour le faciliter et en faire la synthèse.

Le concept est indissociable de celui de démocratie et le concept de démocratie est indissociable de celui de débat.

Le débat semble relativement facile à organiser dans Athènes au Vème siècle avant JC et cette facilité permet aisément la démocratie dite directe : 500 citoyens tirés au hasard préparent les lois à partir des propositions de la population (on dirait maintenant : des remontées de la base ou du terrain) puis ces lois sont en débat et aux voix de quelques 20 000 à 30 000 « citoyens » constituant l’Ecclésia…sachant que femmes,  esclaves et étrangers ne faisaient pas partie de cette assemblée.

Dans un pays de plusieurs millions d’habitants, la chose est plus compliquée et, en France, depuis plus de 150 ans le débat démocratique a toujours lieu (sauf périodes troubles de l’histoire) mais il concerne la population dans son ensemble essentiellement en amont du processus législatif.

C’est, à quelques modalités près, la même chose dans toutes les démocraties modernes : il y a un débat très codifié appelé campagne électorale puis élection de quelques centaines représentants du peuple qui sont, pour une durée de quelques années, en charge de préparer les lois, d’organiser le débat pour les amender éventuellement et de les voter ou pas. Tout se passe bien tant que les représentants sont peu ou prou porteurs des propositions de la population mais cela devient plus difficile lorsque les textes écrits par les assemblées sont en décalage avec aspirations de la population. Cela semble être le cas dans la crise que traverse notre pays depuis quelques mois.

Pour être plus précis, sans toutefois entreprendre une analyse très fine de la situation, une partie de la population, que j’appellerai " le peuple " par commodité, a l’impression que les représentants élus  représentent presque exclusivement un groupe dirigeant que j’appellerai " élite " toujours par commodité. Il va sans dire que les " gilets jaunes " se rangent eux-mêmes dans la catégorie " peuple " et on peut placer  dans " l’élite " quiconque a une fonction de responsabilité qu’elle soit : intellectuelle, sociale économique ou politique.

Les cas où une partie de la population ne parvient pas à faire entendre sa voix sont prévus dans la démocratie : c’est le droit de manifester.

Ce droit est encadré bien sûr, de manière à ce que la manifestation perturbe de façon raisonnable le reste de la population et, en particulier, que soient respectés les biens et les personnes.

Le rapport de force est  mesuré par le nombre de manifestants avec toutes les incertitudes et polémiques que comporte l’évaluation de ce nombre. La manifestation a pour but l’ouverture de débats et négociations entre représentants des manifestants et représentants des pouvoirs publics ou privés concernés qui se doivent de trouver un accord permettant " la sortie de crise ".

Dans la situation actuelle cette procédure ne fonctionne pas car les manifestants refusent toute représentation et par qui que ce soit, mais aussi parce que le rapport de force n’est plus mesuré par le nombre des manifestants (quelques 200 000 " gilets jaunes " répartis dans tout le pays rapporté à 66 millions d’habitants). Ce rapport est créé par l’impact des manifestations qui comportent destruction de biens et atteintes à la personne, leurs conséquences économiques et leur écho dans les médias sociaux.

Ces mêmes médias véhiculent en vrac des revendications non hiérarchisées des manifestants, des modalités d’action et des infox mais ce n’est pas là le plus important. Ces médias permettent à chaque manifestant de s’exprimer et chaque parole y a le même poids comme dans une démocratie directe.

Ils pourraient être l’Ecclésia du 21ème siècle mais ils ont deux inconvénients majeurs pour y parvenir.

D’une part, les médias sociaux ne rassemblent pas la population qui y est divisée en groupes très peu perméables.

D’autre part ils ne permettent ni débat, ni a fortiori synthèse et encore moins consensus même à l’intérieur d’un même groupe.

Pour être plus clair ils ne permettent pas le débat entre " peuple " et " élite " et ils ne permettent pas au " peuple " de construire des propositions et de les organiser, " l’élite " a d’autres moyens pour le faire. Les médias sociaux confortent l’envie que chacun a de prendre sa propre opinion pour la vérité. C’est ainsi que la situation de crise perdure depuis deux mois sans avancée visible vers une sortie.

C’est également pour ces raisons que le débat revient dans le processus démocratique comme outil au service de la démocratie et pour la sortir de ce mauvais pas dans lequel elle est engagée : c’est le " grand débat national ".

Il est lancé par le chef de l’état et le gouvernement du pays, mais ce n’est pas un hasard, puisque ce sont les seuls à pouvoir prendre une telle initiative et la financer. Ils disposent en outre des personnes nécessaires à la transformation des paroles de chacun en propositions de lois compatibles avec les valeurs de la République. Il est outillé ou, plus exactement, les problèmes de la population sont regroupés en quatre thèmes eux mêmes déclinés en question non exhaustives et des fiches sont éditées qui les explicitent. Cela n’empêche pas une parole libre hors de ces thèmes et hors de ces questions mais cela peut structurer quelque peu la prise de parole et nul ne peut dire que cette structuration n’est pas indispensable dans le but de dégager des consensus.

Il est organisé avec un comité de pilotage, un site dédié, des modalités de remontées de la parole définies. Cela n’empêche pas, bien au contraire, la réunion de citoyens où ils veulent et quand ils veulent pour débattre ensemble des questions qui les préoccupent le plus, que ces question figurent ou non dans la liste indicative publiée dans sa lettre par Monsieur le Président de la République.

Alors enfumage ou pas ? 

Toujours après mon bon vieux dictionnaire l’enfumage est le fait de recouvrir un lieu ou un local de fumée. Le mot est utilisé en apiculture pour désigner l’utilisation de fumée pour calmer les abeilles le temps de l’intervention de l’apiculteur. La fumée agit de façon olfactive en masquant les phéromones d’agressivité. Le mot est utilisé ces jours-ci dans les médias et sur les ronds points pour exprimer les craintes que " le grand débat national " ne soit biaisé, truqué détourné pour n’être en réalité qu’un écran de fumée jeté sur des pratiques de pouvoir jugées toujours aussi autoritaires et verticales dans leur réalité.

Que le pouvoir ait la tentation de masquer les phéromones d’agressivité des abeilles " gilets jaunes ", cela peut se comprendre et cela est vraisemblable mais il a par ailleurs conscience que ce débat constitue sa dernière chance et peut-être la dernière chance de la démocratie. Il a, de ce fait, obligation de réussite.

Pour filer la métaphore commencée, il lui faut faire le miel de l’ensemble de la population à partir de ce débat pour adoucir les fractures qui s’ouvrent et les haines qui montent. L’enfumage des ronds points est déjà assuré par les braséros alimentés en palettes, nul besoin d’y ajouter le sens second du mot.

Le mot d’enfumage sert aussi d’alibi à tous ceux qui ne veulent pas, n’osent pas… participer " au grand débat national ". C’est là tout le paradoxe : si des groupes de la population se cachent eux-mêmes derrière des rideaux de fumée pour ne pas s’impliquer dans le débat, celui-ci risque de devenir, de fait et sans intention préalable, un " enfumage ".

Devant ce processus inédit dans notre démocratie, toutes les craintes sont légitimes mais les dépasser constitue une prise de risque minimale.

On peut espérer que les partis politiques, les syndicats, les corps constitués, les élus, les mouvements d’éducation populaire, les associations, la presse elle-même voient dans ce " grand  débat national " une chance unique  de " revenir dans le jeu ". Ils doivent s’investir pleinement dans le débat et valoriser la parole de ceux qui ne l’avaient pas jusqu’à maintenant et qui l’ont prise. Cette parole ne doit être ni méprisée, ni magnifiée elle doit être transformée par le débat et dans l’intérêt de tous.

Dernière modification le vendredi, 18 janvier 2019
Puyou Jacques

Professeur agrégé de mathématiques - Secrétaire national de l’An@é

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