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Retour sur la question fondamentale des ressources numériques pour l’éducation en ligne, avec Jennifer Elbaz, vice-présidente de l'An@é et ses invités : Gilles BRAUN – Inspecteur général honoraire de l’éducation, du sport et de la recherche,  ancien délégué à la protection des données du MENJ et du MESRI, Céline COULPIER – Professeure des écoles ; conseil et expertise jenseigne.fr, Marc SAGOT – Secrétaire général, Afinef, Alain THILLAY – Direction du numérique pour l’éducation, Ministère de l’Education nationale et de la jeunesse et des sports.

Au cours des trente dernières années, les supports pédagogiques en ligne se sont progressivement imposés.

Résumé d’un bref rappel historique : A la fin des années 90, Internet a opéré une révolution prodigieuse en mettant à disposition de l’enseignant un océan de contenus au statut divers. Ces contenus sont de natures multiples : manuels, cahiers d’exercices, documents élaborés par les enseignants eux-mêmes. Internet est devenu la première souce de contenus aujourd’hui. A noter la difficulté d’adaptation du monde de l’édition centrée sur le papier jusqu’alors. L’accès aux contenus dépend beaucoup de l’accès à l’Internet, de l’équipement des écoles et des enseignants. Dans les années 90 apparaissent des ressources disciplinaires interactives vers l’individualisation et autonomie des apprentissages. Puis ce fut l’indexation des ressources Educasources 1997. 

Les années voient 2000, l’installation des contenus numériques dans le paysage éducatlf : le modèle collaboratif apparaît avec l’association Sesamath qui proposait des contenus gratuits en ligne, bientôt suivis par l’édition de ressources papier (cahiers d’exercices), un modèle repris en 2009 par Le Livre Scolaire.fr.

Pour encourager la création et l’achat de ressources éditoriales, le plan DUNE, Développement des Usages du Numérique à l’Ecole, est lancé en 2010. Il vise à développer les usages, en donnant aux écoles les moyens de l’achat de ressources. Il marque une nette inflexion vers les contenus, et non plus seulement le matériel. Le CRDP de Marseille lance ses propres plateformes pour accéder aux contenus. Corrélyce et Courdécol, en lien avec les collectivités territoriales : Région PACA et les départements. 

Le monde de l’édition, lui, propose des bouquets : Editis lance son propre portail, le Canal Numérique des Savoirs. De son côté, Hachette crée KNE, le Kiosque Numérique de l’Education.

Dans les années 2010 l’offre de ressources libres se structure, via plusieurs portails, pensés pour les enseignants. Une offre orientée vers le primaire voit le jour avec par exemple Les Fondamentaux, édités par Canopé.

Depuis l’adoption du GAR (Gestionnaire d’accès aux ressources) en 2017, puis du RGPD en 2018 la question de la souveraineté est posée pour les données individuelles car la personnalisation des contenus implique l’emploi de données personnelles, tout comme la gestion de la classe et des progressions utilise un annuaire des élèves et des enseignants.

L’application du RGPD a suscité une prise de conscience du poids des données personnelles dans le monde éducatif.

Les éditeurs français sont dans l’obligation d’héberger les données sur des serveurs français. Mais au-delà du lieu physique de stockage, c’est la question de l’éthique et du modèle économique, de plus en plus dépendant de l’exploitation des données, qui concentre les réflexions des acteurs.  

Ainsi, la question des contenus numériques pour l’éducation se renouvelle et fait face à de nouveaux défis.

La lente progression de l’usage des contenus payants dans la salle de classe se nourrit de ces questions. Mais au bout de la chaîne, plus que jamais, c’est l’enseignant, ses pratiques et son environnement immédiat qui conditionnent l’utilisation, l’invention, la transformation des contenus numériques dans la salle de classe, au service de nos écoliers.


Pour Alain Thillet, la Covid-19 a montré l’extraordinaire possibilité de pouvoir poursuivre à distance et de suppléer avec des ressources de qualité ou du grand n’importe quoi parfois ! Ce fut la possibilité d’offrir aux enseignants une différenciation des parcours et une grande réflexion pour accompagner les producteurs de ressources et les utilisateurs en ligne. Cet effort s’est accéléré en 2015 par la création des Banques numériques de ressources éducatives (BRNE) avec des services permettant d’offrir aux enseignants une différenciation des parcours.

Mais il reste à faire connaître, diffuser, former. Aujourd’hui poursuivre ce travail d’impulsion et de formation, à travers les territoires numériques éducatifs (TNE) issus des Etats Généraux du Numérique pour l’Éducation (EGNE) : il faut penser à la fois la formation, l’accompagnement des parents, la qualité des ressources, avec la souplesse donnée à l’enseignant de pouvoir apporter ses propres documents dans le respect de la liberté pédagogique., avec l’accompagnement des débits, des infrastructures et des équipements. Nous pensons systémique et pas seulement en plans d’équipement. 

En ce qui concerne la question de l’apport de acteurs extra-nationaux, nous sommes dans le cadre d’une économie ouverte et concurrentielle, avec des règles de marchés publics, des règles européennes (l’hébergement doit être européen, pas seulement français).

On a besoin d’imposer des standards tels que l’inter opérabilité avec Scolom.fr, pour l’indexation des ressources ou par le GAR (Gestionnaire d’Accès aux Ressources). Il s’agit d’un ensemble permettant d’assurer la confiance et de protéger les données personnelles. Ces éléments sont inscrits dans les marchés publics. Il y a aussi un effort pour soutenir l’innovation des startups, des associations, de l’ensemble des producteurs représentés par l’Afinef, EdTech France et les Editeurs de l’éducation. Nous avons France Education International pour aider à l’exportation. On aimerait bien voir PIX, outil de certification des compétences numériques, s’imposer aussi dans ce cadre-là. 

Céline Coulpier est professeure des écoles et relate son expérience originale. 

Elle dit utiliser des sites officiels (Les Fondamentaux), des sites qu’elle connait, qu’elle utilise directement, mais la recherche de contenus peut prendre  beaucoup de temps. Elle peut créer un parcours avec Lalilo, ce qui va beaucoup plus vite, mais elle doit parfois imprimer des ressources numériques, ce qui prend plus de temps, comme lorsqu’on doit adapter un manuel ou réapproprier des ressources d’enseignants blogueurs. 

Elle a eu un détachement de 2 ans aux USA en 2012, et s’est vue plonger d’un seul coup dans le numérique, ce qui n’était pas le cas quand elle était enseignante à Genneviliers où on se servait des manuels qu’on avait en classe.

Cette plongée s’est faite avec des enseignants qui pratiquaient le tableau interactif depuis 10 ans. Elle a pu suivre des formations qui lui ont permis de trouver des ressources fournies par les enseignants eux-mêmes Teachers pay Teachers (les enseignants créent des ressources et les mettent en ligne via une faible rémunération) Pinterest, Brain Pop, des contenus payants mais peu chers... A son retour, elle a découvert le gratuit, et a continué à utiliser aussi des ressources américaines. Cela a été très long de convertir d’autres collègues. Les enseignants sont habitués à des grosses maisons d’édition, mais ils avaient du mal à avoir des manuels numériques (Belin a été précurseur). 

Marc Sagot, secrétaire général de l’Afinef (Fédération des entreprises du numérique pour l’éducation) souligne la richesse et la diversité des ressources.

L’Afinef a été fondée en 2012 à la suite du plan DUNE de Luc Chatel pour promouvoir l’excellence française en matière de numérique éducatif. Elle regroupe 80 entreprises actives. Des startups et des filiales industrielles de grands groupes, des plateformes fournissant des ressources, du matériel, de l’équipement, des formations etc. Certaines de ces entreprises ont été créées par des enseignants.

La période du confinement, au delà des questions d’infrastructure a fourni un retour d’expérience grandeur nature pour les entreprises. 

La richesse des ressources tient à la rencontre entre la filière, la recherche (IA, neurosciences), les besoins exprimés sur le terrain par les professeurs et les familles avec des besoins plus basiques que les produits d’innovation portés par la filière. Il y a des associations entre laboratoires et entreprises. Grâce aux GtNum portés par la Direction du Numérique pour l’Éducation (DNE), il a été possible de travailler  sur la question du « passage à l’échelle ».

Les défis pour la filière sont essentiellement de prendre acte des réalités du terrain : premier degré a des besoins très différents du secondaire, la taille des 36000 communes, la variété des acteurs et des politiques du numérique dans les mairies, la non responsabilité des enseignants dans les équipements, sont des réalités du quotidien qu’il faut prendre en compte. Ces questions ne seront résolues qui si tous les acteurs se parlent pour que tous contribuent au déploiement et à l’évaluation de l’action. 

Ne pas reproduire les erreurs du passé. S’inscrire enfin dans une vision à long terme pour construire dans un environnement pérenne. 

 

Gilles Braun constate que se posent toujours les mêmes questions : le problème des moyens est une mauvaise approche. Le problème est de trouver une adéquation entre l’offre correspondant aux enseignants et la production existante. 

Une question essentielle tient à l’adéquation des ressources avec les programmes scolaires : si ce n’est pas le cas, il y a peu de chances qu’elles soient utilisées. Il n’y a pas recouvrement, ce qui était un objectif à l’époque du programme SCNENE, en 2011 (Schéma d’édition numérique pour l’enseignement). 

Les usages ne sont pas les mêmes selon les disciplines : dans les humanités, en physique chimie, ou en technologie. Il faut voir comment intégrer ces ressources dans les programmes. Il faut voir quelles démarches permettent d’intégrer les ressources et donc définir quel sera le choix. Il convient de trouver les ressources en adéquation avec les programmes scolaires et dont la qualité et la plus-value sont manifestes, 

Quand on parle de souveraineté, il faut voir comment sont triées les ressources sur les moteurs de recherche ; la question de la souveraineté se retrouve ici. 

Il s’avère difficile d’établir des partenariats avec nos voisins européens, car l’éducation est un secteur souverain. Ce serait relativement facile en mathématiques, mais déjà plus difficile en sciences expérimentales. Chaque pays est très attentif à son enseignement et ne souhaite pas vraiment partager un certain nombre de ressources. Une tendance va contre cette démarche, notamment en Histoire, avec des questions sensibles, il est très difficile de partager des ressources.

Alain Thillet souhaite insister sur La dimension culturelle.

Ce qui est commun c’est le développement des compétences numériques transversales. Voir à ce propos les propositions du Plan d’action en matière d’éducation numérique [1]adopté pour 21-27 par l’Europe. Des points centraux sont présents pour nous autour de eTwinning, de la robotique, de la programmation, des ressources d’approche du développement durable, et avec le programme Erasmus + en mode de coopération (la France initie un Erasmus+ sur l’enseignement de l’IA avec le PIIA partenariat de l’innovation de l’Intelligence artificielle). Aller plus loin avec un autre programme pour tester ce qu’apporte l’IA avec travail en autonomie, avec assistance, notamment pour la lecture. On utilise des collectifs avec Class’code IAI (sur l’Intelligence artificielle, un Mooc [2]citoyen accessible à tous - NDLR). 

Les Espagnols INTEF (Canopé) ont des micro modules de formation ou d’auto-formation… On est dans des problèmes d’organisation autant que de technique.

Gilles Braun, pour conclure, relève le fait qu’Il y a un vrai savoir faire en France sur les plateformes de production (France Télévision, Arte) et de distribution de ressource. Cela s’échange plus facilement au niveau européen que des ressources très proches des curricula de chaque pays.

 

La question de l’accès aux ressources montre bien la difficulté qu’il y a à mettre en adéquation les besoins des professeurs, bien illustrés par Céline Coulpier, avec les visées industrielles et les stratégies ministérielles qui visent toutes deux, pour des raisons différentes à se rapprocher des attentes du terrain et à impulser l’innovation, si tant est que celle-ci soit en concordance avec les programmes d’enseignement et qu’elle apporte une réelle plus-value, comme l’a souligné Gilles Braun.

On serait tenté de dire que ce défi s’apparente au problème de la « quadrature du cercle », mais il est vrai que la solution est toute proche, dès lors que l’échange a lieu et que les acteurs se parlent en toute clarté et transparence. Les prochaines échéances apporteront sans doute une contribution décisive avec des initiatives telles que celles de e-Educ Bordeaux, des Etats Généraux du Numérique pour l’Education ou d’In-Fine (Forum International du Numérique pour l’Éducation) qui se déroule à distance et à Poitiers jusqu’au 5 juin 2021. 

Michel Pérez

Pour visionner l’intégralité des débats en rediffusion: 

https://www.rencontres-e-educ.fr/cahiers-dhistoire-replays/#contenusenligne

[1] Les deux priorités essentielles de ce plan :

- Favoriser le développement d’un écosystème d’éducation numérique hautement performant (infrastructures, planification, formation des enseignants, contenus d’apprentissage de qualité et plateformes sécurisées)

- Renforcer les aptitudes et compétences numériques pertinentes pour la transformation numérique (compétences numériques de base et compétences avancées), qui permettent d'augmenter le nombre de spécialistes du numérique et de garantir une représentation égale des femmes dans les études et les métiers liés au numérique.

[2]           Mooc : Massive Online Open Courses : cours ouverts à tous en ligne

Dernière modification le lundi, 12 avril 2021
Pérez Michel

Président national de l'An@é. Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale (spécialiste en langues vivantes). Ancien conseiller Tice du recteur de Bordeaux, auteur de nombreux articles et rapports sur les usages pédagogiques du numérique et sur la place des outils numériques dans la politique éducative.

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