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Philosophe « buissonnier », Pascal Bouchard part de la nécessité pour l'Homme — qui n'est pas un animal comme les autres — de revendiquer une identité. Le JE est une invention nécessaire et comme un JE ne peut exister seul, il oblige à construire un NOUS. À la question de ce JE articulé à un NOUS, l’ouvrage apporte une réponse originale tout en invoquant les grands philosophes.

Les manifestations de la question identitaire changent aujourd'hui de formes. Qu'est-ce qui me permet de dire JE ?

Les humains, les Magdaléniens comme les traders de Wall Street, soumis aux mêmes contraintes et mus par le même besoin de conjurer la mort, ont revendiqué une identité, un MOI qui ne se limite pas à une existence sociale ou à un code génétique. Mais les marchands d'illusions sont là pour proposer des « récits » préfabriqués, qui invitent des JE fragiles, hésitants, à se fondre dans un NOUS totalitaire.

À quelles conditions la démocratie peut-elle contrebalancer la tentation du renoncement à l'affirmation de soi ? Comment permet-elle que se constitue un NOUS vivant, composé d'individus fraternels, plutôt qu'un NOUS délétère, où cette fraternité est le fruit d'une rêverie imposée, d'un héroïsme de pacotille ? Et comment chacun de nous construit-il ce JE ? Quel est le rôle des lectures enfantines et des contes ? Comment les rêveries et la psychanalyse y contribuent-elles ? Comment échapper à la tentation vertigineuse et mortifère de s'abstraire du NOUS, de la Cité ? Car il n’y a pas de JE sans NOUS.

 

Dès lors, quelle est la responsabilité du politique ? Pascal Bouchard démontre la nécessité, pour sauver ce NOUS faits de JE libres de se construire, de remettre sans cesse en question les processus de consultation démocratique, afin de les adapter aux évolutions du monde et de préserver la pertinence de la pensée.

Pascal Bouchard est agrégé et docteur ès Lettres. Enseignant puis producteur sur France-Culture, il a ensuite créé une agence de presse spécialisée dans l’éducation. Il est l’auteur de textes littéraires et de plusieurs essais sur la morale et la politique, l’enseignement et la pratique du français et le système éducatif.

Pour comprendre comment se heurtent les imaginaires des peuples entraînés dans un récit totalitaire, à ceux, en démocraties, libres de constituer les leurs, ce qui leurs permet de dire JE, ce traité propose une aide salutaire à la réflexion de chacun sur ce qui fonde son identité.

Préface de Denis Kambouchner :

« […] L’ “ontologie” de Pascal Bouchard est “relative” – relative à un individu humain qui cherche sa place parmi les autres. Son problème central, outre la différence et la relation entre l’homme et l’animal, c’est l’identité, un thème auquel personne aujourd’hui n’est indifférent, et que l’auteur sait devoir aborder avec prudence.

 

[Il] vous convie donc à un parcours à la fois ample (par ses thèmes) et resserré (dans la forme), qui va du paléolithique aux gilets jaunes et aux institutions de la Ve République en passant par l’Allemagne de l’entre-de-guerres, et traverse de profondes questions : l’identité personnelle et de la mémoire, la psychologie des criminels, le système de crédit qui fonde toute société, le rôle d’une religiosité qui peut se faire laïque, la prohibition des diverses formes d’inceste, les conflits de valeurs qui persistent dans la culture et dans l’éducation, la force que conserve l’idéal démocratique, [et] n’hésite pas à proposer des innovations en matière d’institutions.

Le philosophe de profession lui envie cette liberté. »

Avant-critiques – Livre Hebdo, avril 22 - Sean Rose :

« De quoi “je” est-il le pronom ? Telle est la question que pose Pascal Bouchard dans ce court mais dense Traité d’ontologie relative. Ou plutôt, si “je” est grammaticalement la personne qui remplace le sujet (de chair et d’os) susceptible de s’interroger, quel est vraiment ce sujet ?

 

Ainsi est posé la première pierre d’un édifice de questions concernant l’Être […]. Je peux douter de tout sauf du fait que c’est moi qui doute, c’est le fameux “Je pense donc je suis” cartésien […]. Mais, si à la suite de Descartes, l’auteur infère que “je” est surtout rationnel, contrairement [à lui], il affirme que cette raison n’est mue par aucune cause première qui serait une entité surnaturelle, supérieure et omniscience, qu’en religion on nomme Dieu. […]

 

Toutefois le “je”, objet de son enquête, est bien pris dans un réseau de créances (système de croyances interpersonnelles) qui fait que la question du “je” se révèle inextricablement liée à celle du “nous”.

EXTRAITS.

[…] Et si JE ne suis que le produit de l'organisation d'acides aminés, un assemblage de cellules, de quoi parlé-je quand je dis « je » ? À quel signifié renvoie ce signifiant ? Dès lors qu'est récusée - par principe, par prémisse, dans la mesure où elle donne la solution au problème avant même que celui-ci soit posé - l'existence d'une âme indépendamment de la matérialité du corps, mais que nous constatons, avec Descartes, l'existence d’un « je », d'une impossibilité de ne pas exister comme individualité, alors se pose la question de la nature de ce « je » s'il n'est qu'une mécanique où des forces, externes ou internes, ont des effets qu'aucune science n'est capable de décrire, mais qui n'en sont pas moins les conséquences inéluctables de leurs causes.

[…]Ayant éclairci ce point, nous devrons en déduire une morale, c'est à dire examiner comment ce « je » peut trouver sa place parmi les autres hommes, et nous devrons nous interroger sur la nature de la réunion de plusieurs « je », sur ce qui permet à un « nous » de revendiquer une existence collective. Et là encore, quelle est la différence entre un « nous » humain et une collectivité animale ?

Ce qui les fonde est-il de même nature ? Estce, dans un cas comme dans l'autre, une simple addition d'individus ayant des besoins et des intérêts communs ? Et si ce « nous » humain est plus que la somme des individus qui le composent, comment organiser son existence ?

[…] Nous devons toutefois ici marquer un temps d'arrêt. Ce principe d'humanité nous garantit-il d'être humains ? Quelle différence entre les contes de Perrault et les pseudo mythes indo-européens invoqués par les nazis ? Ou les récits des origines convoqués par les sectes ? Et ceux-ci sont-ils par nature différents de la Genèse biblique, ou de ses homologues orientaux ?

[…]Ces contes trouvent leur place dans le fonds commun de l'humanité, et il appartient à chacun de se les approprier, d'en faire bon ou mauvais usage, d'en faire l'exégèse, d'en tirer la morale... Les nazis comme les sectes vont chercher - et au besoin inventent - les récits mythologiques qui leur conviennent. L'idéologie précède le récit dont elle s'assure l'exclusivité, au moins l'exclusivité de l'interprétation. Les hitlériens ne sont pas seuls dépositaires de la mémoire des Nibelungen ou des Walkyries, mais tous les SA ou SS devaient l'intégrer à la construction de leur MOI. C'est là une dimension essentielle du projet totalitaire, imposer les éléments que chacun est amené à convoquer pour construire l'image qu'il a de lui-même. Cette image, empreinte d'héroïsme et préfabriquée, il faudra ensuite que tous ceux qui se revendiquent de ce NOUS tentent de s'y conformer dans chacun des actes de sa vie. Les psychanalystes appellent « faux-self » cette fabrication d'un MOI inauthentique.

[…] Quand bien même nous le voudrions parfaitement indépendant des circonstances et donc susceptible de durer au-delà de la vie, de combler le vide qui persiste au coeur des rituels funéraires, ce MOI est toujours de son temps, il n'existe pas en dehors du corps qui l'abrite, il est d'une époque et d'un lieu. Il est « faux » quand des éléments culturels ne trouvent pas à s'intégrer dans une histoire personnelle, quand, pour s'affirmer, l'individu va chercher des références déconnectées de son expérience. L'adhésion à une idéologie totalitaire est de cet ordre. Et c'est en quoi elle est fascinante, en quoi elle procure une intense satisfaction délétère, elle comble à peu de frais les lacunes des mémoires incohérentes, elle permet de se donner une image héroïque en même temps qu'elle est invitation à nier tout ce qui, dans l'éducation reçue, nous a convaincus que vivre bien supposait de ne pas faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas qu'il nous fasse.

[…] C'est, ce qui a fait la force meurtrière et suicidaire du nazisme, et plus généralement de tous les fascismes, d'offrir pour prix d'une jubilation immédiate, celle que provoque le fait d'envoyer collectivement par-dessus les moulins l'obligation de cohérence. Le désastre est à venir. C'est pourquoi, malgré l'excitation que procurent le vertige de la transgression, on peut raisonnablement penser que la démocratie l'emportera toujours, aussi longtemps du moins que le désir de vivre sera plus fort que l’envie de mourir, mais que cette victoire n'ira jamais sans douleur, tant l’attrait de la mort est puissant, tant est difficile la vie en harmonie avec ceux qui ne partagent pas les mêmes imaginaires.

[…] La démocratie suppose en effet que les décisions qui intéressent la Cité soient précédées d'un débat, lequel oblige tout un chacun à se confronter aux vérités d'autrui, et à examiner les siennes à leur aune.

https://livre.fnac.com/a16552630/Pascal-Bouchard-Ce-qui-me-permet-de-dire-JE

An@é

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