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J'adresse ces fables à qui veut bien les lire pour soi...pour les autres aussi...

En ces périodes où il faut faire original, et se complaire dans les modes du moment, et de toutes sortes, mes histoires peuvent déplaire. Eh bien qu’elles déplaisent…j’en suis fort aise !

De jouer il s’agit, avec les interstices des mots, avec les histoires méconnues d’être trop  décortiquées au scalpel de l’analyse.

Jouer ce  n’est pas se divertir. C’est s’écarter, se mettre à la lisière, comme ces acteurs qui jouent à l’écart de la scène, loin et proches du spectacle, complices du spectateur interpelé. Scapin y excelle.

Nous nous tenons tous à la lisière du texte. Nous attendons un inconnu familier. Nous nous séparons du passé pour y revenir. Mes histoires ont le ton du monologue de Scapin, au bord de la culbute.

Mais là est la liberté, dans  cet écart au risque de la chute…

Il y a  beaucoup de chutes dans la littérature si on y fait attention. Au début de mon histoire il y a un coléoptère en colère de chuter, et il ne chuchote pas. Il le crie !

Alors j’ai écrit comme Schéhérazade, pour sauver sa vie, continue chaque soir les histoires…Nous sommes tous à la lisière des mots et de nous-mêmes. La chute de la Maison Tellier, La chute de Camus,

Don Quichotte se battait contre des moulins à vent, moi je vois un autre monde, à la lisière d’un monde incertain et triste…je vois un monde capable de faire reculer la barbarie. Mais nous sommes toujours à la lisière, un peu comme Don Quichotte.

Ecrire, c’est construire. Ecrire c’est prendre le risque de voir ses châteaux s’effondrer, écrire c’est renoncer au silence, même si c’est beaucoup de bruit pour rien.

Maryse Emel

La toile apparut dans son ébauche hésitante,

Une sorte d’esquisse surgie des taches de peinture éparpillées.

S’y enlaçaient les mots des souvenirs de l’enfance,

Ces mots faits de nos habitudes paresseuses.

Les risques de perdre ce fil dans la séduction du jeu étaient grands.

Le passé filochait le présent, dans un entrelacs solide et souple

Le tissage parfois se délitait

En quête d’une nouvelle ébauche à venir. Elle tissait et détissait et l’étole s’étoffait.

Il  s’y blottit à la lisière

Y trouvant la chaleur nue et caressante de ses désirs,

A l’abri du vide

De l’insigne.

Le jour se mêlait à la nuit,

Son regard apaisé débordait de plaisir.

L’histoire pouvait commencer.

HISTOIRE DU COLEOPTERE EN COLERE…ou pour commencer

Il était une fois, dans un pays quelque part sur cette planète…

A une époque lointaine

A une époque où l’école n’existait pas

Où les enfants chantaient tous les matins

 la guerre, la faim, la tristesse n’existaient pas

Alors, imaginez…c’était il y a très longtemps…

Vos parents n’étaient pas nés

Vos grands-parents non plus

Leurs parents non plus

Noé n’avait pas encore construit son arche…

C’était il y a très très longtemps

C’était l’époque où les animaux parlaient…

L’époque où les poules avaient des dents

Les sirènes draguaient les marins égarés

Les cyclopes avaient encore deux yeux

La guerre de Troie n’avait pas encore eu lieu…

Hélène aimait son mari et ne jouait pas aux Feux de l’amour

Il n’y avait pas de docteur Folamour

Les enfants obéissaient aux parents et ne portaient pas d’appareil dentaire pour redresser les dents

L’orthopédie orthographique ne redressait personne

La fumée remplaçait les SMS

Une époque donc…formidable

Sauf…eh oui sauf…pour le coléoptère.

Coléoptère comme hélicoptère

Collé à son père

Ou à sa mère

Car il n’y voit pas clair

Presbyte et myope il tombe souvent par terre

Comment faire se disait-il en colère

je passe souvent pour une taupe qui vole et se prend un arbre de face

le dindon de la farce…c’est moi

Bref le coléoptère n’y voit rien.

Mais  il doit accomplir des prouesses s’il veut ne plus tomber à terre

C’est toujours ainsi dans les contes et les fables

Le héros a des épreuves…

Il s’en sort toujours bien en général

Cependant où trouver encore des farfadets, sorcières, géants et autres princes et princesses  quand on vit ici ?

Il pense soudain qu’il est l’heure d’aller au travail.

Mais il arriva à dix heures et quart au lieu de dix heures moins dix.

Un gros embouteillage l’avait mis en retard.

Un géant était sorti d’un livre et jouait du pipeau dans un camping car

Gulliver il s’appelait

Des lilliputiens, plus d’une centaine, sont venus l’attacher

Tant il était fou à lier

Et ils ont tiré, tiré, tiré…

Bref ils ont libéré la route, qui les en a remerciés

Seul le coléoptère pestait contre les imprévus et les mammifères.

Le coléoptère est tellement en colère qu’il heurte un pachyderme qui d’en allait on ne sait où.

Il se relève et sent une énorme bosse qui bouleverse sa pensée.

D’un seul coup il voit des chiffres partout, lui qui n’aime pas les mathématiques…

Il se relève difficilement et en titubant il prend son élan pour décoller.

Mais il lui faut tant de place qu’il recule trop et ….

C’est la chute.

Toujours par terre le coléoptère

Lui qui se croit le roi des airs…mais ses ailes ne sont pas faites pour voler…il a oublié de consulter wikipedia. 

Comme il est obstiné il se relève et reprend son démarrage.

Cette fois il est parti…mais une fois en route il se rend compte que ses ailes ne font pas de lui un papillon, ni un oiseau…juste un coléoptère.

Alors il s’assoit, et…

« Il était une fois….murmure une voix

Je suis là, à tenir la barre, lutter avec le vent qui bouscule ma route,

Eviter les écueils à l’affût  des embarcations fragiles

Je cueille sur ma route des personnages en quête d’histoires. Je les conte aux passants qui marchent dans ce paysage désolé.

Le coléoptère n’est plus seul…il écoute la voix

Il devient histoire et se sent exister enfin.

Les mots le rattrapent et l’enlacent. Il y voit enfin.

Il voit ce havre, la mer, lève l’ancre, quelques taches sur la page blanche

La voix continue

Elle l’invite à prendre le large aux côtés de la marge

Il  s’installe

Il est le coléoptère en colère.

La voix glisse sur la marge, des mots naissent, la page noircit

Il devient ce qu’il est, contemplant les étoiles dansantes, ses ailes déployées. Maintenant il peut voler, l’impossible devient possible.

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