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« Au fond de nous, nous savons bien que nous sommes tous des centaures, c’est-à-dire des êtres hybrides, insaisissables, contradictoires, hétéroclites, en perpétuelle métamorphose »  Gabrielle Halpern. "L'Hybridation est au cœur de toutes les réflexions sur l’adaptation des institutions éducatives" : Jean-François Cerisier, directeur de l’unité de recherche Techné de l’université de Poitiers. Il convient de s’interroger avec Joël de Rosnay sur la réalité de la cybermodernité aujourd’hui afin d’en anticiper les évolutions qu’elle nous laisse entrevoir pour demain. Ninon-Louise LePage : L'’hybridation est incontestablement vectrice de changement...

« Au fond de nous, nous savons bien que nous sommes tous des centaures, c’est-à-dire des êtres hybrides, insaisissables, contradictoires, hétéroclites, en perpétuelle métamorphose » Ce sont les paroles de Gabrielle Halpern lors d’un interview publié sur Twitter. Dans cette chronique, elle expliquait pourquoi et comment le travail - et partant la fonction RH - est concerné par ce mouvement d'hybridation. Docteur en philosophie, chercheur associée et diplômée de l’Ecole normale supérieure, Gabrielle Halpern a publié un ouvrage "Tous centaures ! Eloge de l’hybridation"

« Le monde du travail de demain sera hybride ; hybride comme tous les autres domaines, hybride comme le reste du monde. Nous assistons en effet à un processus d’hybridation accéléré, qui a commencé bien avant la crise sanitaire et qui se voit renforcé par elle.

Gabrielle Halpern : Hybride ? L’hybride, c’est ce qui est hétéroclite, mélangé, contradictoire

C’est ce qui n’entre pas dans les cases, qui les fait déborder et parfois même éclater. De moins en moins de choses, d’êtres, de situations, d’entreprises, de métiers, d’écoles, de manières de travailler, entrent dans nos vieilles cases et nous faisons face à la nécessité d’en inventer de nouvelles. Si le terme "hybride" était peu usité il y a encore quelques années - à part dans le domaine automobile - force est de constater que la crise sanitaire l’a mis sous le coup des projecteurs. Désormais, les événements sont hybrides, ainsi que les réunions, les salons ou encore les formations.

 Non, l’hybridation, ce n’est pas se contenter d’ajouter du numérique à ce que je fais

Mais nous passerions complètement à côté du trésor que constitue l’approche hybride, si nous la limitions à un banal "mélange de présentiel et de distanciel".

Non, l’hybridation, ce n’est pas se contenter d’ajouter du numérique à ce que je fais, ce n’est pas juste retransmettre en streaming un événement, ce n’est pas animer une réunion ou une formation devant des participants présents dans la salle et d’autres présents derrière leur écran, ce n’est pas un banal "multi-canal"… L’approche hybride est infiniment plus riche ! L’hybridation, c’est d’abord le pas de côté, le saut dans l’hétéroclite, le chemin de traverse, la rencontre avec ce qui vous est le plus radicalement différent. L’hybridation, c’est cette figure mythologique du centaure, qui réunit deux entités qui a priori n’ont rien à voir ensemble - l’homme et le cheval – et qui pousse chacune à sortir d’elle-même pour se métamorphoser. »

L'article en intégralité : https://www.actuel-rh.fr/content/demain-comme-tous-les-autres-metiers-celui-de-drh-sera-hybride

Jean-François Cerisier : L'Hybridation est au cœur de toutes les réflexions sur l’adaptation des institutions éducatives

Jean-François Cerisier, directeur de l’unité de recherche Techné de l’université de Poitiers écrivait en 2020 : Dans le champ de l’éducation l’hybridation était une notion plutôt confidentielle et réservée à une petite communauté de chercheurs il y a encore très peu. Aujourd’hui, elle est au cœur de toutes les réflexions sur l’adaptation des institutions éducatives aux contraintes imposées par la pandémie. Nécessité fait loi !

Ce surgissement a du bon puisqu’il révèle de nouveaux formats pédagogiques dont l’intérêt pourrait excéder celui de la réponse à la situation d’urgence pour contribuer à transformer plus durablement les pratiques pédagogiques au bénéfice de tous les élèves et étudiants. Il permet aussi de jeter un regard différent sur ce qui se joue véritablement dans la relation pédagogique entre l’élève, l’enseignant et le savoir, et invite (enfin) à penser sérieusement l’enseignement sous l’angle de l’ingénierie pédagogique.

Il induit aussi des craintes dont la légitimité mérite d’être interrogée.

Celle de la substitution d’abord où l’enseignant redoute que la mise à distance de son enseignement ne l’en dépossède. Celle de l’iniquité sociale ensuite avec un mode d’enseignement qui pourrait accroître les difficultés rencontrées par certains élèves, faute d’équipement parfois mais plus encore de capacités suffisantes pour étudier dans des dispositifs qui sollicitent davantage l’initiative et l’autonomie.

Dans la période que nous traversons, l’hybridation est essentiellement conçue comme un ensemble de dispositions qui permettent d’articuler des activités d’apprentissage physiquement organisées au sein d’un établissement avec d’autres réalisées à la maison. Elle peut prendre des formes différentes : rotation des groupes présents et distants, organisation de certaines acticités en ligne alors que d’autres sont organisées sur site … De fait, le terme est très utilisé sans être véritablement défini et encore moins éclairé par des travaux de recherche pourtant nombreux sur le sujet depuis des années.

L’hybridation ne relève pas seulement de la distanciation physique

L'article en intégralité : https://www.educavox.fr/accueil/debats/les-institutions-educatives-a-l-epreuve-de-l-hybridation

Il convient de s’interroger avec Joël de Rosnay sur la réalité de la cybermodernité aujourd’hui afin d’en anticiper les évolutions qu’elle nous laisse entrevoir pour demain.

Au Forum Changer d’Ere, le 29 janvier 2019 (Le Cube à Issy-les-Moulineaux), se déroulait un dialogue empathique entre le scientifique Joël de Rosnay et le philosophe Vincent Cespedes. Un débat animé par Véronique Anger de Friberg. Que signifie la cybermodernité et quelles sont ses implications dans la vie des humains ? Quelles transformations positives et négatives s’installent aujourd’hui pour façonner déjà notre présent, vers un avenir qui ne s’annonce pas obligatoirement radieux ?

Notre présence au monde est transformée par tous les outils d’Internet et la possibilité pour les gens d’interagir en temps réel, de devenir actifs et proactifs. Cette présence constante nous permet de dialoguer, proposer, critiquer, interagir.

Dans la cybermodernité, avec l’intelligence connective, plus on est à penser, mieux on pense.

Il faut aussi voir la dimension cybermoderne dans son aspect identitaire et parler de l’identité en construction de la jeunesse d’aujourd’hui qui crée à travers les réseaux sociaux des possibilités de partage avec des gens qu’on connaît et qu’on n’a remarqués que dans cet espace virtuel. C’est ce que j’appelle la transréalité, cette hybridation entre le virtuel et le réel.

Le péril est que la transréalité dévalue la prégnance du réel en faisant en sorte que le virtuel devienne de plus en plus attractif avec un réel qui est la matière première du virtuel pour un monde qui n’est plus que virtuel. On a dépassé la masse critique car on rit plus dans le virtuel que dans le réel. On entre dans la déréalisation du monde.

Si on rit plus via les réseaux sociaux que dans la vraie vie, si notre divertissement, notre jouissance, notre mélange à l’autre, ce qui fait que la vie a du sens est plus vrai dans le virtuel que dans le réel… alors on est dans une transréalité.

Black Miror, est une série qui montre un futur dystopique très proche du nôtre avec la technologie, la robotique. On constate par exemple que depuis 2008 il y a une pornographie proposée aux hommes qui est composée d’éléments virtuels. Ce qui va passer dans la transréalité est ce qui rapporte de l’argent : soit pour le travail facilité, fluidifié (assistants, secrétaires hors pair etc.), soit pour le divertissement.

On le voit avec le Nudge[2] c’est l’architecture des choix qui parvient à vous obliger à faire tel choix et à avoir tel comportement, par exemple dans vos portables. Le Nudge va être appliqué dans les architectures transréelles.

L’autre chose, ce sont les pulsions primaires, notamment la sexualité. On le voit par exemple dans la série West world où les robots sont à la disposition des humains pour satisfaire toutes leurs pulsions les plus basses.

Le marché du plaisir va passer directement par le cerveau affirme Joël de Rosnay. Un rat peut mourir de faim en appuyant toujours sur la pédale du plaisir et plus sur celle qui lui délivre de la nourriture. On pourra peut-être acheter dans la rue une puce branchée sur le cerveau et qui procurera un plaisir incroyable.

Est-ce que l’être cybermoderne ne va pas être entouré de beaucoup de monde en étant tout seul ?

Sherry Turkel, dans son essai Alone Together[3] dit que l’on va vers les autres pour se montrer soi-même : c’est la dérive des réseaux sociaux. Beaucoup de travaux sont menés sur la dérive des jeunes via les réseaux sociaux. Mais les Smartphones sont des outils d’apprentissage extraordinaires si on sait les utiliser : à la fois un écran vidéo, un téléphone, une télécommande universelle, un endroit pour regarder des films de cinéma. Il n’y a plus de continuité linéaire, il y a disruption.

L'article en intégralité : https://www.educavox.fr/accueil/reportages/vous-avez-dit-cybermodernite

Ninon-Louise LePage : Soyons réalistes, le génie est sorti de la bouteille et il n’y retournera pas.

Le génie informatique se répand dans nos environnements à une vitesse fulgurante - il a fallu 50 000 ans d’évolution pour atteindre l’intelligence humaine actuelle. Il faudra moins de 100 ans pour que ces calculateurs, les ordinateurs soient plus intelligents que nous. L’évolution biologique est trop lente pour suivre la foudroyante évolution technologique.

Nous sommes des éducateurs, nous avons la responsabilité morale de former les générations montantes. 

Peut-on avec réalisme et honnêteté penser que nos systèmes d’éducation conçus pour l’ère industrielle puissent former adéquatement les enfants de l’ère informatique ?  La rapide évolution des technologies numériques qui envahissent nos vies remet tout en question.  Nous réinventons constamment et inconsciemment nos vies, nos habitudes de consommation matérielles, culturelles et sociales.  Qui en 2011 a prévu que ces téléphones « dit intelligents », ces mini-ordinateurs de poche transformeraient plusieurs d’entre nous en cyborgs. 

Ce monde nouveau qui nous attend nous est inconnu, imprévisible. Nous ne pouvons donc pas transmettre ses caractéristiques à nos élèves.

J’ai assisté le 29 mai 2023 à une journée de réflexion au sujet de l’intelligence artificielle en enseignement supérieur.  Monsieur Olivier Dyens, professeur à l’université McGill de Montréal a utilisé comme comparatif l’histoire d’Erik LeRouge qui, banni de son pays, l’Islande, découvre une île qu’il nomme Groenland (Greenland) et y établit une colonie.

Rappelons-nous comment nos sociétés se sont difficilement adaptées à la révolution industrielle, aux horribles conflits qui ont mis nos libertés, notre qualité de vie en danger.  La croissance rapide des technologies perturbent nos vies ancestrales.  Tout comme Erik LeRouge, il faut maintenant inventer un Green Land pour y vivre en tant qu’humain. Créer un système d’éducation qui permettra aux jeunes qui nous suivent de maintenir notre humanité et nos qualités biologiques qui nous distinguent de ces formidables machines de notre invention.

Nous devons donc former non pas des étudiants(es) mais des navigateurs et des explorateurs audacieux, éthiques, créatifs et courageux.  Nous devons adapter nos pédagogies, nos méthodes et nos approches pour les préparer à créer par eux-mêmes un monde juste, équitable et durable, Un Green Land, dit le professeur Dyens et il ajoute

 Créer un système d’éducation pour ce nouveau continent :

  • Qui focalise les énergies vers le processus d'exploration et non pas vers les résultats ;
  • Qui mélange les disciplines et niveaux ;
  • Qui encourage le développement d'hypothèses et de projets multidisciplinaires uniques, audacieux et rigoureux ;
  • Qui est fondé sur la beauté et l’émerveillement.

Le professeur Dyens est aussi un peu poète …

Et oui, l’hybridation est incontestablement vectrice de changement.

Post-scriptum

Le paradoxe est le suivant : alors que nous développons des machines qui se comportent de plus en plus comme des humains, nous développons des systèmes éducatifs qui poussent les enfants à penser comme des ordinateurs et à se comporter comme des robots. Nous passons des années à convertir des êtres humains émotionnels, aléatoires et désobéissants en robots organiques.

Joichi Ito

Je pense que nous sommes sur le point d’utiliser l’IA pour opérer ce qui sera probablement la plus grande transformation positive que l’éducation ait jamais connue. Et la façon dont nous allons le faire est de donner à chaque élève de la planète un tuteur personnel artificiellement intelligent mais incroyablement compétent.  Et nous allons offrir à chaque enseignant de la planète un assistant pédagogique hyper doué doté d’une intelligence artificielle.

How AI could save (not destroy) education. Sol Khan

L'article en intégralité : : https://educavox.fr/accueil/debats/l-hybridation-des-cultures-est-presente-aujourd-hui-parmi-vous-je-suis-l-hybride

Dernière modification le mercredi, 16 août 2023
Laurissergues Michelle

Fondatrice et présidente d'honneur de l’An@é, co-fondatrice d'Educavox et responsable éditoriale.