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Fernando M. Reimers de la Global Education Innovation Initiative de la Harvard Graduate School of Education, et Andreas Schleicher[1] de la Direction de l'éducation et des compétences de l'Organisation de coopération et de développement économiques publient « Un cadre pour guider une réponse éducative à la pandémie de 2020 du COVID-19. »

Sur la base d'une évaluation rapide des besoins en éducation et des réponses émergentes dans quatre-vingt-dix-huit pays, le rapport identifie les besoins les plus saillants qui devraient être abordés dans ces plans, ainsi que les domaines sensibles en matière de mise en œuvre.

Il examine également les réponses de l'éducation de divers pays à la crise. Sur la base d'une analyse des données de la dernière administration de l'enquête PISA, le rapport décrit également les défis auxquels sont confrontés les différents systèmes éducatifs pour assurer l'éducation en ligne comme modalité alternative.

L’objectif vise à aider la prise de décision en matière d'éducation pour développer et mettre en œuvre des réponses éducatives efficaces à la pandémie de COVID-19. Le rapport explique pourquoi les mesures d'isolement social nécessaires perturberont l'enseignement en milieu scolaire pendant plusieurs mois dans la plupart des pays du monde. En l'absence d'une stratégie volontariste et efficace pour préserver la possibilité d'apprendre pendant cette période, cette interruption entraînera de graves pertes d'apprentissage pour les élèves.

Le rapport propose que les dirigeants des systèmes et des organisations éducatives élaborent des plans pour la poursuite de l'éducation à partir des diverses modalités alternatives mises œuvre par ailleurs, pendant la période d'isolement social nécessaire. Il offre un cadre de domaines à couvrir par ces plans.

Au cours des prochains mois, d'autres rapports seront publiés pour aider les responsables à diriger les systèmes éducatifs pendant la pandémie de COVID-19.

Quelle est la situation en France ?

En ce qui concerne la France, l’étude publiée le 6 avril, rappelle que les jeunes français sont relativement bien équipés, puisque l’étude Pisa a montré que neuf élèves sur dix ont un ordinateur à la maison et une connexion Internet, comme la moyenne de l’OCDE[2]. Selon les propos d’Andreas Schleicher cités par le Journal du Dimanche du 18 avril 2020, le vrai défi réside dans la préparation des enseignants français « Seuls 56 % (d’entre eux) ont les compétences techniques et pédagogiques nécessaires pour intégrer le numérique dans l’enseignement : bien moins que la moyenne de l’OCDE. » Par ailleurs, il est noté que seulement 35 % des écoles disposent d’une plateforme efficace pour aider l’apprentissage en ligne, ce qui est encore très inférieur à la moyenne de l’OCDE.

Comment les systèmes éducatifs devraient-ils réagir face à la crise ?

Afin d’assurer une continuité éducative durant la fermeture des écoles, le rapport met en avant 25 recommandations.

Quelques-unes des préconisations de l’OCDE

  • Mettre en place une force d’intervention (« task force ») destinée au pilotage du dispositif à tous les niveaux.
  • Définir clairement ce qui doit être appris durant cette période, car le temps passé aux activités scolaires est désormais réduit de 50 %. Il faut donc concentrer les efforts sur les apprentissages prioritaires et indispensables.
  • Maintenir une relation étroite avec les élèves, et notamment avec ceux des milieux les plus défavorisés, car du maintien de cette relation dépend leur réussite.
  • Fournir les outils nécessaires aux élèves qui n’en ont pas, et notamment via des partenariats avec les entreprises du secteur ou des associations.
  • Définir clairement le rôle des enseignants dans cette période à travers des instructions précises et un dispositif de guidage. Favoriser la collaboration entre professeurs.
  • Pour un retour progressif à l’école qui devrait être le plus rapide possible, il est préconisé de commencer par les élèves des écoles primaires capables d’observer les gestes barrières, et ceux qui préparent des examens importants.
  • Reconfigurer les salles de classe, réduire la taille des groupes et combiner les apprentissages en ligne et en présentiel.
  • Créer un site Web pour communiquer entre parents, élèves, enseignants et institution, notamment afin de suggérer des activités et des ressources complémentaires.
  • Proposer des supports alternatifs via la télévision, des podcasts ou des ressources radios. Proposer également des dossiers documentaires au format papier.
  • Encourager les échanges et l’aide mutuelle entre élèves.
  • Définir des mécanismes d’évaluation appropriés à la période de confinement.
  • Mettre en place un dispositif de bilan quotidien entre les professeurs et l’école.
  • Echanger des informations entre écoles sur les dispositifs les plus performants.
  • S’assurer que toutes les écoles ont les moyens financiers, logistiques et moraux pour faire face à cette situation.
  • Développer un plan de communication, cartographier les différents territoires, établir des messages clés pour soutenir la stratégie éducative en s’assurant qu’ils sont effectivement divulgués par différents canaux.

Que nous apprend réellement ce rapport de l’OCDE ?

A l’évidence, le système éducatif français a coché les bonnes réponses dans différents domaines, mais il reste encore beaucoup à faire en termes de pilotage tant au niveau local que national si l’on veut proposer des réponses efficaces sur un ensemble significatif du territoire. Dans un grand effort, parfois désespéré, pour faire face à la situation, les enseignants ont eu recours à une multitude de supports, de ressources et d’activités, les uns institutionnels, les autres, fruit de leur propre expérience, parfois partagée, donnant lieu à une grande créativité adossée à un très grand courage.

On voit bien que ce rapport, toutefois limité par sa méthodologie, met en avant l’impérieuse nécessité de prendre en compte la spécificité pédagogique de la situation de rupture de lien direct entre professeurs, élèves et groupe classe. Comme nous le disions dans un autre article (Educavox), aucune pédagogie ne résiste à la rupture du lien direct entre les acteurs.

La posture pédagogique est donc à repenser entièrement, tout comme le contenu des connaissances et donc des apprentissages à réaliser : de cela dépend toute l’efficacité éducative de la période actuelle. En l’absence de guidage pédagogique précis, les enseignants sont souvent réduits à reproduire à distance les mêmes méthodes que celles qu’ils appliquent en classe et qui provoquent à distance incompréhension, lassitude, voire désintérêt : et cela est d’autant plus grave lorsque ce sont les élèves les plus en difficulté qui en sont victimes. On évalue déjà à environ 8 % la proportion des élèves qui ont décroché dans l’enseignement général, une proportion bien plus massive dans l’enseignement professionnel (40 % selon les syndicats enseignants).

C’est donc sur le plan du pilotage pédagogique et administratif que l’on doit se poser des questions. On ne voit guère apparaître dans les mesures mises en œuvre la « définition claire de ce qui doit être appris durant cette période à chaque niveau », c’est à dire d’une redéfinition précise des programmes compte tenu des circonstances, ni les « instructions destinées à définir clairement le rôle des enseignants dans cette période via un dispositif de guidage ». Au niveau des écoles, aussi, les échanges entre enseignants et direction sont parfois réduits, ne donnant que rarement lieu à des briefings et débriefings qualitatifs réguliers de nature méthodologique.

D’importants efforts ont été accomplis par l’institution pour faire face à la crise, mais on a l’impression qu’il manque encore l’essentiel : la définition d’une claire stratégie pédagogique, éducative et d’un management des enseignants sur le terrain, c’est à dire à l’échelon de l’école pour faire face à la spécificité de la situation de crise que nous vivons. La mutualisation des innovations créatives et des réussites pédagogiques existe, mais le plus souvent en dehors du système. Cette préconisation de l’OCDE peine à être adoptée par l’institution, peut-être parce qu’elle ne correspond pas vraiment à la culture de notre système éducatif où l’individualisme ne peut que s’imposer face à un système de tradition verticale.

Les élèves et leurs familles ont un besoin urgent d’un pilotage stratégique déterminé, tel que celui proposé par l’OCDE.

L’An@é a fourni sa part de l’effort demandé en créant une plateforme d’échanges via Educavox afin de mutualiser des ressources, des analyses et des activités propres à répondre aux besoins des enfants, des enseignants et des familles pour assurer une possible continuité éducative en cette période de pandémie.

Michel Pérez


[1]      Andreas Schleicher est le responsable des évaluations PISA qui testent tous les trois ans les compétences des jeunes de 15 ans des 98 pays de l’OCDE.

[2]    Organisation de coopération et de développement économique créé en 1961.

Dernière modification le lundi, 27 avril 2020
Pérez Michel

Président national de l'An@é. Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale (spécialiste en langues vivantes). Ancien conseiller Tice du recteur de Bordeaux, auteur de nombreux articles et rapports sur les usages pédagogiques du numérique et sur la place des outils numériques dans la politique éducative.

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