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En ces temps agités où règne la plus grande incertitude sur l’avenir, où l’instabilité des opinions et la vindicte des peuples nourrissent toutes les peurs, une pensée d’Alain nous rassure par sa justesse et son optimisme. Le pouvoir, nous indique-t-il, « digère ses ennemis et fait passer toutes leur force en sa propre substance ».

Tel tribun populiste, hier encore universellement négatif et voulant, comme on dit, « renverser la table », devient au lendemain de son élection le plus docile des gouvernants, le plus prompt à respecter tout ce qu’auparavant il avait conspué. Cette magie des responsabilités, cette atonie qui frappe celui à qui échoit l’art de gouverner, n’est pas un effet voulu. Il n’est le fruit d’aucun complot ourdi par une administration soucieuse de stabilité.

C’est tout simplement, tout indument la conséquence d’une pression plus forte et plus efficace.

La masse puissante des décisions à prendre incarne désormais ce qui n’était que mots. Elle confronte concrètement celui qui les avait inconsidérément et gratuitement anticipées aux conséquences aujourd’hui attendues. Elle livre à l’appréciation des experts et multiples conseillers les mises en œuvre techniques de ce qui n’était que slogans de campagne et formules accrocheuses.

Cette transubstantiation du verbe n’est pas rien. Elle pèse d’un poids considérable sur les épaules novices de l’apprenti démagogue. C’est la revanche du réel sur celui qui prétend le nier. C’est la réaffirmation de la règle contre la fantaisie, le retour du raisonnable après celui du refoulé. Car la folie, au final, en démocratie, ne peut régner. Elle ne peut s’aménager de place dans l’équilibre organique des institutions aux multiples « checks and balances ».

Le désir d’être aimé est en effet, invariablement, le plus fort. C’est par lui que le démagogue accède potentiellement aux cœurs de ses électeurs. C’est en lui qu’il nourrit le feu vengeur d’une majorité qui se sent miséreuse et trompée. Les mots qu’il choisit sont autant d’objets de désirs, de volontés de revanche. L’envie parle d’une bouche unique, irrigue les mêmes veines langagières.

Le ressentiment universel des citoyens consommateurs affirme une inextinguible soif. Les mots qui s’expriment évoquent alors commodément à tous une même réalité : justice, corruption, mensonges, inégalités… Mais, peut-on objecter, ces mots ne disent-ils pas vrai ? Et qui peut prétendre les contester ? Au nom de quelle légitimité supérieure à celle d’informer authentiquement le peuple souverain ?

Il faut ainsi le concéder, si la réalité est travestie par les ennemis des pouvoirs, c’est en effet moins par les diagnostics que par les solutions proposées. Ce n’est pas en renversant la table qu’on aura un meilleur repas et que les convives seront mieux servis. Cette évidence échappe toujours. Elle est trop directement en prise avec le réel.

Car les électeurs, en temps de crise, ne veulent pas du réel. Ils le rejettent sciemment. Ils scandent leurs opinions sous le rythme tempétueux de leurs humeurs. Le monde est leur frustration.

Et les pouvoirs restent l’orchestration de tous les freins, de tous les échecs, de toutes les peines trop longtemps intériorisées qui ne se disent à nul confesseur. Ce que le croyant n’a jamais pu dire à Dieu, tout citoyen le crie volontiers à l’Etat. Magie de la démocratie, merveille de la liberté d’expression ! Puissance publique impuissante, technocrates experts autant qu’incapables, mandataires d’une justice commune sujets à la corruption : tous les griefs s’expriment désormais pour une panacée politique de thérapie collective. Et les démagogues sont des marabouts modernes.

Mais la table tient bon lorsque, par malheur, ils arrivent au pouvoir. Car le pouvoir les retrouve et les prend dans ses rets. Ils s’aiment trop eux-mêmes pour traduire leur incompétence en actes publics, pour faire étalage d’une bêtise incarnée dans autant de décisions administratives, infusée sur tout le territoire. La peur de déchoir les rattrape. Voilà que le ridicule qui avait fait leur succès les inhibe maintenant. Cruel coup du sort ! Ce qui les a fait grandir, cette violence de brute convaincue, ces raccourcis des idées, les entrave désormais dans un verbe amolli. Leur virulence s’assagit soudainement avec le poids du réel et ses innombrables déclinaisons administratives dans la machinerie de l’Etat. Cette multiplicité égard, disperse l’attention, fait ployer la conscience rageuse dans le vertige des possibles, sous la masse balisée des procédures. La route est tracée. Que d’énergie il faudrait pour la raser et pour sculpter de nouveau sillons ! Les mots, auparavant frappés et scandés, se font alors d’une tonalité plus sourde. Les promesses, à présent, se nuancent et se colorent de teintes pastel.

C’est la tragédie du populisme en démocratie que de se détruire dans l’action. C’est la grandeur de la république que de contraindre par l’amour-propre et par la volonté d’être aimé tous ceux qui prétendent anéantir ses valeurs et ses exigences. Oui, la fraternité sera toujours la plus forte. Non parce qu’elle a la force de l’opinion : c’est l’inverse, c’est là qu’est justement sa faiblesse. Car la haine des hommes à l’égard de toute différence sera toujours le plus commun des sentiments. Mais elle est forte par un autre côté, incomparablement plus actif : par le narcissisme universel de chacun qui ne peut souffrir le manque d’estime rendu public et offert à tous.

Parce qu’elle ne donne à personne les outils de la tyrannie, la démocratie reste bien le plus efficace des régimes contre toute forme d’autoritarisme. Le plus grand des tyrans sera toujours, en son sein, celui de la majorité. La démocratie enfante donc des monstres, des despotes de tous ordres, des démagogues de toutes haines. Mais ils deviennent avec elle les plus doux des agneaux sitôt parvenus à quelques degrés de pouvoir. Ce même pouvoir qui balaie tout en tout autre régime devient avec elle l’instrument d’une paix des cœurs pour des âmes aux vertus incertaines. Oui, ce pouvoir démocrate digère bien ses ennemis : par processus d’assimilation et de décomposition des humeurs dont le ferment s’appelle le narcissisme.

Dernière modification le dimanche, 25 décembre 2016
Torres Jean Christophe

Proviseur à Addis Abeba dans un lycée franco-éthiopien MLF conventionné avec l'AEFE. Agrégé de philosophie, auteur de plusieurs essais dans les domaines de la philosophie morale et politique, de la pédagogie et de la gestion éducative.
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