Un pouvoir institué : les circulaires de 1880-1890
L’histoire de ce dispositif remonte loin. C’est à la fin du XIXe siècle, dans une école secondaire héritière de l’autorité des collèges jésuites, que prend forme un système très structuré. L’État, qui veut contrôler le fonctionnement des établissements et les protéger des pressions financières et familiales, édicte une succession de circulaires — notamment l’Arrêté du 5 juillet 1890 et la Circulaire du 15 juillet 1890[2] — pour réglementer le passage en classe supérieure.
Ces circulaires instituent un système de classement hérité de la tradition des collèges jésuites : les élèves sont distribués en trois catégories selon leurs notes. Les « optimi », les meilleurs, passent automatiquement en classe supérieure. Les « dubii », les incertains, doivent passer un examen de rattrapage en septembre. Les « inepti », les faibles, font l’objet d’une décision beaucoup plus radicale : on ne peut poursuivre ; on remet l’enfant à la famille[3].
C’est ce pouvoir d’exclusion totale que nous qualifierons ici de « mort institutionnelle » : l’élève considéré comme incapable est rejeté hors du système scolaire. Ce concept est central pour comprendre la note : elle ne mesure pas seulement, elle décide de l’existence ou de l’inexistence scolaire de l’enfant.
Ce pouvoir totalitaire de l’établissement ne disparaît pas avec le XIXe siècle. Il se transforme et persiste. Au XXe siècle, la décision d’exclusion devient formellement ce que l’on appelle la décision d’orientation « Vie active » — proposée notamment pour les élèves de plus de 16 ans qui ne peuvent poursuivre leur scolarité générale. Cette formulation est en apparence moins brutale que la « remise à la famille », mais elle fonctionne exactement selon le même principe : c’est une décision institutionnelle qui ferme des portes et oriente vers une forme d’existence sociale considérée comme étant à la mesure de l’élève. Et cette décision restera en place jusqu’en 1982, où elle sera finalement supprimée. Cela montre bien la persistance du pouvoir de tri et d’exclusion : le dispositif change de forme, mais le pouvoir de décider qui peut rester et qui doit partir demeure au cœur du système.
Une division du travail : préparer à montrer selon la norme
Ce dispositif matérialise une division du travail assez nette. D’un côté, le professeur de classe prépare les élèves : il enseigne, fait réciter, donne des devoirs, corrige, signale les lacunes, encourage ou alerte. Mais en réalité, il ne prépare pas tant à l’acquisition de savoirs qu’à l’acquisition de la manière de les montrer selon les normes de l’épreuve. Les compositions trimestrielles ne sont pas seulement des contrôles ; elles sont des entraînements systématiques à performer selon la forme, le style, les codes établis par l’examen final.
De l’autre côté, l’institution, par le biais des compositions et de la réunion des enseignants, tranche. La frontière n’est jamais totalement étanche, mais il existe une différence de statut entre les « notes de contrôle » et les notes issues des compositions. Ces dernières valent parce qu’elles reproduisent, en miniature, la forme de l’épreuve finale.
Pour l’enseignant, la composition est un moment de vérité, mais aussi un moment partiellement dépossédé. Certes, beaucoup participent à la conception des sujets, corrigent les copies, proposent des notes. Mais la forme même de l’épreuve, son inscription dans un rituel collectif, son poids dans la décision finale, la rapprochent d’un examen interne. Ce n’est pas un contrôle quelconque : c’est une répétition générale de l’examen qui comptera vraiment.
Pour l’élève et sa famille, le message est clair : ce qui compte vraiment, ce sont ces épreuves-là. Elles sont l’équivalent miniaturisé des examens de fin d’études. Le système est structuré autour de quelques grandes échéances où l’on « voit ce que chacun a dans le ventre » — où l’on voit, surtout, qui sait performer sous la forme attendue. Le reste du temps, on travaille en vue de ces échéances.
Ce qui est révélateur : la disparition des compositions en 1969 sera vécue comme un affaiblissement majeur de cette préparation ritualisée. Les établissements cherchent bientôt à compenser cette perte en créant des « épreuves blanches » — des examens de simulation avant les examens officiels. Ces épreuves blanches apparaissent comme une nécessité pédagogique. Mais elles signalent, en creux, l’essentiel : l’objectif de l’enseignement n’est pas tant l’acquisition de savoir que l’acquisition de la manière de le montrer selon les normes de l’épreuve. L’enseignement s’organise autour de la performance, pas autour du savoir.
La note comme rituel de légitimité
Dans ce contexte, la note de composition fonctionne avant tout comme un verdict ponctuel, appuyé sur un rituel censé garantir une forme d’équité : mêmes sujets, mêmes durées, mêmes conditions. La croyance en la justice du dispositif tient autant à cette mise en scène qu’au contenu des copies. On ne discute pas seulement une note ; on discute difficilement une composition, car elle porte la marque de l’institution tout entière.
La note-verdict : rare, décisive, existentielle
Ce régime de compositions trimestrielles produit une note d’un type particulier : la note-verdict. Rare, parce qu’elle ne survient que quelques fois dans l’année ; décisive, parce qu’elle pèse lourd dans les décisions de fin de trimestre. Cette rareté renforçait sa dimension dramatique : la composition est un moment où l’on peut « se rattraper » ou « se faire descendre », une opportunité unique, mais aussi une menace.
Cette note-verdict a plusieurs fonctions simultanées : elle classe les élèves au sein de la classe et de l’établissement ; elle sert de support principal aux discussions au sein de la réunion des enseignants ; elle alimente les commentaires adressés aux familles ; elle prépare symboliquement aux examens ultérieurs (certificat d’études, baccalauréat, concours). Mais surtout — et c’est là le point capital — elle détermine si l’élève a droit de rester ou doit être exclu : optimi demain, inepti dehors.
On retrouve ici l’idée esquissée dans le premier billet : la note ne vaut pas d’abord comme tentative de mesure du niveau ; elle vaut comme base de décision. Dans le régime des compositions trimestrielles, cette dimension est particulièrement visible : la chaîne est courte entre l’épreuve, la note, le classement et la décision d’inclusion ou d’exclusion. L’élève sait très bien que « tout se joue » en partie là.
Cette configuration a une conséquence importante : l’essentiel du pouvoir de décision est concentré du côté de l’établissement, et en particulier du chef d’établissement. C’est lui qui préside la réunion des enseignants, qui s’appuie sur les résultats des compositions et sur les barèmes nationaux pour valider ou infirmer les propositions[4]. Le pouvoir de calcul — additionner, pondérer, comparer — se situe clairement à ce niveau.
1969 : quand le système bascule
Regarder ce régime ancien permet de mieux comprendre ce qui va se jouer après. Tant que le dispositif repose sur des compositions trimestrielles, la note-verdict est produite dans un cadre fortement institutionnalisé, relativement extérieur à la vie quotidienne de la classe. L’enseignant participe, mais il n’est pas le seul à tenir la plume.
C’est cette architecture que la suppression des compositions en 1969 va profondément bouleverser[5]. En faisant disparaître ce moment séparé, l’institution transfère dans la classe, dans le travail ordinaire de chaque professeur, la production des notes qui serviront pourtant toujours autant à orienter, à trier, à exclure. La note-verdict va se dissoudre dans un flux de notes plus ordinaires. Du coup, chaque enseignant va devoir construire une évaluation « au gré du vent », qui va envahir les cours.
C’est ce qu’André de Peretti résumera d’une formule brillante : « Quand on a supprimé les compositions trimestrielles, on a inventé l’évaluation permanente »[6]. L’évaluation, jadis concentrée et ritualisée, devient une présence quasi permanente dans la classe, au prix d’une reconfiguration profonde du métier enseignant.
Ce sera l’objet du prochain billet : comment l’évaluation, concentrée en quelques journées de compositions, est progressivement devenue une présence diffuse dans le quotidien. Et comment, ce faisant, le centre de gravité du pouvoir décisionnel s’est déplacé vers les pratiques quotidiennes des enseignants, transformant radicalement leur métier et leur rapport à l’autorité.
N’hésitez pas à partager témoignages et souvenirs si vous avez connu, de près ou de loin, cette époque des compositions trimestrielles.
Bernard Desclaux
Article publié sur le site : https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/01/27/quand-tout-se-jouait-aux-compositions-trimestrielles/
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À quoi sert vraiment une note scolaire ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/01/24/a-quoi-sert-vraiment-une-note-scolaire/
Notes
[1] Desclaux, B. (2015, mai 7). Apprendre à s’orienter, d’hier à aujourd’hui (V), ou le déclin de l’organisation du pouvoir d’orienter. Blog EducPros. — Comment le régime des compositions trimestrielles a fonctionné comme dispositif décisionnel central jusqu’à sa suppression en 1969. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2015/05/07/apprendre-a-sorienter-dhier-a-aujourdhui-v-ou-le-declin-de-lorganisation-du-pouvoir-dorienter/
[2] Desclaux, B. (2023, avril 7). Les Nouvelles procédures d’orientation ont cinquante ans (I). Blog EducPros. — Retrace la mise en place des circulaires de 1890 qui institutionnalisent les compositions trimestrielles et établissent le système de classement ternaire (optimi, dubii, inepti) hérité des collèges jésuites. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2023/04/07/les-nouvelles-procedures-dorientation-ont-cinquante-ans-i/
[3] Merle, P. (2015, octobre-novembre-décembre). L’école française et l’invention de la note. Un éclairage historique sur les polémiques contemporaines.Revue française de pédagogie, 193, 77–88. — Merle retrace comment la note sur 20, importée du système des jésuites, s’enracine dans la tripartition « optimi », « dubii », « inepti » comme support du tri et du classement des élèves.
[4] Desclaux, B. (2010, décembre). Notation et orientation se tiennent la main. Blog EducPros. — Comment le chef d’établissement incarne le « pouvoir de calcul » : il agrège les résultats des compositions et les barèmes nationaux pour trancher sur l’orientation, matérialisant le rôle décisif de la note comme infrastructure de décision. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2010/12/01/notation-et-orientation-se-tiennent-la-main/
[5] Faure, E. (1969). Réforme de l’enseignement et orientation. Ministère de l’Éducation nationale. — La suppression des compositions trimestrielles par la circulaire du 6 janvier 1969 marque un tournant majeur : l’évaluation sort de son cadre institutionnel séparé pour s’intégrer au quotidien de la classe, sous la responsabilité directe de chaque enseignant.
[6] Peretti, A. de. (1969). « Quand on a supprimé les compositions trimestrielles, on a inventé l’évaluation permanente ». — Cette formule de Peretti cristallise le paradoxe : en tentant de « rationaliser » l’évaluation en la dispersant, on a au contraire créé une présence évaluative permanente qui envahit la classe.