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Vous avez l’ardent désir de briller en société, dans la salle des profs d’un collège ou d’un lycée, microcosme particulier mais finalement assez représentatif de ladite société. Il est alors possible et de bon ton parfois de tenir un discours radical contre l’irruption du numérique à l’école. C’est tendance. C’est aussi très pratique car ce discours peut alors fort utilement servir d’appui à votre combat personnel contre la réforme du collège car on veut vous contraindre à travailler avec les collègues. Non mais !

Seulement voilà, vous manquez d’arguments. Vous sentez bien, confusément, que votre discours est faible, creux, peu rigoureux et un tantinet réactionnaire. Bref, vous n’aimez pas ça. La première idée qui vous vient est de consulter la presse et les affiches syndicales lesquelles pestent à longueur de colonnes contre ce numérique perturbateur et ladite réforme. Vous pouvez aussi consacrer vos longues soirées d’automne à fouiller le web à la recherche des sites pourfendeurs du numérique où se complaisent et s’ébattent les trolls du même tonneau. Une dernière méthode enfin peut être fructueuse qui consiste à relire quelques bons ouvrages d’Alain Finkielkraut qui a forcément un avis sur le sujet, comme sur tous les autres d’ailleurs.

Mais tout cela n’est pas très satisfaisant.

Non, je vous assure, et j’en viens à mon conseil, il est bien plus efficace d’aller lire les écrits ou entendre les paroles de ceux qui font profession de soutenir ce dossier ou sont des professionnels de l’éducation. Vous allez le voir, vous trouverez là matière à enrichir considérablement votre argumentaire et, in fine, réussirez à ce que vos collègues ou autres auditeurs portent à l’occasion sur vous un regard admiratif. Faites-moi confiance !

Ces technologies sont-elles efficaces ?

Ce n’est pas moi qui pose la question, c’est le recteur Jean-Marc Monteil, que le Premier ministre a chargé d’une mission pour préparer le plan numérique pour l’éducation.

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C’est en présentant, en vidéo, les projets e-FRAN (espaces de formation, de recherches et d’animation numériques), selon les orientations définies en juillet dernier (voir extrait ci-dessus), que le recteur Monteil suit à la lettre ces recommandations. Il faut « démontrer ce qui marche ». Et de s’interroger en posant la question ci-dessus « Ces technologies sont-elles efficaces ? » et en formulant l’exigence, pour y répondre, de « preuves scientifiques ».

Voilà ! Faites comme le recteur Monteil, à chaque fois qu’on vous serine les oreilles avec le numérique, demandez des preuves scientifiques de son efficacité. Peu importe que le numérique ne se réduise pas aux technologies qui le mettent en œuvre, peu importe que la société, les entreprises, la culture s’en soient déjà très largement imprégnées, peu importe que les pratiques sociales des jeunes soient numériques pour l’essentiel ! Pour ce qui concerne l’éducation, il faut exiger des preuves scientifiques !

Ne me demandez pas où est cette vidéo : quelques jours après sa mise en ligne, elle a été curieusement supprimée du site officiel du ministère ! Aucune importance, Jean-Marc Monteil disait là tout haut ce qui se dit à longueur de temps en académie entre cadres !

Ceux qui ne l’utilisent pas fréquemment n’en voient pas réellement l’utilité

Cette conclusion merveilleuse est tirée d’un rapport de l’Agence des usages (!) Tice (!) du réseau Canopé, ce qui ne l’empêche nullement d’utiliser encore une URL du défunt CNDP. Ah ! les merveilles des réorganisations qui obligent à modifier tout le nommage et les liens du web… Cette honorable institution ferait aussi bien, par ailleurs, de prendre conscience que l’acronyme Tice a fort heureusement quasiment disparu du vocabulaire institutionnel et que le mot d’« usages » est abscons parce que fortement polysémique.

Ce fameux rapport est censé s’appuyer « sur deux recherches conduites sur les usages (!) pédagogiques des ENT dans les académies de Grenoble et Clermont-Ferrand […] en 2009 ainsi que dans l’académie de Créteil […] en 2014 ». Là encore, sauf à vouloir comparer l’incomparable, on se demande bien ce qui autorise ces chercheurs à faire état de résultats qui datent de… 2009, autant dire un siècle à l’ère du numérique. On se serait bien contenté de l’enquête de 2014 qui fournit sans doute des données plus proches de ce qui se passe aujourd’hui sur les ENT. Mais chut ! il s’agit là d’arguments que nos contempteurs vont pouvoir utiliser.

Qu’ils se contentent de ça, écrit noir sur blanc : « Ceux qui ne l’utilisent pas fréquemment n’en voient pas réellement l’utilité ». C’est vrai, on se demande aujourd’hui qui pourrait vous obliger à remplir votre cahier de textes en ligne, à placer dans les espaces ad hoc les devoirs et documents dont les élèves ont besoin, à reporter vos notes, à échanger avec les élèves et les parents au-delà des heures de service…

C’est vrai, on se demande qui pourrait ainsi mettre à mal votre liberté pédagogique ! À ceux-là, dites que ce n’est pas utile puisque vous ne vous en servez pas. Ce n’est pas compliqué.

Les ressources investies dans les TIC dans le domaine de l’éducation ne sont pas liées à une amélioration des résultats des élèves en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences

2015 09 29 181946J’avais pourtant promis de ne pas commenter le dernier rapport PISA de l’OCDE. Mais, comme je suis à la fois faible et curieux, je suis allé voir de plus près de quoi il s’agissait…

Nos amis contempteurs du numérique pourront donc utilement relever la phrase soulignée dans l’intertitre ci-dessus. Elle est extraite d’un rapport international qui fait bien sûr autorité. Ils pourront l’afficher sur les murs, la crier sur les toits, la broder sur leur oreiller. C’est cadeau ! Bien entendu, la presse, la grande, la vraie, s’est complaisamment arrêtée à la lecture et aux commentaires de ces 3 petites lignes dans un rapport qui fait, par ailleurs, 44 pages.

Là encore, peu importe qu’il s’agisse des résultats d’une enquête déjà ancienne (2012), peu importe qu’elle soit titrée « Connectés pour apprendre ? Les élèves et les nouvelles technologies ? » et qu’elle s’interroge donc sur la seule part technologique du numérique qui n’est nouvelle que pour les enquêteurs de l’OCDE et certainement pas pour les élèves, peu importe que cette enquête questionne l’acquisition de connaissances et de compétences traditionnelles, avec ou sans les outils numériques, sans aucune modification, par ailleurs, des programmes, des méthodes, des modalités d’enseigner ou d’évaluer, des lieux ou des temps, des postures mêmes des enseignants. Peu importe en effet ! On remplace le crayon par l’ordinateur, on ne touche à rien par ailleurs et ça ne marche pas mieux ! Comme c’est curieux !

Peu importe encore que le rapport souligne bien des aspects bénéfiques d’un enseignement qui userait d’outils et de technologies numériques ! La chose est probablement un heureux effet du hasard car, comme le soulignent les rapporteurs, dans un éclair de lucidité : « Au bout du compte, si la technologie peut permettre d’optimiser un enseignement d’excellente qualité, elle ne pourra jamais, aussi avancée soit-elle, pallier un enseignement de piètre qualité ». Oh le beau truisme !


Voilà, c’était ma contribution au juste combat de ceux qui, où qu’ils soient, s’acharnent à démontrer que le numérique ne passera pas par l’école. Ils sont confortés en cela par l’avis général des Français qui, à 40 % d’entre eux, sont opposés à ce que l’école évalue les « savoirs numériques » (sic) ! Voir une enquête récente réalisée par Odoxa pour le Syntec numérique.

Comme je le dis souvent, la civilisation est en marche.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Barbed Wire With Safe Handles via photopin (licence)

Dernière modification le jeudi, 01 octobre 2015
Guillou Michel

Naturaliste tombé dans le numérique et l’éducation aux médias... Observateur du numérique éducatif et des médias numériques. Conférencier, consultant.

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