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Faire de la musique électronique avec des bananes, numérique ?
 
Se fabriquer un badge-laser, numérique ? Imprimer des objets en 3D, numérique ? Hacker le fonctionnement d’un établissement éducatif ou culturel, numérique ? Découper des marque-pages avec une machine, numérique ? Planter un potager sur son balcon, numérique ? Programmer un générateur de code-barres, numérique ? Découvrir le pixel art sur tablette ou avec des gommettes, numérique ? Broder des smileys sur des t-shirts, numérique ? Tricoter des circuits bizarroïdes, numérique ? Superviser un robot avec des scripts, numérique ?
 
Quand on voit des bouts de chou de 3 ans manier des carottes et des pommes affligées de câbles électriques comme ce fut le cas (entre autres) lors de la journée numérique de l’école maternelle René Bétuing à Agen le 13 mai, on peut parfois être dubitatif et s’interroger sur le rapport entre carotte et numérique. Vous avez 3h… Faites ensuite de même avec le reste des fruits et légumes existants sur terre.
 
Face à la diversité des activités que l’on peut proposer aux enfants (et grands enfants et très jeunes enfants) dans ce domaine, la question se pose en effet peut-être (ou pas) de savoir ce qui est numérique (ou pas de nouveau) et il m’arrive parfois, en faisant des propositions, d'entendre cette remarque « mais ce n’est pas numérique cela ». Pourtant… Le numérique, c’est bien plus vaste et plus complexe que ce que l’on veut bien proposer en termes d’activités. Le numérique est un univers qu’un simple terme ne saurait représenter.
 

Serait-ce donc une catégorie fourre-tout ? Que nenni ! Mais on peut distinguer à mon sens trois catégories.

Est numérique tout d’abord ce qui se traduit en objet, en support numérique. Concevoir un jeu vidéo, un script, une image, un son, tout fichier numérique est bien évidemment numérique car il met en oeuvre des méthodes et des interfaces « numériques » au risque de faire dans la répétition. Cela coule de source.

On peut concevoir aussi le numérique en tant qu’outil.

Un circuit électronique n’implique pas forcément un ordinateur dans son fonctionnement. Pourtant il a fallu programmer le microcontrôleur et pour cela l’ordinateur s’est avéré indispensable. Certains circuits ne nécessitent pas de programmation mais une pensée logique qui est très proche de cette dernière. Le numérique permet de même la création d’oeuvres, d’objets qui n’ont rien de numérique, pas même d’électronique ou d’électrique. Mon écusson brodé par exemple n’est fait que de tissu et de fil mais il a bien fallu l’aide d’un ordinateur pour créer le fichier image au format SVG puis envoyer le code à une brodeuse numérique qui a alors exécuté la tâche. Que dire aussi de l’impression 3D ? Peut-on la résumer à un vulgaire bout de plastique ? Sans modélisation, sans format STL et G-code, l’imprimante serait bien en peine de vous pondre le moindre objet. Idem pour tel ou tel texte que je viens de publier au format papier. Sans Emacs et le format Markdown (à remplacer par votre éditeur / traitement de textes et votre format de fichier favori), pas sûr que je l’aurais rédigé.
 

Enfin, dernière catégorie, il y a tout ce que je considère comme d’inspiration numérique.

Un hackathon où les pensées des participants divergent, convergent, se subliment au gré des post-its et autres paperboards a-t-il quelque chose à voir avec le numérique ? Plus que jamais ! Sérieusement parlerait-on de hackathon sans les géniaux hackers des années 60 et 70 « sévissant » dans les universités américaines ? Ce mode de pensée se serait-il développé sans la communauté Community Memory, le réseau des Bulletin Board System puis Internet (et dans une moindre mesure chez nous avec le minitel) ? De nombreux développeurs, administrateurs, chercheurs, enseignants, dirigeants, consultants, que sais-je encore (liste non exhaustive)… tenteraient-ils de faire la révolution (numérique) dans leur domaine s’ils n’avaient fréquenté les coding-parties dans leur jeunesse, dormant quelques heures sous la table entre deux séances de programmation (véridique et vécu) ? Aurait-on tous ces débats sur l’avenir de l’éducation, de l’emploi, de la culture et de la société si le numérique n’était pas venu bousculer tout cela bien avant que le grand public et les politiques en parlent ?
 

Le numérique, c’est tout cela et c’est encore bien mince comme définition.

Et heureusement ! Car il est bien une chose que je n’aimerais pas voir : c’est une définition claire et nette du numérique. J’ai un souvenir quelque peu amer des premiers pas de la musique électronique en France, de sa démocratisation et de la floraison de quantités de styles, sous-styles et sous-sous-styles, là où nous indiquions simplement « faire de la musique ». Cela a quelque peu attristé le mouvement et, dans un pays qui aime bien mettre les sujets, les concepts et les gens dans des cases, j’espère que l’on nous laissera mais surtout aux enfants cette part de flou, de rêve, d’exploration où l’on se contrefiche quelque peu de savoir ce que l’on fait, dans quel cadre on le fait parce que l’attrait de la découverte est bien plus important.
 
Comment ça « je ne suis pas numérique » ???!!! 
Dernière modification le samedi, 25 mai 2019
Cauche Jean-François

Docteur en Histoire Médiévale et Sciences de l’Information. Consultant-formateur-animateur en usages innovants. Membre du Conseil d'Administration de l'An@é.

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