Imprimer cette page

Entretien avec Clément Jacquet, développeur, maker et parent, créateur de Moiki en 2020 et cofondateur de Zwyk Studio, qui porte depuis 2024 le développement de Moiki EDU, déclinaison éducative de la plateforme. Associé à Julien pour les volets commercial, produit et marketing, il s'appuie sur une équipe d'enseignants contributeurs — parmi lesquelles Mélanie Fenaert (SVT / SNT) et Manon Fouques (Français), autrices d'histoires interactives référencées dans le catalogue — ainsi que sur Tristan Bruneau, narrative designer.

 Pour commencer, c'est quoi Moiki ?

Moiki c'est une application Web permettant d'écrire et de jouer des histoires à embranchements : vous savez, ces fameuses histoires dont vous êtes le héros dans lesquelles on peut faire des choix pendant le récit et changer le cours de la narration ! Moiki permet d'écrire ce genre d'histoire-jeu avec un éditeur visuel facile à prendre en main, sans aucune compétence technique particulière. On peut aussi facilement y inclure des images, des sons, des vidéos, ainsi que certains ressorts ludiques, tels que des compteurs, des objets à gagner, des séquences à code, etc.  Cela nous permet de créer des narrations interactives plus riches, renforçant ainsi lʼimmersivité et l’expérience du “lecteur-joueur”.

Finalement, dans un esprit de partage et d’échange qui a toujours été le mien, la plateforme permet aussi de publier ses propres créations Moiki (ses “moikis”) afin de les partager dans un espace public : le “Social Club”. Cela permet aux autres utilisateurs de découvrir les histoires d’autres auteurs - certaines histoires sont particulièrement travaillées et reflètent la créativité de leurs auteurs - ainsi que d’échanger leurs impressions et retours d’expériences via les flux de commentaires associés aux histoires publiées.

Aujourd’hui, plus de 400 histoires ont été publiées, dont quelques dizaines dans la catégorie éducation, pour un total d’environ 13000 utilisateurs.

 D’où est venue l’idée de créer cette application ?

À l'origine, il y a une envie simple : écrire une histoire interactive pour mes enfants. En explorant les outils existants, aucun ne correspondait à ce que je cherchais. Twine par exemple, encore aujourd'hui, oblige à coder dans son texte, ce qui m'a paru contre-intuitif pour un outil qui se veut visuel.

Étant développeur et parent, j'ai développé mon propre logiciel puis écrit une première histoire pour mes enfants, une seconde pour des amis, et finalement je me suis pris au jeu et ai créé la plateforme elle-même qui a été mise en ligne en 2020. Très vite, d'autres personnes s'en sont emparées pour créer leurs propres récits et aujourd'hui, plusieurs centaines d'histoires sont publiées sur moiki.fr, dans une dizaine de langues.

À quel moment ça a commencé à être utilisé en classe ?

Assez vite. Dès les premiers mois, j'ai reçu des messages d'enseignants, par exemple des questions sur le RGPD, des demandes de fonctionnalités ou des retours d'usage. En juin 2021, Mélanie Fenaert, alors enseignante en SVT et contributrice du site S'CAPE, une référence francophone sur les escape games pédagogiques, publiait une première analyse détaillée de Moiki et de son potentiel en classe ; elle nous a depuis rejoints au sein de l'équipe pédagogique de Moiki EDU. Dès l'année suivante, un enseignant belge publiait sur EduLAB (Technofutur TIC, Gosselies) un retour d'usage en classe de géographie, signe d'une adoption qui dépassait déjà les frontières françaises. Et il y en a eu plusieurs autres depuis lors (voir la page ici), comme par exemple :

Ces retours m'ont conduit à ajouter une catégorie Éducation dans le Social Club, pour que les enseignants puissent y partager leurs créations ou celles de leurs élèves. Des ateliers Moiki ont ensuite été animés par des enseignants eux-mêmes sur des salons comme Ludovia ou EducaTech.

Pour en juger par vous-mêmes, voici quelques exemples d’histoires publiées en section EDU:

Le virage vers les EdTech s’est donc fait naturellement ?

Naturellement, peut-être pas, mais il est devenu assez vite clair que Moiki suscitait un intérêt grandissant dans la communauté éducative au sens large.

Pour aller de l’avant nous avons donc fondé Zwyk Studio, un studio de développement et de création, avec Julien mon associé et ami de longue date, ayant pour vocation le développement de Moiki EDU et des pratiques qui l’accompagnent.

Avec l’aide d’une équipe d’enseignants early-adopters, nous avons donc adapté la plateforme pour mieux la faire correspondre aux différents cas d’usage en classe.

Il nous a notamment fallu intégrer l’environnement “GAR”, nécessaire pour être disponible sur les ENT des établissements publics équipés : cela garantit la sécurité des données personnelles des utilisateurs (élèves et enseignants), dans le cadre de confiance posé par le GAR.

Et par ailleurs, nous avons développé des outils qui permettent aux enseignants d’inclure les histoires interactives Moiki dans des projets éducatifs documentés, adaptés aux programmes scolaires et aux exigences pédagogiques.

En pratique, comment un enseignant ou un établissement accède-t-il à Moiki ?

On a voulu un modèle simple et accessible : une licence enseignant individuelle est à 30 euros par an, et couvre jusqu'à 100 élèves, ce qui correspond à la réalité de la plupart des enseignants entre plusieurs classes. Au niveau établissement, l'accès est illimité, sans plafond d'élèves ni de classes, avec une tarification à 35 euros par an et par enseignant.

Pour les établissements publics équipés d'un ENT, l'intégration GAR est opérationnelle : les élèves accèdent à Moiki depuis leur espace habituel, sans compte supplémentaire ni donnée personnelle à renseigner. Pour les autres, nous avons mis en place un système de lien ou QR code avec code d'accès personnel par élève, qui permet à un enseignant de lancer un atelier d'écriture sans friction administrative.

L'idée de fond, c'est que l'accès à l'outil ne soit jamais le facteur bloquant d'un projet pédagogique. Le tarif reste modeste par rapport à ce qu'un enseignant investit déjà, souvent sur ses deniers, pour enrichir ses cours et les conditions de déploiement en établissement sont pensées pour que les équipes de direction puissent décider rapidement.

Qu'est-ce que les profs demandaient que Moiki "classique" ne faisait pas ?

Le principal frein au début, c’était l’accès pour les élèves, car s’il est possible de lire et partager des histoires Moiki sans avoir de compte sur la plate-forme (avec un courriel valide), ce n’est pas le cas pour l’écriture d’histoires.

Or, dans un cadre scolaire, demander une adresse électronique à un élève n’est généralement pas une pratique admise, et de fait, cela compliquait considérablement l’organisation des ateliers d’écriture.

Moiki EDU permet maintenant l’utilisation de l’éditeur sans requérir de compte élève, que ce soit via le GAR ou, pour les établissements hors GAR, via un simple lien ou QR code assorti d’un code d’accès personnel à chaque élève.

Aujourd’hui, un enseignant peut donc faire écrire ses élèves sur Moiki sans friction technique !

Concrètement, les enseignants en font quoi aujourd’hui ?

La palette d'usages dépasse ce qu'on avait pu imaginer. Les enseignants de lettres et de langues privilégient les ateliers d'écriture : les élèves construisent presque toujours leur scénario sur papier en amont avant de le retranscrire dans l'application tandis qu’en sciences les parcours de lecture dominent, consolidation d'acquis ou introduction de nouvelles notions. Plusieurs histoires pédagogiques marquantes publiées sur Moiki ou partagées dans des articles ont été analysées sur S'CAPE : Pya dans le Monde du code en SNT, Ramón le Carbone en SVT, Voyage au pays des expansions du nom en français, Chasseur d'infaux en éducation aux médias, Les poulets du professeur Eijkman en SVT, entre autres.

Parmi les usages que nous n'avions pas anticipés : des élèves utilisant Moiki comme support d'exposé, des enseignants qui montent des escape games pédagogiques (S'CAPE en documente plusieurs), des formateurs en sciences médico-sociales qui l'utilisent pour de la mise en situation. Chacun y applique sa propre méthodologie.

Qu’est-ce que ça permet de travailler chez les élèves, selon vous ?

Le récit interactif mobilise simultanément des compétences habituellement travaillées séparément, et ce dans les deux postures qu'offre l'outil : la lecture et l'écriture.

Côté lecture, l'élève ne suit pas un texte passivement. À chaque embranchement, il doit anticiper, peser les conséquences, parfois trancher face à un dilemme moral. Il reste engagé de bout en bout, et les enchaînements de causes à effet ouvrent naturellement sur le débat en classe.

Côté écriture, le travail est plus structuré qu'il n'y paraît. Les élèves construisent leur schéma narratif sur papier, anticipent les conséquences de chaque choix, élaborent leur arbre de décision. Les compétences sollicitées se cumulent : rédaction, logique, recherche documentaire, prise de décision. Comme le travail est le plus souvent collectif, s'y ajoutent la discussion et l'arbitrage, encadrés par l'enseignant.

Ces observations ne sont pas seulement les nôtres : lors d'un atelier mené en Seine-Et-Marne avec le Conseil Départemental des Jeunes, un représentant de la DRANE présent a listé une série de compétences qu'il observait mobilisées pendant la séance et la liste était longue. Mélanie Fenaert, quant à elle, écrivait dès 2021 sur S'CAPE, en conclusion de son analyse : « le champ des possibles pédagogiques semble presque infini avec Moiki ».

Comme le résume une formule qui circule parmi les enseignants qui l'utilisent : « ils pensent qu'ils jouent, mais leurs profs savent qu'ils travaillent ».

Proposez-vous des outils d’IA générative pour aider à l’écriture ?

Pour le moment, il n’y a pas d’IA dans Moiki, mais on y réfléchit.

On ne croit pas trop à un modèle où une IA écrirait les histoires à la place des utilisateurs. Ce serait un peu à l’opposé de ce qu’on cherche à faire. En revanche, il y a des usages intéressants autour de l’aide : correction, accompagnement, aide à la prise en main.

On pense que la valeur de Moiki, c’est justement le fait de créer soi-même et que l’implication fait partie de l’expérience.

Est-ce que tout le monde accroche à ce type de format ?

Non, évidemment. En tant qu’outil informatique, il faut apprendre à s’en servir et à utiliser ses différentes fonctions. En fonction de l’appétence au numérique de chacun, cela peut naturellement être plus ou moins compliqué. Cela dit, l’application est suffisamment intuitive pour être prise en main rapidement et les utilisateurs à l’aise avec l’outil numérique en général sauront très vite utiliser l’éditeur de Moiki pour créer leurs propres histoires.

La difficulté réelle se situe plus sur la manière d’utiliser Moiki en classe : selon quelles modalités ? quels ateliers proposer ? L’outil étant en lui-même très original et nouveau, les enseignants ne savent pas forcément comment s’en servir en cours, et c’est là que nous allons pouvoir les aider via l’accompagnement proposé à nos utilisateurs : formation technique Moiki bien sûr, mais aussi conception narrative (“narrative design”), ludification et ludo-pédagogie et même méthodologie projet, le tout accompagné de différentes ressources complémentaires (vidéos, tutoriels, docs, exemples).

Ainsi, avec notre équipe de designers narratifs, d’auteurs et d’enseignants, nous travaillons déjà à la constitution d’un catalogue de projets pédagogiques “clef en main”, basés sur l’écriture et/ou la lecture d’histoires interactives.

Ce catalogue est encore mince aujourd'hui, mais grâce à cette collaboration entre auteurs, designers narratifs et enseignants, nous pensons pouvoir bientôt proposer des projets pédagogiques Moiki aboutis, réutilisables et entièrement personnalisables. Les enseignants intéressés pourront alors importer le projet dans leur atelier, l’adapter au besoin selon le contexte et en faire un atelier qu’ils dérouleront avec leurs élèves durant une ou plusieurs séquences de cours, en fonction du découpage pédagogique et narratif du projet.

Notre espoir est qu'à terme ce catalogue sera essentiellement alimenté par les enseignants eux-mêmes, avec ou sans notre aide. Nous croyons à la créativité des élèves et des enseignants ; notre rôle est de leur donner des outils accessibles, puissants et agréables à utiliser. C'est cette conviction qui nous porte et nous permet de continuer malgré les difficultés inhérentes à ce type de projet.

Vous travaillez avec le Département de Seine-et-Marne sur un concours dans les collèges. Racontez-nous.

Ce projet est né d’une initiative récente du conseil départemental de Seine-et-Marne, où les élus du département ont créé un Conseil Départemental des Jeunes, constitué d'une cinquantaine de collégiens initialement en 4ème et élus pour deux ans.

Durant leur mandat ils sont répartis en différentes commissions dans le but de créer des projets concernant leurs collèges et leur département, notamment autour de thèmes comme l’écologie, le cyberharcèlement, l’inclusion, etc.

Le projet dont nous parlons est issu d’une proposition de la commission numérique et éducation, sur le thème de la gestion raisonnée du temps d’écran, sous la forme d’un concours qui sera proposé aux collèges du département à la rentrée 2026. Ce concours inclut notamment la réalisation d’affiches de sensibilisation permettant un parcours à base de mots-clefs à découvrir, affiches conçues par les élèves et réalisées par les services du département, ainsi que la création d’une histoire Moiki par les classes participantes pour illustrer le thème du concours.

Accompagnés de Tristan, un de nos narrative designers, nous avons ainsi organisé plusieurs ateliers avec les jeunes, pour leur présenter Moiki et le concept des histoires interactives. Lors d’une journée en présentiel avec eux, ils ont pu expérimenter par eux-mêmes, prendre l’application en main sur tablette et ainsi créer un premier jeu, le tout au terme de 3 séances de 2h environ, dont une en Visio.

Un des éléments proposés lors de ces animations est l’histoire que nous avons réalisée afin de servir d’exemple pour le concours, mais aussi à titre pédagogique durant les ateliers : elle s’intitule “l’exposé” et elle est déjà disponible dans notre catalogue.

Ce qui nous a marqué, c’est à quel point ils se sont vite pris au jeu. Très rapidement, ils débattaient entre eux sur les choix à proposer et leurs conséquences : cela devenait vraiment un objet de discussion.

Où voyez-vous Moiki dans trois ans ?

L'objectif que nous nous fixons est clair : devenir la plateforme de référence des histoires interactives à vocation éducative, d'abord dans l'espace francophone où notre ancrage est le plus solide, puis au-delà, sachant que la dimension internationale n'est pas une projection mais une réalité déjà en cours. La plateforme existe en effet déjà en quatre langues, français, anglais, italien, espagnol, avec des utilisateurs actifs dans chacune.

Concrètement, cette ambition se décline en trois chantiers :

 D'abord, un catalogue de projets pédagogiques suffisamment large, diversifié et documenté pour qu'un enseignant trouve, quelle que soit sa discipline ou son niveau, une porte d'entrée adaptée à sa pratique. Nous souhaitons que ce catalogue soit à terme majoritairement alimenté par les enseignants eux-mêmes, avec ou sans notre accompagnement — c'est à ce moment-là qu'une plateforme contributive prouve qu'elle fonctionne.

 Ensuite, une intégration institutionnelle consolidée : le GAR en France, et, à mesure que les usages se structurent, un dialogue avec les équivalents dans d'autres pays, ENT belges et suisses, dispositifs québécois, systèmes italiens ou hispanophones selon les régions concernées.

  Enfin, une circulation internationale qui se construit par l'usage plus que par la communication. L'un des exemples qui nous a marqués reste cette histoire Apocalypse Zombie, écrite par des élèves de CE2-CM1 du Lycée Français de Santa Cruz en Bolivie dans le cadre d'un projet FLE, et découverte par des élèves de l'école Fleur-des-Neiges au Québec qui sont venus la commenter. Ce type de circulation, des récits qui voyagent d'un pays à un autre, portés par leurs auteurs élèves, illustre à nos yeux ce que Moiki peut permettre de mieux : faire traverser les frontières à des histoires, et avec elles parler à des imaginaires, à des langues et à des cultures.

Un mot pour les enseignants qui nous lisent et qui hésitent encore ?

Je leur dirais de tester, simplement.

Pas besoin de construire un projet complexe dès le départ. Une petite activité, un parcours de lecture, ou même un début d’histoire à choix suffit pour voir comment les élèves réagissent.

Ce format ne remplace rien, il vient ajouter une autre manière d’entrer dans la lecture et l’écriture, peut-être plus ludique et originale. Et souvent, on voit assez vite si ça prend ou pas.

L’idée, c’est vraiment d’expérimenter, avec ses élèves, dans son contexte, d’avancer à son propre rythme en s’inspirant et/ou en réutilisant des projets et contenus proposés dans le catalogue.

Pour aller plus loin, projets complexes, ou simplement questions, nous accompagnons les enseignants au niveau qu'ils souhaitent, de l'initiation à la certification Moiki EDU, sous différentes formes (Visio, ateliers, ressources) et sur les dimensions techniques, narratives, ludo-pédagogiques et méthodologiques que chaque projet requiert.

Dernière modification le lundi, 20 avril 2026
Laurissergues Michelle

Fondatrice et présidente de l’An@é, co-fondatrice et responsable éditoriale d'Educavox.