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Est-ce que vous vous souvenez du gimmick de la Toccata et Fugue en ré mineur de Bach. Si, si je suis sûr que vous vous en souvenez, c’était la musique d’un générique qui a accompagné l’enfance des moins de 50 ans. Alors ? Toujours pas !?! Je parle de cette fameuse série : Il était une fois… l’Homme.

Eh oui, je suis un enfant de la télé ! Elle a marqué mon enfance, la façon de me divertir et d’apprendre. J’étais amnésique d’un monde où elle n’existait pas. Regarder un documentaire pour apprendre, lire pour me divertir, et inversement, ne pouvait être que naturel. D’autres s’inquiétaient pour moi et pour mon avenir. Peut-être par déterminisme décliniste ou à cause de mon goût immodéré des rediffusions des émissions Alain Decaux raconte.

Cette technologie a facilité l’accès à l’histoire sans autre ambition que donner le goût de découvrir et peut-être, conduit un petit garçon, au détour du dernier épisode, à s’interroger sur l’avenir du monde.

Vous vous dites, il va où là ? Il nous annonce du stoïcisme, de l’Homo Numericus et on ne lit que son goût pour la série des années 80, qu’est-ce qu’il nous baragouine (du breton « bara », pain et « gouin »/ « gwin », le vin) ? Divertir, documenter, apprendre et inviter à se poser des questions, n’est-ce pas le début d’un apprentissage ?

Les technologies sont le fruit des hommes. Elles symbolisent l’innovation et le changement.

Elles influencent nos sociétés, changent nos modes de vie et nous interrogent sur nous-même. Je participe le 10 juillet à une table ronde sur le thème "Education & numérique : l'apprentissage de demain” organisée par la Wild Code School de la Loupe. Le sujet est sensible car la question de l’avenir de l'École dépasse largement l'Éducation.

Parler d’éducation, c’est un rêve de société.  

C’est un exercice périlleux de parler d’avenir. Il faut éviter de se prendre pour un “faiseur de futur” au risque de passer pour un rédacteur d’horoscopes scolaires. Cet exercice délicat, j’ai déjà essayé de le produire dans une contribution pour Educavox, “le politique peut-il rêver demain ?”.

Je viens de me perdre dans le fil de mes pensées, j’en reviens à Il était une fois l’Homme. Le dernier épisode est une projection de la vision de l’avenir des auteurs. Ils y projettent une vision entre pollution, amoncellement des déchets toxiques, épuisement des ressources naturelles et fin du monde. Est-ce un pamphlet eschatologique ? Non, cet essai de prospective reflète les inquiétudes d’une époque, comme l’espoir d’un monde nouveau… (Attention Spoiler !) L’Homme survit dans l’espace en réfléchissant à sa place dans le monde et dans l’univers par la fenêtre d’un hublot de fusée spatiale.

Penser l’avenir, surtout en matière d’éducation, est projeter sa propre vision du monde. On ne peut pas rêver à côté de soi. Il faut s’engager, confronter son point de vue à l’autre, mettre à distance son univers mental et jongler entre nostalgie d’un âge d’or révolu et enthousiasme béat. Le changement est affaire de compromis.

Le danger ? Une nouvelle guerre entre anciens et modernes. L’avenir, parce qu’il est imprévisible et complexe, n’est pas manichéen. Penser l’avenir serait-ce résister au présent par le passé ou oublier hier en aspirant à demain ?

Une réponse avec Marc Aurèle

Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l'être mais aussi la sagesse de distinguer l'un de l'autre.”

Cette citation tourne dans mes propos, présentations, animations depuis un mois parce qu’elle invite à l’humilité.

L’avenir ne se construit pas à la manière de Minecraft.

“Force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé”, une fois pour toute l’Homme ne peut pas tout. Il ne peut pas édifier le monde sur la base de sa simple volonté. Elle a pour seule limite l’exercice du réel. Je vais faire une chose que tout le monde déteste donner quelques chiffres. En 60 secondes 400 heures de vidéos sont déposées sur youtube. 3300 commentaires le sont sur facebook. Le Savoir est multiplié par deux tous les 7 ans. Cette photo, sans autre autorité que celle de l'instant, plante le décors.

Nous ne pouvons pas tout savoir. Il faut faire notre deuil de l’omniscience. Personne n’est détenteur de la totalité du savoir. Cela ne date pas d'aujourd'hui, les grottes de lascaux garde trace de notre besoin d'externaliser notre mémoire et de transmettre notre savoir.

Le poinçonneur des lilas

La SCNF teste des trains autonomes au même titre qu’Uber projette de développer ses activités avec des voitures autonomes. 47 % des emplois seraient automatisables d'ici 2050, à tel point qu’aux dernières élections la fin de l’emploi était annoncée (mais pas du travail).

Est-ce que ce mouvement est nouveau ? J’ai peur que non. Le dernier siècle a vu disparaître le poinçonneur des lilas, les télégraphistes et les opérateurs d'ascenseur. Aujourd'hui, on peut-être un slasher avec un travail mais plusieurs emplois. Ken Robinson parlerait pour cette dernière catégorie d’amateur professionnel. Si la disruption n’est pas nouvelle ne touche-t-elle que la sphère du travail ?

La destruction créatrice touche, également, nos pratiques démocratiques. Les algorithmes décideraient même à notre place.

Antoinette Rouvroy dans un article pour libération écrit :  “Le gouvernement algorithmique opère par configuration anticipative des possibles plutôt que par réglementation des conduites, affecte les individus par voie d’alertes ou de stimuli générant des réponses réflexes plutôt qu’en s’appuyant sur leurs capacités d’entendement et de volonté“.

Les changements sont silencieux et au moment où on pense les entendre arriver, ils sont déjà installés. Nation Builder est l’exemple même d’un algorithme de marketing politique. Cette plateforme tout-en-un permet d’optimiser une campagne à partir des données que nous laissons derrière nous. Et pourtant le marketing politique, est-ce nouveau ? Non ! Eisenhower utilisait déjà les services d’un publicitaire réputé. Pour reprendre les mots de Data Gueule, l'électeur est une cible comme une autre.

Quid de la culture ?

Baragouiner, une amie m'a dit il n’y a pas très longtemps : “j’admire ta capacité à placer la Bretagne dans tous tes billets”. Admirer n'était peut-être pas le mot, mais j’aimerais lui faire remarquer qu’Eure & Loir aussi (#placementdeproduit). Pour en revenir à Bara Gwin, comment cette expression pouvait être comprise par mes grands-parents dans leurs deux langues maternelles ? En breton, elle exprime deux éléments d’un repas alors qu’en français elle évoque l’incompréhension du langage. C’est toute la différence entre dénotation et connotation.

Les objets ne sont pas responsables des changements sociaux, c’est notre interprétation de ceux-ci. Comment comprendre ce qui fait sens et culture pour préparer demain ? Les technologies ont une mémoire, les mots aussi. J’évoquais dans la langue du petit pays de ma grand mère un risque et peut-être un regret :

J’aurais pu souffrir d’un triplement de la personnalité linguistique mais je ne conjugue le monde qu’en français. “

Un an et demi après avoir écrit ce texte, je peux dire que je me trompais.

Je me trompais en fait deux fois. Une alerte au réveil Dimanche matin installe le doute. Et si j'avais été pris en flagrant délit de représentation culturelle ? : "Roger Kerjouan sur twitter m’a fait très justement remarque une erreur d'étymologie.". Matthieu Dunias, lui, me permit de voir l’erreur en retweetant la réponse au relais de Michel Guillou (qui hacha le h). Au delà de la découverte du #cultureconfiture, je suis tombé dans le piège des représentations et des certitudes. L'humilité est de reconnaître que l'on s'est trompé et la joie de voir que l'on apprend pas sans les autres.

Chaque situation entraîne une forme de langage bien particulière : je hashtague sur twitter, j’aime sur facebook, je parlimage sur Snapchat… Les “kheys” (membres) du forum 18-25 ans de Jeuxvideo.com sont même générateurs d’une nouvelle langue “Issou!” et de nouvelles Icônes comme “El Risitas”. Le créateur de “Pepe The frog” a mis fin à son héros. Son image était au rang d’icône pour les Trolls. Nos élèves traversent des forêts de codes et de symboles qui nous sont étrangers.

Générer un langage, un look, des icônes, c’est générer du sens et faire culture. Est-ce que cette question est nouvelle ? Non, “La culture est ce qui définit notre regard sur les objets et sur nous-même” déclarait Nietzsche. La technologie ne fait pas culture, c’est l’usage que l’on en fait qui la produit.

Nous n'éduquerons plus aux réseaux sociaux demain comme nous le faisons aujourd’hui. Xavier De La Porte dans sa chronique : la vie numérique parle de refroidissement social comme le prochain mal du siècle. Les traces que nous laissons ou avons laissées sur la toile sont des indices qui permettent à l'archéologue du web de nous interpréter, de nous percevoir, nous évaluer ou même nous juger. Nos activités sociales produisent des déchets qui silencieusement s’amoncellent. Ce sont autant d'héritages à assumer pour notre moi numérique.

“Les gens commencent à en prendre conscience, ils commencent à comprendre que leur “réputation numérique” peut affecter leur vie. On peut se voir refuser un emploi à cause d’un profil Facebook…”

Phénomène inquiétant, dans une société qui aspire au droit à l’erreur, à la bienveillance et même à l’échec comme une étape vers la réussite. Entreprendre un projet et échouer est-ce la même chose qu’une photo d’une soirée bien arrosée. Le risque d’un profil sans aspérité, c'est de ne plus laisser le droit à l'erreur. Le chemin du changement n'est pas le même que celui du conformisme.

Apprendre, c'est se tromper, investiguer et résoudre. C'est donc un regard social et culturel. Sartre écrivait dans l’Être et le Néant :  

Nous ne sommes nous qu'aux yeux des autres et c'est à partir du regard des autres que nous nous assumons comme nous-mêmes.”

Le poids du regard social dans les communautés locales, professionnelles, les règles et les normes ont toujours régi nos sociétés. Changer l'éducation, c'est parfois changer de lunettes.

Le courage de changer ce qui peut l'être

Pour l’école, on est un peu dans la situation de Socrate quand il regarde d’un mauvais oeil l’élève qui écrit. Oui, écrire a été une disruption. L’homme a déposé de la charge cognitive (de la mémoire) pour rendre disponible son cerveau pour autre chose. Hier QCM, aujourd’hui exerciseur, demain robot conversationnel, la manière d’évaluer les connaissances est toujours la même, l’outil lui pas forcément. Faut-il alors juger l’outil, l’instrument, la manière d’apprendre ou le résultat de l’apprentissage ?  

Quelles compétences pour demain ? L’UQAM dresse une typologie des compétences du XXI dans un article éponyme, “collaboration, communication, habiletés sociales et culturelles, citoyenneté, créativité, pensée critique, résolution de problèmes. Elle ajoute également, la capacité à accéder, à évaluer de manière efficace à de l’information pertinente et à l’utiliser avec justesse et créativité…” bref à construire un citoyen émancipé doué de libre arbitre. Il reste que cela ne peut se faire sans les “connaissances techniques qui permettent d’utiliser les technologies de l’information et de la communication” ou  “connaissances technologiques qui permettent de comprendre et d’utiliser les TIC pour régler des problèmes complexes ou pour créer des produits ou services en réponse à des exigences de la société du savoir”. Comme souvent, il est difficile de séparer le fond de la forme.

Il est difficile de distinguer savoir, savoir-faire et savoir-être. Dans la vie de tous les jours, tout est imbriqué. La différence est qu'aujourd'hui nous habitons simultanément des espaces matériels et immatériels.

Le défi en matière d’éducation, la simplexification : rendre simple, accessible et acceptable un processus complexe. Socialiser les technologies et comprendre que derrière le code, il y a une vision du monde ou interprétation. Il est de notre responsabilité de ne pas nous cacher derrière la machine. Est-ce nouveau ? Non, en séance de lettres, l’intention de l’auteur est étudié depuis bien longtemps.

… mais aussi la sagesse de distinguer l'un de l'autre.”

Il faut prendre garde à ne pas porter notre attention plus sur le moyen, l’outil ou l’instrument plutôt que d'écouter les bruits sourds des changements qu’il sous-tend. La transformation du monde est douce et silencieuse. Penser l'École, c’est, peut-être, être en capacité d'écouter les signaux faibles et être capable de ne pas avoir raison trop tôt. Changer, c’est une chemin progressif, par étape, dire non parfois pour dire oui plus tard.

Vous aurez compris que je n’ai pas vraiment de réponse à la question posée. Il ne faudrait pas écrire l'École à la manière de l’historien qui le ferait avec les yeux de son temps.

La question la plus importante est moins liée au numérique qu’à la construction d’une Éducation du devenir. Le changement est silencieux, global et continu. Il oblige la communauté éducative, à l’image de l’élève, à se poser des questions, à choisir, à échouer pour réussir. Il nous faut peut-être de nouveaux réflexes quand tout va bien et de la hauteur quand c'est plus difficile : interroger la réussite autant que l'échec, les remettre en question afin que le projet de société précède les certitudes.

Nicolas Le Luherne

https://docs.google.com/document/d/1CYGf1xrVQgJJlpkmp6ORW_fmf9ypXpx8Fk1bFCk45Ys/edit

 

Dernière modification le samedi, 08 juillet 2017
Le Luherne Nicolas

Nicolas Le Luherne est directeur des Ateliers Canopé de Beauce, blogueur, chroniqueur pour le Thot Cursus, Ludomag et Educavox. Il est administrateur de l’Association Nationale des Acteurs de l'École, coordinateur des dossiers ruralité apprenante et francophonie. Professeur au lycée professionnel Philibert de l’Orme à Lucé jusqu’en août 2016, il a intégré différents outils numériques tels que les tablettes, les jeux sérieux, la réalité augmentée, la cartographie numérique en diversifiant les approches pédagogiques. Il s'intéresse l’impact de la culture numérique sur nos sociétés, notre citoyenneté et nos démocraties notamment à l’esprit critique et au complotisme.


 

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