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« L’immobilisme est en marche. On ne sait comment l’arrêter ». Edgar Faure. 1970.

En faisant un point sur l’échec de la refondation annoncée de l’école, on ne peut éviter de se poser à nouveau la question de l’impact relatif de l’innovation pédagogique dans l’histoire contemporaine de l’école et celle de la puissance des forces conservatrices de droite et de gauche dans le domaine de l’éducation. Je comprends bien que cette entrée en matière puisse étonner et être considérée comme excessive, pessimiste et décourageante pour les nouvelles générations d’enseignants, au moins pour ceux qui croient que l’école, dans le cadre d’une éducation globale repensée, doit  changer fondamentalement, et agissent dans ce sens.

L’école doit être refondée, si elle veut survivre et s’inscrire dans la perspective d’une nouvelle société plus humaine, plus démocratique, plus émancipatrice. Elle n’est pas sur cette voie.

Comment ne pas penser à Célestin Freinet et aux graves problèmes qu’il a rencontrés dans ses rapports avec l’institution quand on observe l’impossibilité de faire vraiment changer le mammouth et les difficultés de tous les innovateurs dans un système qui semble figé à jamais ?

De tout temps, il a fallu du courage, de la ténacité, de la conviction et de l’enthousiasme aux militants pédagogiques pour résister et poursuivre leur action. De tout temps, le niveau d’exigence de la hiérarchie a été infiniment supérieur avec les vrais progressistes qu’avec les conservateurs. Je l’ai écrit souvent : un enseignant pratiquant le b-a ba dans l’apprentissage de la lecture n’a jamais besoin de se justifier et n’a guère de problème, surtout s’il donne une petite coloration de modernité ; un enseignant qui innove en profondeur est toujours contraint de justifier ses choix, de démontrer leur efficacité, de disserter sur les neuro- sciences qui feraient aujourd’hui la preuve que les méthodes d’avant-hier sont les meilleures. Evidemment, une allusion à Freinet demeure bienvenue si la pratique ne remet pas en cause le fond des pratiques dominantes. Il est vrai que sa mémoire est respectée. Un participant à un voyage ministériel officiel en Finlande en 2010 me racontait que le ministre émerveillé du climat de classe dans les écoles qu’il visitait, a demandé à un enseignant quelles étaient ses sources d’inspiration, ses « moteurs ». Quand ce collègue lui a répondu spontanément : « Freinet, Monsieur le Ministre ! », la délégation a senti une certaine gêne. Cette découverte n’a rien changé aux décisions prises avec les « nouveaux très vieux programmes » de 2008 qui balayaient d’un revers de main les ouvertures des programmes de 2002. Il est vrai que le camp des progressistes, authentiques ou prétendus, ne s’était guère mobilisé contre la régression… et que l’on a laissé croire, durant plus de 4 ans de 2012 à 2016, qu’il était possible de refonder l’école avec des programmes désuets que l’on changerait plus tard, c’est-à-dire trop tard.

La résistance au changement, non pas celle des enseignants dans l’attente d’un grand dessein mobilisateur, mais celle du système, n’est pas nouvelle : la marginalisation de Freinet, l’oubli de Jean Zay, le renoncement au plan Langevin Wallon, la difficulté à mettre en œuvre la rénovation pédagogique des années 70, l’adhésion à la formidable marche arrière de Chevènement en 1983, l’abandon de la loi d’orientation de 1989 et son enterrement sans une larme, l’absence de réaction aux programmes de 2008 imposés brutalement prouvent à la fois que le conservatisme est toujours dominant et que le courage politique n’est pas une vertu importante dans une république où l’électoralisme à court terme éteint les plus belles idées.

Le combat et les difficultés de Jean Foucambert et de l’Association Française pour la Lecture, et plus récemment, les luttes courageuses des « désobéissseurs », au cours de la sinistre période de destruction de l’école de 2007 à 2012, dénoncés, désavoués, sanctionnés montrent que l’innovation est tolérée quand elle ne remet pas en cause le système, mais qu’elle peut être durement combattue par tout ce que le paysage éducatif compte  de réactionnaires. Des militants de l’ICEM ont payé cher leur engagement affiché, alors que la résistance passive, une compétence historique dans le monde enseignant, était infiniment plus confortable. Aujourd’hui, on reconnaît confidentiellement que les résistants pédagogiques avaient raison mais on a tellement peur d’un nouveau mouvement de désobéissance que jamais on n’osera ni réparer les injustices ni approuver la désobéissance. Gêne et indifférence ont été les comportements dominants tant au niveau des syndicats d’enseignants que des partis politiques, à quelques exceptions individuelles près.

Les dégâts sont considérables et difficilement réversibles.

La déception chez ceux qui espéraient un grand virage fondamental en 2012, l’amertume chez ceux qui ont souffert des destructions, la colère chez ceux que le « tâchisme » (accumulation des exigences administratives insensées) avait épuisé, le scepticisme généralisé ont eu raison des espoirs et des rêves. Le climat réel dans les écoles est terrible, bien dissimulé par le règne de l’apparence et l’autosatisfaction des gouvernants de tous bords.

Trois fonctionnements protégés envers et contre tout ont gravement obéré les chances de réussite d’un grand dessein pour l’éducation

  • Le maintien du fonctionnement pyramidal autoritaire avec ses tuyaux d’orgues et ses parapluies à chaque étage. La base est toujours écrasée. Il faut attendre les instructions et les ordres… et la paperasse ! il a fallu attendre février 2013 pour que l’on parle un peu de refondation dans les écoles. Il fallait attendre que les  inspecteurs d’académie aient rencontré les maires, que les négociations évoluent, que les inspecteurs soient mobilisés, que les circulaires et notes de service soient prêtes… Mieux, en novembre 2012, un inspecteur d’académie (devenu très bien en cour) expliquait à la presse régionale que tant qu’il n’y avait pas de nouveaux textes officiels, ceux du pouvoir précédent s’imposaient… Pour la refondation, il faut attendre…
  • La persistance d’un modèle hiérarchique obsolète. Comment peut-on refonder le système sans refonder l’inspection ?
  • L’évaluationnite aigue et le pilotage par les résultats apparents, en étant incapable d’analyser les pratiques qui les produisent

Il aurait fallu un souffle nouveau, une mobilisation de l’intelligence collective du terrain, une vision du futur, une globalisation des actions éducatives sur les territoires, un changement général et profond, de la confiance et du respect, au moins un peu  de rêve et d’audace. Nous n’avons eu que réparations, restauration du passé, bricolages, corrections aux marges, administration, frilosités, gestion, technocratisation… sans rien changer ni aux fondations ni aux  fondements ni aux pratiques. La juxtaposition des activités péri éducatives à des activités scolaires qui ne changent pas, l’absence de mobilisation de l’éducation populaire du terrain  pour contribuer au changement de l’école, l’absence de sens donné à la notion de projet éducatif avec des finalités communes explicites pour l’ensemble des partenaires et des acteurs, le piège du temps scolaire comme préalable… rien ne pouvait contribuer à une réussite de l’ambition affichée au lendemain de l’élection présidentielle.

Et il faut ajouter à ce paysage torturé la complaisance et la compromission de trop de responsables politiques, syndicaux et associatifs, dévots ou dépendants. « Il faut attendre et patienter, il faut bien  commencer, on ne peut pas faire la révolution, c’est quand même mieux qu’avant »… Que n’ai-je entendu au lendemain de mes alertes multiples !!! Sans compter la marginalisation de ceux qui tentaient de solliciter de vrais changements, considérés comme  des ennemis ou des complices de l’opposition. Quel meilleur moyen d’enterrer les réformes que de réparer l’existant sans le changer ?

Dans ce contexte si triste, les innovateurs, les militants pédagogiques ont des raisons de se décourager voire de renoncer. Il faut pourtant continuer le combat, saisir la moindre possibilité de progrès, entretenir toujours les lueurs d’espoir, refuser de fabriquer des leurres qui protègent l’immobilisme, résister aux conservatismes dominants, s’opposer à l’autoritarisme du système et à la pensée unique, revendiquer collectivement la démocratie et la liberté de penser, exiger le droit de rêver encore. Pour une vision de l’éducation, pour les enfants… et pour nous-mêmes, pour entretenir le bonheur de faire l’école.

Freinet n’est pas mort.

Le preuve, il inspire toujours des enseignants en Finlande… et partout dans le monde. Puisse-t-il continuer à inspirer des éducateurs en France, terre de liberté, d’égalité, de fraternité !

Pierre Frackowiak

Inspecteur honoraire de l’Education Nationale

Publié sur Le Nouvel Educateur n° 229 «Cinquantenaire... Freinet toujours debout»Le Nouvel Educateur n° 229 «Cinquantenaire... Freinet toujours debout»

 

Co-auteur de

L’éducation peut-elle être encore au cœur d’un projet de société ? avec Philippe Meirieu. Editions de l’Aube. 2008. Réédité en format de poche en 2009

Auteur de

Pour une école du futur. Du neuf et du courage. Préface de Philippe Meirieu. Editions Chronique Sociale 2009

La place de l’élève à l’école. Post face de Philippe Meirieu. Editions Chronique Sociale. 2011.

L’école. En rire, en pleurer, en rêver. Avec les dessins et bandes dessinées de Jacques Risso. Préface d’André Giordan. Post face de Philippe Meirieu. Editions Chronique Sociale 2012

Auteur de la préface et de la postface de

Apprendre par la réciprocité. Claire Heber Suffrin. Chronique Sociale. 2016. Pages 11 et 12, 129 à 136.

Dernière modification le jeudi, 05 janvier 2017
Frackowiak Pierre

Inspecteur honoraire de l’Education nationale. Vice-président de la Ligue de l’Enseignement 62. Co-auteur avec Philippe Meirieu de "L’éducation peut-elle être encore au cœur d’un projet de société ?". Editions de l’Aube. 2008. Réédition en format de poche, 2009. Auteur de "Pour une école du futur. Du neuf et du courage." Préface de Philippe Meirieu. La Chronique Sociale. 2009. Auteur de "La place de l’élève à l’école". La Chronique Sociale. Lyon. Auteur de tribunes, analyses, sur les sites educavox, meirieu.com. Prochainement, une BD avec les dessins de J.Risso :"L"école, en rire, en pleurer, en rêver". Préface de A. Giordan. Postface de Ph. Meirieu. Chronique Sociale. 2012.

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