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Comment les collectivités territoriales, la recherche, les associations et le système éducatif s’y prennent-ils pour répondre aux nouveaux besoins éducatifs à l’ère du numérique ? Dans le cadre de son Événement associé à Ludovia, l’An@é proposait le 24 août une table ronde animée par Michel Pérez, son président sur ce thème  « De la décision politique à l’implication des différents acteurs et des élèves, comment le numérique peut-il remodéliser les espaces éducatifs ? »  

Michel Pérez situait les enjeux du débat autour de la difficile exigence pour les collectivités territoriales de gérer la réorganisation de l'espace scolaire qui est cependant un moyen décisif d'agir sur les pratiques à l’heure où les outils numériques prennent une place toujours plus grande. En effet, la nécessité est forte de structurer la pédagogie des outils numériques dans l’espace éducatif, c’est à dire de créer un espace approprié permettant de structurer le rapport pédagogique au numérique.

Les usages éducatifs du numérique sont le cœur du problème.

bisOn en revient toujours aux considérations techniques bloquantes, avec les soixante mètres carrés contraints de la salle de classe. Et la question ultime reste toujours celle des moyens matériels et du coût économique des constructions et des installations sur lequel on bute inexorablement.

D’emblée, un constat s’impose : les établissements livrés aujourd’hui ont été conçus à l’époque où la tablette tactile n’existait pas et où on n’avait pas intégré la notion de dé-fonctionnalisation de la salle de classe. En effet, avec le numérique, les classes ne devraient plus être spécialisées : il conviendrait au contraire de rechercher la modularité et la flexibilité de l'espace et du temps.

On dispose aujourd’hui des résultats de recherches développements en technologies de l’éducation dans le domaine de l’aménagement de l’outil spatial dans l’espace éducatif.

Afin de penser autrement l’occupation de  l'espace et l’aménagement de l'outil spatial, on travaille aujourd’hui avec des maquettes numériques qui intègrent le coût des matériels dans le temps. Des maquettes 3D conçues selon la technologie BIM (Building Information Modeling), montrent comment intégrer une planification adaptée et directement compréhensible par les usagers.

Or la mobilité n’est pas intégrée si ce n’est dans les classes spécialisées. C’est pourquoi, des travaux ont été réalisés sur la réorganisation des espaces[1]. Cependant une concertation est nécessaire pour travailler sur les espaces avec cohérence. Les efforts collectifs des usagers, des associations, des créateurs, des architectes doivent susciter un nouvel élan pour anticiper le bouleversement des pratiques et éviter la disruption annoncée par Bernard Stiegler[2] qui serait fatale à l’école publique.

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La concertation entre usagers, associations d’éducation, chercheurs, autorités académiques et collectivités territoriales débouche aujourd’hui sur de nouvelles solutions d’aménagement de l’espace scolaire incluant y compris sa mutualisation sociale.

C’est de toute évidence la vocation d’éduc en Scène que de créer ces passerelles numériques indispensables au progrès de la conception, des usages pour une réelle synergie entre les trois piliers de l’éducation numérique : ressources, apprentissages et formation.

Camille Capelle, Maître de conférences à l’Espé d’Aquitaine situait le rôle d’ «éduc en Scène » dont elle est vice-présidente, en précisant que cette association est en filiation directe avec l’An@é, par la diversité des institutions impliquées (Région, rectorat, Canopé, An@é, Cité Numérique), par la diversité des acteurs enseignants, cadres de l’éducation, chefs d’entreprise, chefs de projet, artistes, médiateurs et l’implication de la Recherche pour éclairer l’Education.

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Comment les collectivités territoriales et le système éducatif s’emploient-ils à répondre aux besoins de mobilité des élèves dans l’espace scolaire à l’ère du numérique ?

Thierry Cagnon, Directeur de l’Éducation à la Région Nouvelle Aquitaine, formulait son rôle dans une perspective contraignante : « Il y a des gens qui pensent, qui créent, qui ont des envies… Moi,  j’ai des contraintes à gérer. » En effet, la Région a la volonté de transformer l’espace scolaire d’apprentissage, mais au-delà de l’exercice des compétences partagées, elle a pour objectif essentiel la réussite des élèves ainsi que leur insertion professionnelle et citoyenne.

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Dans ce contexte, il faut d’abord gérer des contraintes :

  • Construire « Beau », ce qui n’est pas nécessairement fonctionnel,
  • Construire un peu partout : face aux multiples sur les propositions des Maires, il est indispensable d’arbitrer.
  • Construire de manière utile, voire agréable pour la réussite des élèves, car si les conditions ne sont pas bonnes, les élèves décrochent ou vont vers le privé.

La grande gageüre est qu’on n’est pas tout à fait sûr de savoir faire « le Lycée du Futur », car on ne le connait pas, compte tenu des évolutions extrêmement rapides. Et les acteurs de l’Education nationale n’ont pas tous les mêmes besoins. Cela crée une autre difficulté…

Avec l’arrivée du numérique, on a installé des classes informatiques qui n’ont pas bénéficié à tous les élèves. Aujourd’hui, on installe des classes mobiles qui demandent du mobilier plus léger car les chaises doivent être bougées. « C’est gagné si les enseignants bougent les chaises ! »

Cependant il faut traiter tous les espaces : il ne faut pas oublier la restauration qui est aussi un espace important et pour les élèves et donc pour la Région. C’est un moment éducatif où l’on peut mettre en œuvre une politique d’éducation à la qualité et contre le gaspillage. Et chercher aussi la meilleure configuration, le meilleur emplacement pour le CDI.

Il faut savoir qu’il s’écoule 4 à 5 ans entre la prise de décision et l’inauguration : et pendant ce temps, la demande sociale évolue ! En 6 ans, on peut construire 1, 2, voire au plus 3 lycées. Actuellement, en Nouvelle Aquitaine, 2 lycées sont construits, un troisième est en projet.  Et il faut ajouter à cela les 111 projets de rénovation.

Philippe Faure[3] , artiste numérique est lauréat de la Fondation Magrez. Il insistait sur la place de l'art, de l’esthétisme et de la créativité qui est une valeur centrale dans son action auprès des élèves qu’il rencontre dans les missions que lui confie la DRAC. Pour lui, l’Art est une forme de pensée, de vie. L’artiste plasticien crée des objets d’art et les vend, mais faut aller plus loin. Il faut donner une forme de créativité aux enseignants, la liberté d’expérimenter, de s’approprier de nouvelles technologies. Les outils sont là. On peut faire de la 3D en 2 heures et créer très facilement des fichiers d’art numériques, même avec un matériel basique. Il entame une réflexion sur des concepts avec des collégiens en dehors de la classe, puis tout le monde rentre et on crée ses propres objets.

Photo TR2On se heurte à un manque de personnes pour former les enseignants et pour la maintenance informatique. Il est en outre indispensable que les espaces scolaires s’adaptent aux contraintes matérielles et techniques.

Un espace scolaire idéal verrait la clé USB remplacer le sac d’école, des mobiles à volonté, des écrans, de bons ordinateurs à la mémoire puissante qui pourraient servir à tout le monde quelle que soit la discipline.

Pour Philippe Faure, il est possible de susciter le besoin d’apprendre par la créativité. Dans cette perspective, l’élève doit devenir enseignant.

Pour cela, il faut enlever les barrières : créer des espaces « open bar, open source » et enlever les antivirus… Enfin, il faut reprendre en mains cette société mutante, en hybridation. La créativité est un maître-mot, mais la Formation des Enseignants est indispensable. On redonne ainsi confiance aux élèves et aux enseignants.

Michel Pérez rappelait à ce sujet les propos de Philippe Jamet, Directeur général de l’Institut Mines-Télécom qui affirmait dans une récente conférence « le besoin de ressourcement des enseignants et la nécessité de revoir la pédagogie de la Pédagogie. »

Camille Capelle, avec sa vision de responsable de formation à l’Espé d’Aquitaine et de chargée de mission universitaire sur les nouveaux espaces d’apprentissage, expliquait la nécessaire réadaptation des espaces : c’est pourquoi l’Université réfléchit sur les usages de demain. Les questions sont nombreuses pour imaginer, projeter des espaces, utiliser les effets du design pour que les gens s’y sentent bien.

L’Université cherche à créer une typologie des usages innovants pour penser les espaces de demain où les élèves soient vraiment les acteurs de leur formation. L’ESPE pourrait être le lieu où les étudiants fassent naître et expérimentent les innovations au lieu de reproduire ce qu’ils ont vécu.

A l’heure de la multitude[4], il n’y a plus de modèle, comme l’ont écrit Henri Verdier et Nicolas Colin.

Face à la rapidité des évolutions, les formations des enseignants ont du mal à placer les élèves au cœur du travail dans les pratiques pédagogiques. Il reste aussi beaucoup à faire pour la modularité des espaces scolaires et pour la connectivité.

Thierry Cagnon considère que le coût de ces aménagements n’est pas la question. L’élève bouge, apprend dans des lieux très divers : en cours, chez lui, en restauration, dans ses parcours extérieurs en EPS sur tablettes… L’Inspection générale, l’ESPE réfléchissent.

Mais à quel moment cela sera-t-il fait «  pour de vrai » par la Région ?

P1030986Les lycées présentent une grande diversité. Les lycées agricoles sont les plus intéressants, car les enseignants sortent, des personnes extérieures viennent. On a la possibilité d’y accueillir des Startup à partir d’initiatives enseignantes, de produire avec les élèves.

L’Enseignement professionnel est aussi un lieu de mutation, car la mobilité des élèves existe, ainsi que la ressource numérique qui y est supérieure à celle des Lycées d’enseignement général.

Tout y est trop figé, cloisonné : on pourrait adapter les référentiels, les CDI, les labos de langues afin que chaque discipline en profite. Cela implique que les enseignants sortent de leur classe et s’adaptent et adaptent les différents espaces aux besoins des élèves à l’exemple des Ateliers Médialangues créés dans tous les lycées d’Aquitaine en concertation avec le Rectorat.

Nous devons faire un lycée apprenant sur un territoire apprenant, un « réseau d’établissements apprenants » avec les Conseils départementaux : ENT du Second degré Collège ouvert au 1er degré. Il faudrait le faire rapidement, car beaucoup de générations d’élèves sont en marche.

On ne peut que regretter la frilosité de la Recherche-Action à l’Université, car les collectivités ont besoin de ces orientations issues de la recherche : on ne sait pas faire dans la collectivité, mais on sait gérer les contraintes.

Quand allons-nous vraiment changer d’ère pour passer au numérique dans la Formation et dans l’Action ?

Camille Capelle  considère que l’on est déjà dans le numérique, mais les jeunes enseignants, s’ils ont des pratiques personnelles, ont cependant des difficultés à les utiliser avec des élèves. Il faudrait pouvoir sortir les téléphones mobiles des élèves, apprendre à se servir des outils. Les étudiants sont très demandeurs, mais face à l’interdiction des téléphones, une réflexion est à mener avec les chefs d’établissements.

Michel Pérez rappelle les constats positifs faits dans les Landes par l’Inspection générale de l’Education nationale, lors de l’évaluation du dispositif « Un collégien, un portable » ou en Corrèze avec l’opération « Ordicollège 19 ». On a pu observer que les élèves s’emparent très vite des outils et des réseaux, notamment en créant à leur propre initiative des groupes privés sur Facebook qui reconstituent le groupe classe pour générer leur propre espace virtuel d’échange et de mutualisation.

L’avenir est au BYOD, car si l’on objecte que le téléphone portable est interdit dans l’enceinte scolaire, celle du Smartphone qui est un véritable ordinateur, elle ne l’est pas. Et certains établissements visités récemment dans l’académie de Strasbourg[5], n’ont pas hésité à modifier le règlement intérieur pour mentionner que cet usage est autorisé en classe « pour une utilisation pédagogique ».

Marcel Desvergne, vice président de l’An@é, insiste sur le rôle que va jouer « éduc en scène ». On vit la complexité de l’écosystème de notre société numérique mondiale en mutation, avec l’émergence de pays tels que la Chine ou l’Inde…

P1040150La question qui se pose est : " Comment peut-on anticiper ? " Comment pourrait-on faire comprendre à tous les acteurs ce qui peut se passer, avec le maximum de partenaires ? Beaucoup de gens ne s’y retrouvent pas. Face à leurs inquiétudes, il faut donner des réponses, rassurer. Cela n’est pas facile avec les métiers qui disparaissent, les chaînes info en continu qui ne montrent que les dysfonctionnements de notre société. Comment les lecteurs, les internautes et les mobinautes peuvent-ils être informés en même temps ? Et de rappeler l’exemple de Denis Mollat, premier libraire de France, qui a su anticiper le numérique il y a 25 ans et répondre aux attaques de la destruction anticipée du livre en intégrant une série d’activités culturelles, en adaptant sa communication…

Il convient ici de rappeler quelques priorités de l’An@é pour 2017-2018 : installer éduc en Scène à la Cité numérique de Bordeaux dont l’achèvement prendra du temps, car il s’agit d’une construction complexe au vu du nombre de structures représentées. ( Nous poursuivrons également pour la deuxième année le Carnaval numérique à la Cité des Sciences. et nous réunirons un Forum des auteurs d'Educavox en mai !)

P1040161Jennifer Elbaz, vice-présidente de l’An@é, évoquant « Startup for kids »[6] auquel elle participe posait à Thierry Cagnon la question de l’engagement de la Région pour les Start up et pour les contenus.

Thierry Cagnon considère que nous sommes dans une période charnière. On n’est plus aujourd’hui sur l’équipement, mais sur la ressource et sur l’usage. Il faut arriver au bon niveau d’usage pour augmenter la ressource. En effet, des ressources très différentes sont nécessaires pour ces nouveaux usages. Canopé est le partenaire de la Région, car la labellisation est nécessaire aux enseignants.

Il faut penser horizontal, réseaux.


[1]http://www.educavox.fr/accueil/reportages/concevoir-et-amenager-les-espaces-et-les-batiments-educatifs-a-l-ere-du-numerique

[2]Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ? Bernard Stiegler, Les liens qui libèrent, 2016

[3] Les travaux de Philippe Faure sont visibles sur son site : http://philippefaure.net/

[4]L’Age de la multitude (Entreprendre et gouverner après la révolution numérique) : Nicolas Colin et Henri Verdier, ed. Armand Collin

[5]http://www.educavox.fr/innovation/pedagogie/comment-l-ecole-change-avec-le-numerique-dans-l-academie-de-strasbourg

[6] Startup for kids veut être « un carrefour d’échange et de rencontre entre, les enfants, le monde de l’éducation, les parents, les Startups, les grands groupes, les pouvoirs publics, le monde de la recherche et les investisseurs » http://startupforkids.fr/presentation/

 

Dernière modification le lundi, 18 septembre 2017
Ruant Viviane

Administratrice de l'An@é.  Professeur d’histoire et géographie en lycée retraitée.

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