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L’ensemble de l’activité humaine est aujourd’hui bouleversé par les transformations que le numérique lui imprime, au cœur même de la vie quotidienne de chacun. Les conditions de travail sont profondément transformées, voire altérées par une dislocation spatio-temporelle qui brouille les frontières entre les temps et les lieux d’activités publics et privés.

La transformation numérique n’est pas réductible à ses aspects techniques : elle bouleverse en effet l’ensemble des conditions de vie, de sociabilité, de travail, de communication, d’accès à l’information à la connaissance et au savoir. Le monde qui s’ouvre à nous est celui des réseaux, c’est « l’Âge de la multitude »[1], par opposition au monde construit de manière pyramidale : celui d’une société fondée à l’aube du XXème siècle sur un modèle industriel taylorien.

Nous avons changé de paradigme dans le mode de création de la valeur en passant du modèle fordiste au modèle de la multitude.

Tous les systèmes de production sont perturbés par cette mutation, de même que sont atteintes toutes les catégories sociales et toutes les classes d’âge : nous sommes au cœur d’un processus disruptif (Bernard Stiegler[2]) qui tend à détruire l’existant pour instaurer une nouvelle réalité. Le temps présent est celui de l’ATAWAD (« Anytime, Anywhere, Any device ») où l’accès aux données est permanent, de n’importe où et par tout objet connecté.

Dans le même temps, l’école, lieu de transmission de culture, de savoirs et de construction du citoyen, évolue lentement, peinant à s’adapter à ces bouleversements : les espaces architecturaux scolaires demeurent inchangés, les modalités de communication entre les différents acteurs restent figées sur des modèles d’une organisation rigide, pyramidale fondée sur la transmission frontale des savoirs selon la règle des trois unités : unité de temps, unité de lieu, unité d’action.

Ainsi, dans le domaine de la formation, la sphère formelle est questionnée par l'informelle, car l’intelligence est augmentée grâce aux outils auxquels nous avons accès en connexion.

Il faut désormais parler d’environnement personnel d'apprentissage avec l’avènement de « l'individu-plus » (individu augmenté) décrit par David N. Perkins. Dans la sphère de la formation, il faut dorénavant prendre en compte les « apprenants 2.0 » qui portent un nouveau rapport aux savoirs : cela implique un nécessaire changement de posture du formateur qui devient un médiateur, un accompagnateur, voire un « community manager » (D. Boullier) et non plus un dispensateur de savoir.

 

L’Ecole questionnée

Face à ces nouveaux modes d’organisation, de communication, d’échange d’information et de construction du savoir, l’Ecole se trouve au cœur d’un profond questionnement.

En effet, la transition numérique à l'école est complexe : elle ne se résume pas à l'entrée de nouveaux outils en classe, car tout l’environnement scolaire est questionné par de nouvelles pratiques : innovation pédagogique, créativité et travail collaboratif, production d'objets multimédias, utilisation des outils personnels par les jeunes en sont désormais l’esprit. Cette mutation profonde implique aussi un nouveau mode de pensée : l'esprit de programmation.

Les enseignants sont parfois désemparés par les comportements de leurs élèves, par leur rapport à l’autorité, par leur besoin d’échange, de connexion aux réseaux sociaux, par leur désir d’indépendance et d’individualisation nés des possibilités d’activité augmentée que leur confèrent leurs outils numériques personnels.

Les enseignants sont aussi conscients du fait qu’ils doivent acquérir de nouvelles compétences professionnelles face à une exigence accrue de la société (80% des français sont favorables au développement du numérique à l’école) qui en appelle à leur capacité d’innovation, de création de ressources, d’information permanente via les réseaux. Une complète réadaptation de leur posture et de leur comportement professionnel est inéluctable.  Il y a là matière à réinventer le métier d'enseignant : la formation des professeurs est centrale pour la réussite de l’école numérique.

A l’heure des Moocs, certains annoncent la disparition prochaine de l’école face aux nouvelles modalités de formation : distance, connexion, augmentation.

Il y a longtemps déjà, en 1971, Ivan Illich annonçait l’avènement d’une « Société sans école » : nous voici confrontés à cette prédiction. Plus près de nous, en 2009, pour Allan Collins et Richard Halverson[3], « ces nouvelles technologies créent des possibilités d'apprentissage qui concurrencent les écoles et les collèges traditionnels. Les gens à travers le monde choisissent d'apprendre hors de l'école, dans les familles, les bibliothèques, les cafés Internet, et les lieux de travail, où ils peuvent décider ce qu'ils veulent apprendre, quand ils veulent apprendre, et comment ils veulent apprendre ».

Enfin, nombreux sont ceux qui parlent déjà de l’abandon du modèle des écoles « en dur » (« brick and mortar schools »), lui substituant des formes d’éducation totalement renouvelées où les salles de classe se transformeront en salles de réunion (« meeting rooms ») pour des apprentissages coopératifs[4].

Cependant, un risque menace l’école dans un proche avenir : occupée à la transmission de modèles du passé plus qu’à l’anticipation des besoins de demain, l’école pourrait devenir caduque, certains parents lui préférant d’autres modalités de formation. Elle perdrait ainsi son rôle central qui est d’assurer une instruction publique équitable porteuse de valeurs sociales et morales.

Comme le souligne R.E Eastes[5], elle pourrait alors devenir « la cible de mouvements politiques ou religieux défendant des intérêts particuliers, contestant le principe de laïcité jusqu’à réclamer l’exclusion de l’école de toute manifestation sociale ou culturelle qui soit contraire à leurs valeurs spécifiques ».  Nicolas Colin confirme aussi le schéma qui se dessine : « Un scénario probable dans ces conditions est que le système échoue à se transformer, comme c’est le cas dans la plupart des organisations fordistes, et qu’un autre système se développe à la marge jusqu’à grandir et provoquer des défections massives[6] ».

Nous voici donc au cœur du sujet. A l’heure du numérique, l’école peut-elle disparaître faute d’avoir su s’adapter, faute d’avoir su se transformer ? Est-ce la fin de l’école ou la fin d’un modèle d’école ?

Michel Pérez

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[1] Nicolas Colin et Henri Verdier : L’âge de la multitude. Entreprendre et gouverner après la révolution numérique, Armand Colin 2015

[2] Bernard Stiegler: Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? Paris, Les liens qui libèrent, 2016.

[3]Rethinking education in the age of technology: the digital revolution and the schools

2009 : New York: Teachers College Press. Repenser l'Education à l'ère de la Technologie : révolution numérique et scolarisation en Amérique

[4]Rapport d’enquête « Education in 2030 » du World International Summit on Education (WISE)

[5] Richard-Emmanuel Eastes, The Conversation.com, pour-reinventer-lecole, 19 juin 2016

[6] Nicolas Colin, « Education nationale : l’impossible défection ». L’Obs, n°2712 du 27/10/2016

Dernière modification le dimanche, 02 avril 2017
PEREZ Michel

Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale (spécialiste en langues vivantes). Ancien conseiller Tice du recteur de Bordeaux, auteur de nombreux articles et rapports sur les usages pédagogiques du numérique et sur la place des outils numériques dans la politique éducative. Président national de l'An@é.

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