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À l’encontre des théories du laissez-faire, la transition numérique en cours nécessite un retour de l’État, allié aux entrepreneurs, et une réinvention de son modèle de protection sociale. C’est la thèse que soutient Nicolas Colin, cofondateur de la société d’investissement The Family, dans son dernier ouvrage consacré à l’impact du numérique sur l’économie et les modèles sociaux (Hedge : A greater Safety Net for the entrepreneurial Age, CreateSpace Independent Publishing Platform, 2018).

Nicolas Colin était invité le jeudi 6 décembre  par la Fondation Jean Jaurès à présenter ses réflexions et analyses à propos des mutations en cours du tissu économique, leurs similitudes avec les révolutions technologiques précédentes, leurs impacts sur le paysage politique des démocraties occidentales et le rôle que pourrait jouer l’État dans cette transition. La rencontre publique était animée par Adrienne Brotons, membre de l’Observatoire de l’économie de la Fondation Jean-Jaurès.

Le numérique est-il une source de déséquilibre ou de croissance ?

 

Le technological backlash (le contrecoup technologique) est une partie du sujet : le numérique a trahi nos espérances, il n'est plus vu comme une opportunité mais comme une menace. Aux USA la classe moyenne se sent fragilisée par le numérique qui profite à la Chine plus qu’aux pays émergents.

Nicolas Colin en parle depuis 2009. Étant ingénieur en informatique à l'origine, puis Inspecteur général des Finances il a réfléchi à cette époque dans un rapport pour le Ministère de la Culture, à l’avenir des filières musicales, du cinéma et du livre avec le numérique pour constater que les nouveaux entrants bouleversent l'équilibre de chaque filière. Beaucoup d'argent passe de l'ancien monde vers le nouveau monde. Cela crée des effets de rabot, des licenciements. A l'époque on pensait que cette tension n'existait que dans certaines filières. On a compris après qu'il allait transformer toutes les chaînes de valeur, car toute l'économie allait devenir numérique avec beaucoup de casse dans cette transition. Puis, travaillant avec des entrepreneurs, il a pris la plume avec Henri verdier en 2012 pour écrire L’Age de la multitude. Ce travail fut très salutaire. Ils ont constaté que les deux mondes ne se comprenaient pas du tout : les Startup voient le vieux monde comme une énorme bureaucratie, et les autres voient les petites Startup comme des jeunes qui s'amusent dans un garage. Certaines allaient devenir les plus grandes entreprises du monde. On voit bien aux USA ce qui se passe : des anciennes Startup dominent aujourd’hui le monde de l'économie. Si on ne fait pas grandir nos Startup on sera dépassé dans l'économie mondiale. On a cherché la thèse du livre avant d'écrire : l'économie numérique a plus de puissance à l'extérieur des entreprises qu'il y en a à l'intérieur. C'est le contraire du moment précédent. Les Startup se sont organisées pour capter la puissance de l'extérieur et faire levier.

Dans chaque filière de l'économie, les vieilles entreprises sont progressivement remplacées par les nouvelles qui concentrent la puissance des milliards d'individus connectés en réseau. On constate l’obsolescence de certaines institutions du vingtième siècle telles que le droit d'auteur, le système fiscal, le droit du travail, l’organisation de la protection sociale conçues pour l’économe fordiste du 20ème siècle. Les institutions ne sont pas adaptées à l'évolution de ces entreprises. Il y a une redistribution au niveau mondial, une guerre de positionnement avec des pays qui partent plus vite comme la Chine, car ils n’ont pas la même histoire industrielle. D'autres pays occidentaux ont tellement excellé dans l'ancien paradigme de l'économie fordiste, qu'ils ne peuvent pas tirer le meilleur parti de cette vague. Un piège se referme sur nous.

Comment analyser la crise des « gilets jaunes » ?

 

Pour réagir, il y a trois étapes : il faut d'abord se rendre compte qu'une transition est à l'œuvre dans tous les domaines : santé, finance, éducation, automobile. Il faut ensuite comprendre comment ça se passe,  puis créer les conditions du changement et passer à l’action.

On a souvent pensé que l'économie numérique allait déconcentrer l'économie dans l'espace. C'est exactement le contraire qui se passe. Les gens se concentrent de plus en plus dans les grandes villes. A l'époque de la révolution industrielle, les usines étaient dans les villes. On les a sorties des villes par manque de place, à cause de la pollution et du coût du foncier. On a orchestré la logistique en apprenant à transporter, en inventant le container maritime, l'automobile qui sert à aller du lieu de travail vers la résidence. Il fallait des routes, des ménages qui peuvent emprunter pour acheter des maisons, des automobiles etc. L'économie fordiste du vingtième siècle a sorti tout le monde des villes et on a créé une distribution des ressources sur l'ensemble du territoire.  La plupart des activités au cœur de l'économie fordiste sont toutes celles à qui on pouvait appliquer l'organisation scientifique du travail qui fait gagner de la productivité pour financer la croissance.

L'éducation se prête mal à l'organisation scientifique du travail. On essaie d'industrialiser, mais on n'arrivera pas à gagner de la productivité. Il faut considérer deux secteurs : celui où l'organisation scientifique s'applique et l'autre. Dans le premier secteur, il s’agit d’organiser le travail en tâches, de normaliser les tâches, d’améliorer les performances, et finalement, par définition, on en vient à l'automatisation. Le dernier bout du chemin est celui où on rajoute la robotique et les logiciels et ensuite on se passe des travailleurs. Tous ces emplois disparaissent avec la transition numérique qui permet de se débarrasser complètement des travailleurs. Toute la main-d'œuvre va devoir se redéployer vers les secteurs de service, des activités où il y a de l’interaction humaine qui rompt la routine qui est le modèle de la production industrielle. On ne peut plus générer de la productivité par le modèle tayloriste.

Les services de proximité seront le secteur ou on pourra générer le plus d'emplois. Cette économie se concentre obligatoirement dans les villes. On voit une grande instabilité de cette économie numérique où la durée de vie des entreprises se raccourcit. On perd vite son emploi et on en retrouvera un plus vite en ville où se concentrent tous les nouveaux emplois. Pour les gens bloqués à l'extérieur des villes, il n'y a plus d'emploi. C'est une manifestation propre à un contexte français, c’est la manifestation d'une partie de la population qui est en train de perdre ses emplois pour des emplois peu attractifs. Il faudrait rendre ces nouveaux emplois plus attractifs. Quelles réponses peut-on apporter aux gilets jaunes? Il y a le problème de l'urgence et peu de solutions concrètes à apporter. Pourquoi les entreprises numériques ne paient pas d'impôts ? Parce que les impôts n'ont pas été conçus pour eux. L'industrie musicale n'existe que dans cinq pays du monde : la France, les USA, le Japon, l’Allemagne et le Royaume Uni. En France on aime entrer sur les questions politiques par la fiscalité.

Comment réinventer le contrat social pour une économie plus numérique?

 

Cette réflexion est au cœur du dernier livre de Nicolas Colin. Avec des illustrations de toutes les raisons pour lesquelles les gens qui ont perdu leur travail dans le système fordiste ne sont pas pressés d'en trouver un autre. L'inadéquation de l’emploi n'est qu'un problème. On est dans une économie de proximité avec des salaires très bas, la vie dans les villes est chère, ces emplois sont dominés par l’emploi féminin et c’est un problème pour les hommes, les contrats de travail sont minimalistes. En outre il y a des secteurs protégés par des réglementations qui ferment aux entrants (exemple des taxis). Il faut détendre le marché du logement, renforcer la protection sociale des emplois de proximité, assouplir le plafonnement des entrants etc...

La naissance de l’économie fordiste s'est faite dans la douleur qui a culminé dans la deuxième guerre mondiale. Les syndicats ont créé un agenda qui englobait tous les problèmes politiques et sociaux créés par l'économie fordiste naissante. De nouveaux types de syndicats sont apparus aux USA pour encadrer les nouveaux travailleurs de l'industrie. Aujourd'hui il faut s'occuper des nouveaux travailleurs, mais on a attendu trop longtemps. On n'a pas de nouveaux syndicats.

Est ce que la transformation numérique explique les nouveaux modèles politiques?

 

Tous les soubresauts actuels sont une réplique de ceux des années 20 et 30. On quitte une économie dominée par l'automobile pour une économie dominée par le numérique et les nouvelles technologies. Le fascisme a touché les plus grands pays du monde à cette époque. Aujourd'hui c'est le même processus avec le numérique. Il n’y a sans doute pas de réponse politique institutionnelle. Il faudrait mettre en place les conditions pour que tout le monde ait la possibilité d'y participer. Il faut aussi réinventer la démocratie qui a été inventée au vingtième siècle. On devrait se méfier de tout ce qui a été inventé pour une économie fordiste.

Aujourd'hui le changement est multidimensionnel et il sera nécessaire de trouver une nouvelle manière pour le peuple de débattre, de réagir, de s'informer. Les gilets jaunes sont organisés en réseau qui ne fait pas émerger un chef. Notre démocratie va être sévèrement mise à l'épreuve, jusqu'à accueillir cette nouvelle réalité qui constate qu'il y a plus de puissance à l'extérieur qu'à l'intérieur.

On manque surtout d'innovation.

 

9782200615987 001 T« Something different that has an impact » (quelque chose de différent qui a un impact) : c’est la définition de l'innovation. Une idée nouvelle doit être mise en œuvre à grande échelle pour devenir une innovation. On n'a pas encore découvert les institutions qui permettraient d'encadrer la démocratie en réseau. Mas l'innovation dans les entreprises évolue plus vite que l'innovation institutionnelle.

La concentration est structurelle dans l'économie numérique parce qu'elle donne la prime aux entreprises qui innovent en permanence, par exemple Amazon, qui perçoit des rendements croissants d'échelle. Ce type d'économie est gouverné par des extrêmes. Si une entreprise cesse d'innover comme Yahoo elle s'effondre, car les utilisateurs vont aux meilleurs produits. Ce sont les individus connectés en réseau qui détiennent la puissance et qui donnent leur soutien aux entreprises qui les servent bien. Chez nous, on est en train de laisser quelques entrepreneurs tirer les marrons du feu : la première génération a compris avant les autres où est la puissance, et les autres continuent à faire à l'ancienne. Il faut avoir assez d'entreprises qui apparaissent pour contester la concentration des premières. Ce qui protège Google c'est sa force de vente : ils ont les relations avec les annonceurs.

Les offres de rachat sont trop tentantes pour un entrepreneur innovant qui a peur de ne pas arriver à maintenir le rythme. Ces entreprises innovantes sont rachetées parce que leurs entrepreneurs ne peuvent pas trouver des fonds, des talents : il y a incertitude, donc concentration. Les bâtisseurs d'éco- système tels que The Family[1] (Nicolas Colin en est le cofondateur) essaient d'aider à cette évolution.

Le numérique ne fabrique de la valeur que quand ça permet d'ouvrir l'organisation et lui donner de la puissance. Pas en renforçant de grandes organisations fordistes.

Pourquoi les DSI de l'Etat continuent-ils à acheter des produits du genre de Louvois[2]. La France est la championne du monde de ce genre d’échecs. On forme les meilleurs ingénieurs du monde et après on les fait travailler sur Louvois. C’est « The devil  we know » (le diable que nous connaissons) : on a fini par s'y habituer.

La concurrence a été inventée par l'économie des trusts. Avant l'économie fordiste, l'antitrust a été  faite pour protéger les petites entreprises, pas les consommateurs. A l'époque fordiste, l'échelle de valeur est tellement étirée qu'on ne peut plus s'y attacher. On décide alors de s'intéresser à la protection du consommateur. Au numérique, le consommateur est très satisfait, même s'il fait souffrir des travailleurs ailleurs pour avoir le confort maximum.

Le numérique nous fait revenir au dix-neuvième siècle, augmenté par l'informatique et les réseaux. Fake News, géographie des emplois dans les villes, il faut revenir à la vision qui consiste à protéger comme autrefois les entreprises, car les consommateurs sont trop puissants. On ne va pas tous travailler dans les services de proximité pas plus qu'à l'époque fordiste tout le monde ne travaillait dans les usines. Mais c'est là que se créait le maximum de valeur.

Grâce au numérique les services de proximité vont devenir la nouvelle frontière sociale où se créera le maximum de valeur ajoutée. Il faudra protéger et sécuriser ce type d'emploi et d'entreprise pour les rendre attrayants.

On peut peut-être aller vite sans passer par la case guerre, parce que le numérique permet d'aller plus vite. La crise écologique sera peut être notre guerre mondiale. La Grande Bretagne a raté l'apparition de la sidérurgie, car elle était dominée par la finance très enrichissante. La sidérurgie a été dominée par les USA et l'Allemagne. Les Chinois sont au vingt-et-unième siècle ce que les USA étaient au dix-neuvième.

Quel est le rôle de la puissance publique?

 

On avait tous été sauvés par les États au vingtième siècle. Méfions nous. Les grandes entreprises d'aujourd'hui sont déjà plus grandes que les États. Comment pourraient-ils leur imposer quoi que ce soit? Nicolas Colin se dit pessimiste sur l'État qui a été construit au vingtième siècle, à une époque où il n'était pas très gros. Aujourd'hui il est trop gros, l'État est partout.

Le numérique change tout : l'État s'occupait de secteurs improductifs, mais aujourd'hui ces mêmes secteurs peuvent devenir très productifs.

Propos recueillis par Michel Pérez


[1] Voir  à ce propos le site “Les barbares attaquent” porté par The Family : http://barbares.thefamily.co/

[2] Le logiciel unique à vocation interarmées de la solde (Louvois) est un projet informatique lancé en 1996 par le ministre de la Défense, pour unifier le calcul de la rémunération des militaires des armées françaises. Son développement a été marqué par plusieurs échecs, relances et réorientations entre 2001 et 2011. Le logiciel est enfin entré en service en avril 2011.

Dernière modification le mercredi, 19 décembre 2018
Pérez Michel

Président national de l'An@é. Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale (spécialiste en langues vivantes). Ancien conseiller Tice du recteur de Bordeaux, auteur de nombreux articles et rapports sur les usages pédagogiques du numérique et sur la place des outils numériques dans la politique éducative.

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