Après quatre années de recherche et de restauration, une inscription à l’inventaire du musée, le plancher est présenté à plat comme à l’origine. L’exposition croise les regards artistiques, médicaux, biographiques et ethnographiques.
Celui qui aurait rêvé plus jeune de devenir instituteur
Le Plancher de Jeannot a été réalisé par Jean Crampilh-Broucaret (1939-1972). Ce parquet de treize mètres carrés, énigmatique et fascinant notamment en raison de son message gravé, est à la source d’une profusion d’articles, de romans, de pièces de théâtre. L’exposition et son catalogue proposent des analyses sur le contexte de création, la généalogie de la famille de Jean Crampilh-Broucaret, et son environnement. En 1933, cette famille aisée connaît une relégation sociale en s’installant dans un village du territoire du Vic-Bilh dans le Béarn. Aussitôt mise à l’écart car « étrangère », la famille pourtant native d’une commune voisine tombe dans la déchéance quelques décennies plus tard.
Jean Crampilh-Broucaret a tenté de fuir la ferme familiale et a eu d’autres aspirations. Il a dû faire ses années de service militaire pendant la Guerre d’Algérie, s’est même engagé, et est revenu s’établir dans la maison-ferme. Les liens sont tissés par l’appartenance à la terre et à la maison. La sœur aînée Simone Crampilh-Broucaret (1925-2014) et son mari ont choisi de quitter les lieux malgré la règle de la cohabitation des générations, à cause de la violence du père.
Blessé de la Première Guerre mondiale, le père agriculteur a « attrapé la guerre dans sa tête ». Il se suicidpar pendaison dans la grange de la maison. L’héritier de l’exploitation familiale devient Jean Crampilh-Broucaret. Celui qui aurait rêvé plus jeune de devenir instituteur – il a été bon élève et obtient son BEPC en 1956 -, est décrit par son voisinage comme fou et asocial. Il vit au côté de sa sœur Paule Crampilh-Broucaret (1927-1993) qui souffre de troubles mentaux – on ne sait si ça a toujours été le cas –, elle finit « sauvageonne » dans un état déplorable.
Texte perforé de lettres dans un plancher
A la mort de leur mère en 1971, tous deux obtiennent l’autorisation qu’elle soit inhumée dans leur maison. Dans les mois qui suivent avant son décès en 1972, Jean Crampilh-Broucaret grave le plancher d’une chambre, tout près du corps enterré sous la cage de l’escalier. Cet acte évoque l’art comme un « instrument de perçage de la réalité » de Günther Uecker (né en 1930).
Ce texte perforé de lettres dans un plancher dénoncerait les comportements sociaux (de l’autre monde) par opposition à un moi intime probablement en fusion avec la sœur qui partage sa vie : « DE TOUT CRIME TORT A AUTRUI (…) NOUS JEAN PAULE SOMMES / INNOCENTS ». La religion est aussi martelée. D’autres termes renvoient ou confirment une persécution délirante. L’écrit dans lequel apparaît le nom d’Hitler ne peut être vu que par Jean et Paule Crampilh-Broucaret.
En 1994, le neuropsychiatre Guy Roux fait prélever l’œuvre de la maison du Béarn - mise en vente par Simone Crampilh-Broucaret -, afin de la préserver d’une destruction. En 2007, à l’installation du Plancher dans trois caissons rue Cabanis, à la lisière de l’Hôpital Sainte-Anne, des articles aux multiples interprétations tentent d’élucider le mystère. Dès 2021, de nouveaux espaces sont dédiés à ce plancher permettant une meilleure conservation et sa restauration.
L’exposition étudie l’œuvre dans sa globalité. Une dimension ethnographique complète les éléments biographiques. La riche documentation composée de textes et de photographies déconstruit fantasmes et croyances pour privilégier une approche authentique de ce témoignage artistique, longtemps défini comme un écrit de l’art brut. Les étapes de la restauration matérielle sont aussi présentées avec des analyses récentes.
Pour Anne-Marie Dubois, la commissaire d’exposition, il s’agit aussi d’une recherche qui restitue l’humanité de Jean Crampilh-Broucaret. Avec sa sœur Paule, ils représentent les symptômes du rejet, par leurs existences en marge de leur village. La famille a été riche, innovante mais étrangère et a souffert de ne pas appartenir au groupe, des jalousies, des rumeurs, d’une exclusion.
Fatma Alilate
Exposition Le Plancher de Jeannot
Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne, Paris
Commissaire d’exposition : Anne-Marie Dubois
Jusqu’au 27 avril 2025
Photos : Le Plancher de Jeannot photo 2 © CEE-MAHHSA
Le Plancher de Jeannot © CEE-MAHHSA