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Durant deux longs mois de confinement qui ont rompu toute possibilité de lien pédagogique direct entre l’école, les enseignants et leurs élèves, les outils numériques ont été les seules modalités capables de retisser un lien, non plus seulement pédagogique, mais plus exactement éducatif, car partagé, entre l’école, les enfants et leurs parents.

Durant ces mois de chamboulement, la donne a changé et le lien éducatif a finalement survécu au prix d’un effort considérable du corps enseignants, au prix d’initiatives inattendues, d’innovations et de changements de posture qui ont totalement transformé la vie pédagogique dans un système éducatif alors en état de " réanimation numérique ".

L’An@é a souhaité rencontrer le directeur de la DNE afin de faire un bilan des mois passés qui ont vu l’émergence de ces pratiques totalement inattendues quelques mois seulement auparavant. Il importe de comprendre comment la DNE a géré ce bouleversement, comment elle a pris acte de ces changements et quelles seront désormais les perspectives des innovations pédagogiques et éducatives renouvelées que le ministère pourra promouvoir dans les prochains mois, notamment en lien avec l’ensemble des partenaires concernés.

Jean-Marc Merriaux, directeur de la Direction du Numérique pour l’Education (DNE) répond aux questions de Michel Pérez, président de l’An@é

 

 

Michel Pérez :

Bonjour Jean-Marc Merriaux. Vous êtes directeur de la Direction du Numérique pour l’Education au ministère de l’Education nationale de la Jeunesse et des Sports. Merci d’avoir accepté de recevoir l’An@é pour un entretien qui sera publié sur Educavox.

Nous venons de vivre une une période de confinement de deux mois, entraînant une coupure physique totale des élèves avec l’école sur l’ensemble du territoire national, Il y a eu par la suite une rentrée en quinconce pour la majorité des élèves jusqu’au 22 juin. Cette période a vu se développer  un usage massif du numérique par les enseignants, les élèves et leurs parents, seule possibilité d’assurer une continuité pédagogique, ce qui a donné la possibilité de créer cette continuité pédagogique qule ministre. Mais dans le même temps, on a vu aussi que de nouvelles modalités de relations pédagogiques et éducatives se mettaient en place.

Comment analysez-vous ces événements ? Y a-t-il eu plusieurs strates du " numérique éducatif "? Pourrait-on distinguer notamment l’usage " vie scolaire " et l’usage pédagogique ?

Jean-Marc Merriaux :

Nous avons assisté à une vraie mobilisation de tous les acteurs de la communauté éducative. On a été dans une approche très globale, multi nodale, utilisant toutes les ressources, tous le produits tous les services existants.

Les retours d’enquête et notamment celle de l’OCDE montre que la France est parmi les pays qui ont le mieux réussi dans le domaine de la continuité pédagogique

L’offre du CNED a été un succès avec chaque jour 3 millions de visiteurs uniques de la classe virtuelle, et 400 à 500 000 classes virtuelles crées chaque jour. Les ENT ont joué aussi leur rôle. Dès le premier jour du confinement il y avait 400 % d’usage supplémentaire. On a assisté aussi à une mobilisation des éditeurs.

D’autres outils de vie scolaire ont joué leur rôle. Les frontières ont été fortement poreuses dans ce domaine. L’enjeu était de garder le contact avec l’élève, aller le chercher, ne pas supprimer ce lien entre l’élève et le pédagogue. Ce fut une grosse motivation. On a utilisé les outils numériques et aussi le téléphone.

Sur les usages pédagogiques, on voit que les outils étaient d’abord des outils de transport : on vient déposer, on va chercher. Ils servent avant tout à la consolidation des acquis.

Au bout de deux mois on a été amené à proposer d’autres outils : quels types d’outils mettre en place pour favoriser l’acquisition des savoirs ? On a développé un certain nombre d’outils permettant de construire des parcours pédagogiques, totalement pensés par l’enseignant. Cela fait partie des réflexions sur le prisme pédagogique.

En ce qui concerne les formations, nous avons vu Canopé et les Danes réagir très rapidement en proposant des formations opérationnelles pour les collègues, et enrichir leur catalogue au fur et à mesure du confinement.

Avez-vous identifié des " bonnes " pratiques à développer par la suite ?

Notre constat est que nous avons pratiqué une animation de  communautés. On a organisé des rencontres avec les Dane touts les semaines, des partages d’expériences pour pouvoir démultiplier rapidement. Nous voulions renforcer ces liens dans des approches dynamiques d’animation de communauté. Canopé était présent aussi. On a joué notre rôle d’animateur en tant que direction de l’administration centrale vers les services déconcentrés.

Il fallait faire en sorte que les académies ne se sentent pas toutes seules, comme dans le cas de l’académie de Nancy-Metz qui a été en cluster.

Il y a eu aussi la mobilisation de la filière : Ed Tech France, l’Afinef, les éditeurs : on a senti cette capacité à se mobiliser pour partager.

La Covid-19 a mis à  l'épreuve le numérique éducatif.  Il y a eu un grand  déploiement d'initiatives. Que faut-il garder, amplifier, développer ?

Quelles sont les limites  ou questions qui se posent et peuvent réorienter la politique éducative ?

On ne peut pas être dans l’idéalisation : on a pas mal de trous dans la raquette.

L’aspect le plus positif est la question de la collaboration entre enseignants. Ne pouvant plus se rencontrer, ils ont été amenés à travailler différemment ensemble en utilsant des outils collaboratifs. Cet enjeu est essentiel. Ces outils de travail collectif deviennent essentiels.

La question qu’il faut se poser est : Quelle est notre capacité à construire des  communs de l’éducation numérique " pour l’ensemble des acteurs de l’éducation nationale, personnels administratifs ou enseignants ?  Des outils collaboratifs, avec aussi ce qui est fait par l’État, en tant qu’espace numérique de travail des agents.

Il faut absolument renforcer les compétences numériques des élèves, parce qu’il y a eu des élèves qui étaient en fracture numérique, de même pour les enseignants.

Il y a aussi une autre dimension importante : la place de la famille et des parents qui se sont trouvés confrontés à des choses dont ils n’avaient pas l’habitude, ils ont dû utiliser des outils et des situations inhabituelles. Certains ont mieux géré que d’autres. L’accompagnement des familles et des parents est essentiel.

Il y a eu aussi des enjeux de gouvernance : notre capacité à rencontrer tous les acteurs. On a beaucoup vu les collectivités, les comités de partenaires, les acteurs de la Edtech, tout l’éco-système avec lequel on doit pouvoir travailler différemment. Il faut que ce ministère soit en capacité d’anticiper ce type de situation.

S’agissant maintenant des Etats Généraux du Numérique pour l’Education, comment en définissez-vous la démarche, les méthodes, les objectifs et pouvez vous décrire les moyens qui seront mis en oeuvre ?

Les Etats Généraux seront-ils suivis d’un plan d’action à court et moyen terme destiné à impulser une nouvelle dynamique ?

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Les Etats Généraux, c’est déjà un RETEX, un retour d’expérience. Un retour sur tout ce qu’on a vécu, il faut partager cela. Avec les acteurs de terrain, les Dane, les parties prenantes, le monde de la recherche, on a lancé des appels à manifestation d’intérêt et recensé soixante-dix laboratoires.

On veut qu’il y ait une vraie concertation sur la place du numérique à l’école.

Nous avons déployé une plateforme participative pour faire en sorte que tout le monde contribue, se pose les bonnes questions, s’interroge. J’invite tout le monde à y aller : ce sera un formidable outil pour récupérer tout ce qui s’est passé pour faire des propositions pour la suite. On attend beaucoup de cette approche participative.

Le numérique est un enjeu de co-construction. Le numérique se pense avant tout avec les autres, impossible de penser le numérique dans une approche purement descendante. Ce serait aller à l’encontre de ce qu’est le numérique, notamment culturellement. Faire prendre conscience que le numérique dans l’éducation est avant un enjeu culturel, pas seulement en termes d’outils, de technique.

C’est à nous de capitaliser pour dire comment le numérique doit prendre toute sa place à travers une approche raisonnée en termes de pédagogie.

On a été amené à beaucoup consulter, le monde associatif, la recherche, les acteurs de la filière,  en interne aussi au ministère on a construit de belles dynamiques pour déterminer ce qui peut faire sens autour de cinq thématiques :

  • La fracture numérique
  • Comment travailler autrement
  • Enseigner et apprendre avec le numérique (consolidation des savoirs, acquisition de compétences, quels types d’outils ?)
  • La question de la souveraineté pédagogique et quel type de numérique nous voulons, un numérique éthique, avec un enjeu sur la place de la donnée, un sujet sur lequel la DNE travaille depuis deux ans.
  • Il y a des enjeux de gouvernance et d’anticipation. On a essayé d’aborder toutes les questions pour que tout le monde puisse s’y retrouver.

Nous proposons un questionnaire non exhaustif pour prioriser certaines thématiques et pour nous aider à construire l’approche des Etats Généraux.

Les Etats Généraux, cela va se passer dans les territoires, le numérique se pense avant tout en proximité, tout s’est passé dans les territoires, avec des enjeux territoriaux. Il y aura des Etats Généraux territoriaux qui vont se dérouler à la rentrée, on fera une synthèse avec cette volonté d’en sortir des lignes de force qui auront été co-construites et qui nous permettront d’identifier un plan d’action associé à ces lignes de force. C’est la dynamique  qu’on a voulu enclencher a travers les Etats Généraux.

Le Réseau Canopé est un opérateur clé pour le numérique éducatif. Vous avez impulsé sa refondation en 2014 et contribué largement à la force et à la qualité des 102 ateliers sur le territoire national.

Comment voyez vous l'avenir de ces lieux au travers des nouvelles missions confiées à l'opérateur ?

Cela est le fait de soixante-dix ans d’histoire. J’ai été un des maillons qui a permis de développer une nouvelle impulsion en s’appuyant sur de nouveaux enjeux, des enjeux de médiation : dans la période qu’on a vécu, la médiation a été essentielle.

Le réseau Canopé a toute sa place pour déployer tout son savoir-faire et renforcer sa position en tant qu’opérateur de la formation continue. Le réseau Canopé a un rôle à jouer : il peut être amené à proposer des ressources pour la formation, à s’appuyer sur son maillage territorial, à construire des outils en lien avec l’ingénierie de la formation. Les évolutions vont sans doute être amenés à renforcer ces piliers-là et faire que ce réseau puisse continuer à jouer un rôle de premier plan dans le cadre de la formation des enseignants.

Vous avez une large expérience personnelle du monde des médias et de la communication (France 5, Universcience, Canopé), comment voyez vous les prochaines années avec l’extension mondiale  du numérique ? 

Les enjeux sont pour tous les acteurs - et on peut faire une analogie entre ce qui relève du monde de l’éducation et un média, car cela reste un médium. La question est celle des enjeux d’émission de transmission et de réception : on est amené à se poser ces questions.

L’émission et la transmission ne sont pas la même chose dans un environnement numérique multidimensionnel. Il y a des enjeux très forts par rapport à ça et qui sont aussi les mêmes dans le domaine pédagogique il faut toujours se poser la question de ce qu’on transmet et de la qualité de ce que l’on transmet. Ce qui permet de différencier un média par rapport à un autre, c’est la qualité de son contenu. Vous arriverez à exister dans les environnements numériques de demain parce que vous aurez un contenu de qualité qui sera fait par des auteurs qui auront cette capacité à vous faire réver.

C’est cela qui fera la différence par rapport à la multitude des réseaux. Il faut se construire en complémentarité. Le numérique a cette approche non pas d’exclusion ou d’inclusion, il a cette logique de complémentarité. Un média aujourd’hui doit se construire en complémentarité en s’appuyant sur ses fondamentaux.

L’école doit revenir sur ses fondamentaux, elle doit marier tradition et modernité. On revient sur les compétences du 21ème siècle : l’Education aux Médias et à l’Information est sûrement le meilleur outil pour construire ces compétences, avec cette approche de l’esprit critique, la communication, la création, la collaboration etc.

Les médias doivent produire du contenu de qualité. Dans toutes les questions du numérique c’est la question du sens qui prévaut.

Les nouvelles générations apprennent aussi avec les médias : cela peut être à travers un jeu, à travers un réseau social avec un youtubeur, avec de la dérision aussi. Tout cela se construit différemment mais vient renforcer toute une approche. Le numérique est là pour amplifier, On est là pour avoir une ambition avec le numérique, mais aussi pour se poser les bonnes questions sur son utilisation.

C’est tout cela qu’il nous faut aujourd’hui construire.

Fichier son de l'interview : 

 

Vidéo et fichier son:

Jean-François Cauche - Jennifer Elbaz

Dernière modification le mardi, 04 août 2020
Pérez Michel

Président national de l'An@é. Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale (spécialiste en langues vivantes). Ancien conseiller Tice du recteur de Bordeaux, auteur de nombreux articles et rapports sur les usages pédagogiques du numérique et sur la place des outils numériques dans la politique éducative.

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