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L’information est devenue surabondante sur internet alors que les ressources attentionnelles dont nous disposons pour les traiter sont limitées. Il existe de très nombreuses définitions de l’attention. De façon générale, on peut la définir comme la faculté permettant de sélectionner mentalement certaines informations pour se diriger vers une action.

Les psychologues cognitivistes distinguent trois formes d’attention (Olano, 2017) :

  • l’attention soutenue permet d’accomplir des tâches complexes dans la durée (ex. : comprendre un théorème de mathématiques ou jouer une partition musicale) ;
  • l’attention divisée permet d’alterner entre plusieurs tâches complexes dans un même laps de temps (on parle aussi de gestion multitâches) ;
  • l’attention sélective permet de filtrer les stimulis extérieurs pour se concentrer sur une tâche à réaliser. Elle est indispensable lorsque trop de sollicitations parviennent en même temps.

Ces dernières années, les médias ont popularisé l’idée que nos capacités d’attention seraient diminuées à cause d’une surexposition aux écrans. En réalité, la question des impacts des technologies sur l’attention n’est pas nouvelle et aucune étude sérieuse n’a permis de caractériser avec précision les effets des écrans sur celle-ci (Pasquinelli, 2019).

L’attention est cependant très convoitée par les entreprises qui fondent leur modèle économique sur la publicité. Sans attention accordée à leurs messages publicitaires, les marques ne disposent pas d’une notoriété suffisante pour assurer leur rentabilité financière. Au moins deux tendances récentes ont exacerbé la charge qui pèse sur notre attention : d’une part, la croissance exponentielle de l’information sur internet (liée aux facilités de l’édition numérique, à la multiplication des auteurs et des formats de publications sur internet avec les réseaux sociaux, à la rapidité de diffusion de l’information) ; d’autre part, la prolifération des objets communicants qui informent en temps réel par le biais de notifications et qui produisent des données de profilage pour les entreprises, augmentant ainsi les chances d’influencer les consommateurs dans leurs futurs achats.

Les enseignants comme les élèves, amenés à rechercher et à utiliser de l’information sur internet, sont ainsi susceptibles d’être gênés pour transmettre et acquérir des connaissances. Cet article revient sur quelques recherches qui démontrent les impacts de la surinformation sur l’attention et propose des pistes aux enseignants pour mieux préserver leurs capacités attentionnelles ainsi que celles de leurs élèves, notamment à des fins d’apprentissage.

Economie de l'attention : de quoi s'agit-il ?

L’économie de l’attention désigne un ensemble de courants pluridisciplinaires (dont les sciences économiques, de gestion, de l’information et de la communication ou la psychologie) partant du constat proposé par Herbert Simon (1971) selon lequel : « Dans un monde riche en information, l'abondance d'information entraîne la pénurie d'une autre ressource : (…) l'attention de ses receveurs. » Depuis les années 1970, de nombreuses recherches expérimentales ont été menées pour mesurer l’attention des consommateurs dans les médias (presse, télévision puis internet) et évaluer la réception des messages publicitaires.

Avec l’arrivée des réseaux socionumériques dans les années 2000, des systèmes de recommandation définis comme des « ensembles de filtres personnalisés intégrés à un système de repérage dont la fonction est de suggérer des ressources informationnelles susceptibles d’intéresser les usagers » (Park et al., 2012) ont permis de cibler les individus avec plus de précision. Un algorithme embarqué dans une application de réseau social est ainsi capable d’établir, par exemple, le rang des nouvelles les plus intéressantes pour un usager sur la base de ses interactions avec d’autres usagers (temps d’échange, votes d’appréciation, etc.). Ce type d’algorithmes permet ainsi de prédire, avec plus ou moins de pertinence, les annonces publicitaires que les usagers sont plus enclins à consulter (Pariser, 2011).

Les firmes ne cessent d’innover pour capitaliser sur ce marché de l’attention. Ce phénomène a donné naissance à la captologie, science qui repose sur les techniques informatiques de persuasion élaborées par des comportementalistes. Les recherches ont pris deux directions contradictoires autour de l’attention : nous proposons de les illustrer par quelques exemples qui ne sont pas récents mais qui permettent de saisir les enjeux qui poussent aujourd’hui de nombreux acteurs à s’orienter vers une troisième voie : celle d’une éthique de l’information.

Du côté des sciences de gestion et de la communication

Pour Davenport et Beck (2001), « la compréhension et la gestion de l'attention sont désormais les seuls déterminants de la réussite commerciale ». Capter l'attention constitue la première étape d’une séquence visant à créer une prise de conscience, puis à susciter une attitude favorable vis-à-vis d’un produit ou d’une marque. Il s’agit au final de guider le consommateur vers la prise de décision et l'achat. Des chercheurs en communication médiatique persuasive (Courbet, Vanhuele et Lavigne, 2008) ont mis au point un protocole de recherche expérimental visant à mesurer l’impact des messages publicitaires qui apparaissent dans le champ périphérique d’un texte. En proposant à des sujets adultes de participer à une expérience sur l’apprentissage (sans leur parler de la publicité), ils leur demandent de lire un texte sur ordinateur, en faisant apparaître à 15 reprises des bannières publicitaires juste au-dessus du texte, constituées de marques créées pour l’expérience. La zone du regard est suivie et détectée grâce à une caméra reliée à un programme informatique qui enregistre en direct les mouvements oculaires.

Aussitôt que les yeux sortent du parcours de lecture du texte pour s’orienter en direction de la bannière publicitaire, le système informatisé remplace instantanément la bannière expérimentale par une bannière de couleur unie. Les sujets répondent ensuite à quelques questions sur le texte, puis une autre personne leur demande de participer à une nouvelle étude, sans lien avec la précédente, pour tester des marques avant de les lancer sur le marché. Parmi ces marques, les sujets émettent un avis sur des marques auxquelles ils viennent d’être exposés.

Cette étude démontre que des publicités apparaissant dans le champ visuel périphérique de lecture provoquent des effets favorables sur les jugements et les intentions d’achat des marques publicisées, alors même que les sujets affirment ne jamais avoir vu ces marques auparavant. Les publicités associées aux contenus consultés sur internet contribueraient à laisser une trace positive en mémoire implicite, sans que l’usager ait conscience d’avoir été exposé à de la publicité.

Du côté de la psychologie et des sciences de l'information

En psychologie cognitive, Dinet, Rouet et Passerault (1998) ont identifié les mécanismes par lesquels les élèves sélectionnent des références documentaires lors d’une recherche sur internet pour un travail scolaire. L’expérimentation a porté sur des élèves de cycle 3 à qui on a demandé de sélectionner des références pertinentes dans une liste de résultats semblable à celle d’un moteur de recherche sur le thème du « rôle des paysans dans la Révolution française ». Parmi les 24 références proposées, 12 sont en lien avec le domaine traité et 12 autres ne le sont pas. Pour chacune de ces références, un ou deux termes du sujet figurent dans la consigne. Ces termes sont inscrits à l’aide d’une typographie faible (lettres minuscules) ou forte (lettres capitales).

Les chercheurs font l’hypothèse que les jeunes élèves adoptent plus souvent des stratégies visuo-lexicales que sémantiques. L’étude le confirme puisque la probabilité de sélectionner une référence augmente lorsque que le nombre de termes employés dans la consigne est plus important, et surtout si ces termes bénéficient d’un marquage visuel fort. Cette étude met en évidence le coût cognitif perçu par les élèves. Ces derniers adoptent des stratégies pour réduire ce coût et aller plus vite dans la résolution d’une tâche qui nécessite un traitement d’information. Des résultats similaires sont observés dans le cadre de situations de recherche d’informations réelles sur des moteurs de recherche chez des élèves de 6e jusqu’à la terminale (Boubée, 2008).

Dans une enquête de 2006 menée auprès de 596 étudiants (Saemmer, 2008) interrogés à l’aide d’un questionnaire en ligne sur la lecture puis sur la « lecture numérique », 87,9 % affirment qu’il leur est plus difficile de lire sur écran. En complément de l’enquête, des observations en cours de licence (ibid.) révèlent qu’un certain nombre d’étudiants semblent extrêmement pressés lorsqu’ils parcourent un texte sur internet. Pour la chercheuse en sémiotique, c’est la multiplicité des formats de contenus (liens hypertextes, images, enseignes clignotantes, recommandations…) qui agit sur les représentations du temps au cours de l’activité.

Vers une éthique de l'information

Chez les adultes comme chez les jeunes, les pressions exercées à la fois par la masse d’informations et par la diversité des formats, notamment publicitaires, peuvent entraîner une surcharge cognitive, c’est-à-dire un « afflux, dans la réalisation d’une tâche donnée, d’un trop grand nombre d’informations qui ne peuvent pas ne pas être prises en compte, bien qu’elles ne concernent pas exclusivement et centralement la tâche en cours » (Giffard, 2011). Face aux enjeux éthiques relatifs à l’impact d’une exposition subie à la publicité, des initiatives pour donner plus de droits aux citoyens sont encore au stade expérimental (Kessous, Mellet, Zouinar, 2010) et doivent être poursuivies pour concilier respect de la personne et viabilité du modèle économique sur internet.

Conclusion

Si l’effet néfaste des écrans sur nos capacités attentionnelles reste un mythe, le support numérique rend en effet plus complexe la lecture car il exige d’organiser mentalement des informations dispersées, hétérogènes et de plus en plus nombreuses, avant de filtrer certaines d’entre elles pour diriger son attention vers ce qui répond à son besoin (Amadieu & Tricot, 2014). D’autre part, nous avons vu que les recherches autour de l’attention reposent sur des motivations contradictoires : les sciences économiques et de gestion cherchent à identifier les moyens d’extraire de la valeur à partir de l’attention tandis que les psychologues cherchent des solutions pour préserver les capacités attentionnelles et ainsi éviter la surcharge informationnelle. L'hyper-attention, complémentaire à une attention profonde (centrée sur une tâche), est nécessaire « pour alterner en souplesse entre différents flux d'information, saisir rapidement l'essentiel des matériaux et permettre de circuler rapidement à la fois dans les textes et entre eux » (Hayles, 2016), et doit faire partie d’un répertoire d’usages des modes attentionnels à l’ère du numérique.

Camille CAPELLE, maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’université de Bordeaux, membre de l’équipe Représentations, Usages, Développement et Ingénierie de l’Information (RUDII) au laboratoire IMS

https://www.reseau-canope.fr/agence-des-usages/lattention-entre-economie-et-ethique-de-linformation.html

Recommandations

  • Nous avons vu que les élèves adoptent des stratégies cognitives pour se repérer dans des environnements surchargés en informations. Ainsi, en classe et dès l’école primaire, il apparaît important de varier les supports de lecture et de sensibiliser les élèves aux différents modes d’attention en acceptant l’errance et les détours pour leur permettre de prendre conscience des stratégies cognitives variées qu’ils peuvent développer.
  • Installer des bloqueurs de publicités sur les équipements informatiques et préférer les logiciels ou applications aux interfaces minimalistes sans contenus publicitaires. Extraire les documents pédagogiques à diffuser aux élèves au lieu de leur demander de les consulter sur des sites qui intègrent des contenus périphériques publicisés.
  • La gestion des ressources attentionnelles sur internet s’apprend et on peut mettre en place des activités dédiées pour ce faire : apprendre à distinguer les contenus publicitaires de l’information sur internet ; organiser un débat autour d’une question telle que : « Peut-on supprimer la publicité sur internet ? » ; organiser sa collecte d’information à l’aide d’une veille informationnelle et d’un système de gestion de flux de syndication ; apprendre à choisir parmi ses pratiques numériques, celles qui permettent de se construire et d’apprendre au lieu de chercher à s’en émanciper…

Bibliographie

Voir aussi

 

Dernière modification le vendredi, 06 décembre 2019
Capelle Camille

Maître de Conférences en Sciences de l'Information et de la Communication à l'Université de Bordeaux - ESPE.

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