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Jean-François Cauche est Consultant – formateur – animateur en usages numériques pédagogiques innovants, Docteur en Histoire Médiévale et Sciences de l’Information, Auteur – Compositeur, Fondateur de Muséomix Kids, et administrateur de l'An@é. Après un doctorat en Histoire Médiévale et en Sciences de l’Information et de la Communication, Jean-François Cauche fonde Upcycle Commons afin de partager avec les enfants sa passion du numérique. Qui peut le plus peut innover avec beaucoup moins…

Upcycle Commons met la technologie et le numérique éducatif à la portée de tous. c'est la devise inscrite sur son blog : https://upcyclecommons.wpcomstaging.com/

Jean-François, donnez-nous vos ressentis, vos réactions, votre analyse et vos souhaits !

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JFC : Passer d'un presque burn-out à rien du tout fut la première difficulté. Un sentiment de délivrance face à de nombreuses tâches mais aussi de vacuité puis le rythme a repris au travers du télétravail et de la continuité pédagogique que je devais au travers des cours que j'assure à l'université et plus largement de mes divers commanditaires dont certains pensaient déjà à la suite non sans une certaine appréhension.

Nous espérions sans trop savoir si ce que nous inventions servirait un jour.

Il y avait juste cette envie d'être utile d'une manière ou d'une autre, de ne pas contempler la situation en se disant "je ne peux rien faire".

Quant à la continuité pédagogique, après quelques jours à se dire que l'on allait travailler à distance avec force visioconférence et tutoriels vidéos, la réalité a surgi et j'ai réalisé combien la fracture numérique était encore importante.

Certes l'équipement a fait des bonds mais beaucoup ne disposent pas forcément d'un ordinateur personnel. Là où le bât blesse le plus concerne la connexion. J'ai vu réapparaître des forfaits dont je pensais l'existence révolue, me demandant comment mes étudiants avaient bien pu travailler précédemment avec de telles offres (et comment les opérateurs pouvaient encore oser proposer cela en 2020). Retour vers le futur ou plutôt 1997 à mon sens... J'ai donc plongé dans les entrailles du web, recréant un site de toutes pièces pour le cours, un site qui se voulait le plus léger possible et facilement téléchargeable si besoin afin de pouvoir travailler hors ligne.

La pratique m'a longuement fait réfléchir à la période de foisonnement numérique que nous vivons à laquelle je ne suis pas prêt de renoncer mais en y apportant une dose massive de sobriété numérique.

La philosophie des hackers a ainsi popularisé le concept d'élégance dans le code, c'est-à-dire savoir faire plus avec beaucoup moins.

J'ai toujours été notamment fasciné par les "one liners", ces bouts de code qui tiennent en une seule ligne, quel que soit le langage, et qui pourtant sont d'une redoutable efficacité. Dans ma jeunesse, Sined, un journaliste informatique, tenait une rubrique nommée "les 7 nains" où il présentait sept programmes très courts mais impressionnants. Le monde du demo making réalise aussi des miracles (animation en 2D et 3D, musique...) dans des programmes qui sont bien plus petits que le moindre mp3 sur votre disque dur. Il serait temps que tout cela se généralise et que l'on comprenne que les ressources numériques ne sont pas finies car elles ont un réel impact sur le monde et, de par la manière dont elles ont été codées, peuvent accentuer la fracture numérique.

Pendant que j'en étais de ces réflexions, je voyais nombre d'événements, de missions s'annuler, être reportés à l'année prochaine. Bref, rien de bien réjouissant... Pourtant je ne saurais me plaindre, n'étant pas en première ligne dans le combat contre la pandémie.

C'était cependant à se demander s'il ne fallait pas changer de boulot.

Pourtant non car cette question de la sobriété numérique donne de nombreux espoirs tant il y a à faire dans le secteur et pas seulement pour des raisons écologiques.

Ainsi l'expérience du hackerspace du collège Albert Samain de Roubaix (devenu Rosa Parks depuis) a été permise grâce au recyclage de divers ordinateurs et matériel électronique voués à la casse. Durant le confinement, de nombreuses familles ont pu recevoir du matériel recyclé grâce à la mobilisation d'associations. Tout cela n'aurait pu exister sans les milliers de développeurs qui contribuent aux divers systèmes Gnu/Linux accessibles gratuitement à tout un chacun. Si la voie des logiciels, systèmes et de la culture libres semble s'être quelque peu normalisée, voire assagie, depuis quelques années, minée par une présentation trop souvent sous l'angle du gratuit, par le manque de puissance des communautés face au lobbying des grands groupes et par un recours à la facilité trop important - certains systèmes ou logiciels étant, il faut le reconnaître, parfois peu intuitifs -, je pense que cette période est une opportunité pour rebondir et lancer de nouvelles initiatives.

Trouve-t-on normal en effet que des élèves ne disposent pas du matériel suffisant pour pouvoir étudier, que des enseignants se débrouillent avec des solutions de bric et de broc, que des opérateurs proposent des connexions datant du XXéme siècle (et en termes informatiques c'est très loin...), que des matériels encore en parfait état de marche deviennent obsolètes parce que la version x de tel logiciel n'est pas compatible ?

Je ne préconise pas de solutions officielles tant il s'en faut qu'en général ce qui est officiel est loin de faire l'unanimité et de favoriser la créativité. Je ne rentrerai pas non plus dans le concept de "numérique souverain" hors des questions de sécurité. L'ingéniosité n'a pas de frontières, le numérique non plus et, si nous étions restés à cheval sur la souveraineté du numérique, je crois que nous en serions encore au Minitel, qui certes fut une grande avancée en son temps mais en son temps désormais révolu.

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Il y a donc fort à faire dans le domaine, par exemple :

* développer la culture du libre, tant sur le plan du matériel que des logiciels,

* créer des références permettant au grand public de se retrouver dans la jungle que cet univers peut parfois constituer,

* favoriser le recyclage du matériel et la créativité,

* développer des solutions alternatives aux usines à gaz pédagogiques,

* initier au concept que je qualifierais de "low code", c'est-à-dire comment coder de manière élégante en usant du minimum de ressources numériques (efficacité logicielle, rapidité, design, consommation énergétique minime...),

* imposer le retro-versioning sur des médias comme le Play Store de Google ou l'AppStore d'Apple, c'est-à-dire permettre de télécharger une version ancienne d'une application si la nouvelle n'est pas compatible avec le matériel.

Vaste débat mais où je sais que nous sommes nombreux à pouvoir agir sans avoir forcément besoin de compétences techniques. Ne serait-ce que l'utilisateur lambda qui peut s'avérer un excellent béta-testeur faisant remonter les bugs et problèmes d'ergonomie et de design. La force du libre est qu'au-delà de constater nous avons le droit de participer.

L'élaboration, l'amélioration de solutions libres peut apporter une grande diversité dans le choix des outils d'éducation, favoriser l'acculturation des publics et ainsi éviter que l'on se précipite vers divers outils sans avoir eu le temps au préalable d'évaluer le positif comme le négatif. Souvenons-nous de Zoom, solution "miracle" aux failles de sécurité et de confidentialité pourtant nombreuses.

Pendant ce temps, l'info...

Je me suis peu à peu désabonné des médias traditionnels que je regardais déjà d'un oeil lointain, ai pris beaucoup de distances avec les réseaux sociaux, filtré nombre de mes contacts. Mon flux RSS ne contient plus que des sources traitant de sujets techniques, environnementaux, culturels et artistiques qui m'intéressent, de sources principalement anglophones. Bref, créer une bulle de filtre comme diraient certains et "c'est le mal" comme diraient d'autres. À mon sens, non... Je ne vais pas sur les réseaux sociaux pour débattre avec le camp adverse ni savoir sans cesse ce que les complotistes manigancent car la période fut (et est) particulièrement fertile sur ce plan. Même les médias traditionnels n'avaient de cesse de publier. En fin de journée, avant le confinement, j'avais environ 300 à 400 articles à trier dans mon flux RSS. Durant le confinement, ce chiffre était atteint en milieu de journée. Mieux valait donc fuir la pollution et s'en tenir à des médias plus spécialisés.

Ce que je retiens de cette expérience est que je ne suis pas moins bien informé mais que j'ai les grandes lignes de l'information sans les détails qui auparavant m'intéressaient déjà peu, ce qui n'altère pas la capacité d'analyser et de juger.

L'information est donc à mon sens le deuxième grand secteur où il convient d'intervenir en éduquant au maximum, en apprenant comment fonctionnent les fausses informations et comment les détecter, en apprenant même à analyser l'information plus classique, ne serait-ce que repérer les titres un peu trop orientés "buzz" ou les variations sur un même thème. Je voyais ainsi encore très récemment un même article titré "Invasion en Russie de tiques agressives et mortelles" puis le même jour "Alerte en Russie à des tiques agressives et probablement mortelles". Avec ironie je songeais que peu à peu cela pourrait devenir "Découverte en Russie de tiques Bisounours". J'exagère un tantinet mais il ne faut pas être devin pour imaginer ce que ce genre d'informations peut provoquer sur les réseaux sociaux.

Aujourd'hui lors du déconfinement se développent de nouvelles façons de communiquer, de se déplacer, d'interagir.

La frilosité et la sécurité restent de mise mais heureusement la bonne humeur n'a pas disparu et je me vois monter actuellement des ateliers aux méthodes d'organisation surréalistes, envelopper des claviers d'ordinateur et des souris dans du plastique, préparer des kits plusieurs jours en l'avance. On perd en confort sur certains plans mais gagne en qualité car la restriction des jauges permet d'accorder plus de temps à chacun. Des ateliers avec 5 enfants prennent une toute autre saveur mais je ne peux m'empêcher de penser aux 10 autres qui seraient là habituellement et de me demander s'ils bénéficient eux aussi d'activités de ce type. Plus de qualité, oui, mais sans privilégier et en perpétuant le partage.

Tout cela entraîne, je l'espère, vers ce que mon ami et associé, Chris Delepierre, appelle l'école liquide, celle qui s'affranchit des cadres, qui coule entre les interstices et transforme la vie en une vie apprenante, quel que soit l'âge. La période a permis de mettre en place de nombreuses initiatives et obligé à repenser nos usages et méthodes pédagogiques. C'est tout cela qu'il faut absolument garder : un esprit d'invention, la liberté d'innover hors des cadres, l'adaptation aux besoins individuels, le partage des connaissances de pair à pair, la souplesse face aux objectifs de résultats, la compréhension comme valeur maîtresse... La pose de la première pierre de cette nouvelle école s'est faite dans la douleur. J'espère que rien ne viendra entraver son essor.

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Dernière modification le mercredi, 22 juillet 2020
Desvergne Marcel

Citoyen numérique mobile, vice-président de l’An@é, responsable associatif accompagnant le développement numérique. Directeur du CREPAC d'Aquitaine,  Délégué général du Réseau international des universités d'été de la communication de 1980 à 2004, Délégué général du CI’NUM -Entretiens des civilisations numériques de 2005 à 2007, Président d’Aquitaine Europe Communication jusqu’en 2012. Président ALIMSO jusqu’en 2017, Secrétaire général de l’Institut du Goût de la Nouvelle-Aquitaine.

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