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Le texte de cette conférence est prépublié avec l'aimable autorisation de M. Samir Marzouki, Responsable de ce congrès qui s'est tenu à Hammamet. Suite de la conférence plénière au Ve Congrès de la Commission du monde arabe de la Fédération internationale des professeurs de français, Hammamet, 2-5 novembre 2022 par Jean-Marie Klinkenberg de l’Académie royale de Belgique, Professeur émérite de l’université de Liège. (3) Entre discours angélique et logique marchande  :

Défendre la diversité culturelle est assurément une idée généreuse, mais elle est également si généralement partagée et si consensuelle qu’elle en devient suspecte. Suspicion qui ne manque pas de croître quand on constate que le souci de diversité est partout proclamé, à coup de formules mobilisant l'humanité-qui-tire-ses-richesses-de-sa-diversité : même le G-8 (ou G-7, ou G-20…) prétend vouloir protéger la diversité culturelle et linguistique.

Mais c’est sans doute l’Union européenne qui a formulé avec le plus de soin le thème de la diversité, au point d’en faire sa doctrine officielle.

Ce principe est réaffirmé dans toutes les chartes qui fondent l’Europe 

Il l’est dans le traité de Maastricht, qui fixe pour objectif à l’Europe « l'épanouissement des cultures des États membres dans le respect de leur diversité » ; il l’est aussi dans le texte de l’ex-futur Traité constitutionnel, qui faisait de « Unie dans la diversité » la devise de l’Union. Le souci de promouvoir le plurilinguisme dans l'ensemble des politiques communautaires s’est ainsi vu concrétisé dans des programmes et des activités de promotion du plurilinguisme. Depuis 2001, une Journée européenne des langues est célébrée chaque 26 septembre.

Alors, l’Europe : paradis de la diversité culturelle ?

La question mérite à tout le moins d’être posée, car un esprit chagrin pourrait concevoir des doutes sur la volonté réelle qu’ont les institutions européennes d’obéir à leurs propres principes. Ce doute naît de la considération des pratiques effectives de l’institution européenne en son propre sein. Si les langues officielles de l’Union continuent à être utilisées dans les communications vers le grand public, si les symboles sont là (comme l’atteste la première page de nos passeports amarante), le régime des langues de travail a connu une spectaculaire mutation en faveur de l’anglais.  Aujourd'hui, la plupart des documents émanant des différentes instances européennes ne sont plus disponibles qu’en anglais.

Certaines sources objectives de ce raz-de-marée centripète sont bien connues. Parmi elles, les divers élargissements de l’Union.

D’autres raisons sont moins palpables, car liées à la culture implicite des institutions européennes. La principale à mes yeux est que les objectifs réels de l’Europe ne sont pas seulement ceux que chantent les textes auxquels j’ai renvoyé. L’analyse de ceux-ci montre un combat entre deux principes : le principe éthique qui vient d’être commenté, et un principe économique néolibéral.

Et le second prévaut de toute évidence sur le premier. On sait déjà que les mesures de protection linguistique susceptibles d’être prises par les États — par exemple des dispositions prescrivant que l'étiquetage des produits importés doit toujours se faire dans les langues nationales ou locales —, loin d’être considérées comme de justes applications du principe de diversité, le sont comme des entraves à la diffusion de ces produits, et constituent par conséquent des violations du véritable dogme de l’Union : la libre circulation des biens, de tous les biens.

Ce détour par l’Europe doit nous pousser à examiner d’un œil critique la question de la diversité culturelle lorsqu’on en fait la définition de la francophonie, et notamment à la regarder autrement que comme un programme purement humaniste.

Diversité et économie

Pour accomplir la mission qu’elle s’assigne - défendre la diversité culturelle dans un monde unipolaire —, la francophonie doit sans doute donner au concept de diversité un contenu plus énergique et plus réaliste que celui auquel renvoient les incantations de certains de ses ténors. Un contenu plus réaliste, voire plus prosaïque. La défense du multilinguisme, en effet, ne doit pas être le monopole de belles âmes désintéressées. Babel n’est pas qu’une coûteuse malédiction : elle peut aussi générer des profits, dont il n’y a pas à rougir.

C’est au reste dans cette voie — bien illustrée en Amérique latine par le Mercosur — que s’engage l’Union européenne lorsqu’elle vise au renforcement des connaissances linguistiques des travailleurs ainsi que dans les petites et moyennes entreprises.  L’idée est que « Le multilinguisme est bon pour les affaires » et « peut donner à une industrie un avantage compétitif ».

Tout ceci nous suggère que la question de la diversité linguistique n’a pour l’instant de chance d’être posée en termes efficaces qu’à condition de la replacer dans son contexte économique.  Il y a donc un important travail à faire sur les esprits : il faut leur montrer que la diversité n’a pas qu’une dimension culturelle, mais qu’elle en a aussi une économique.

Et donc que les forces centripètes ne mènent pas fatalement au laminage des langues, comme le souligne Jacques Maurais (2005) : « on peut et on doit considérer les langues comme des ressources » et c’est le point de vue qui a été adopté au Canada. On peut ainsi penser au Nouveau-Brunswick, province qui a misé sur le bilinguisme d’une bonne partie de sa population pour attirer diverses entreprises, en particulier des centres d’appel.  Mais d’autres exemples existent : pensons celui de l’Inde qui réussit à délocaliser à son avantage plusieurs entreprises étrangères en misant, en partie, sur les compétences linguistiques de ses diplômés.

On peut conclure à une ambivalence de la diversité. D’un côté, elle constitue un obstacle à la libre circulation des biens et des personnes, par exemple. De l’autre, elle peut constituer un puissant argument économique, de sorte qu’on peut lester le programme de lutte pour la diversité d’un contenu social réel.

Français, encore un effort pour être la langue de la diversité !

Si le français peut aujourd'hui continuer à mener ce combat, il doit pour jouer pleinement ce rôle remplir plusieurs conditions. Autant de mutations qu’il doit s’imposer.

Ces conditions sont au nombre de quatre (de sorte que le titre de ce paragraphe pèche par optimisme : ce n’est pas à un mais à quatre efforts qu’il faut consentir) : se garder de certaines de ses traditions, casser certaines des représentations qui lui sont associées, repenser le rapport entre le locuteur et la langue et résoudre certaines de ses contradictions.

  • Premier effort : combattre le centralisme

Se garder de ses traditions, ou plutôt d'une de ses traditions, qui ne le désigne par particulièrement pour jouer le rôle de langue de la différence : je veux parler du centralisme. Car si les politiques linguistiques francophones doivent combattre l'hégémonisme, elles doivent faire entendre la voix de la différence, et donc combattre la conception essentialiste de la langue autant que le mythe d'une francophonie unanimiste. Toutes choses qui risquent d'être malaisées dans une culture offrant l'exemple sans doute le plus poussé qui soit de centralisation et d'institutionnalisation linguistiques.

Les grands ensembles culturels sont généralement structurés autour d’un ou plusieurs centres où se concentrent les organes de la vie culturelle, et à partir desquels la création s’organise. Ces centres ont la particularité d’exercer leur influence au-delà des frontières politiques. Ils tendent donc à capter et à assimiler des ensembles culturels plus petits, trop faibles ou trop fragiles pour résister à leur pouvoir d’attraction. On peut dès lors utiliser, pour décrire le rapport entre cultures, la métaphore du système solaire : de même que chaque corps céleste décrit une orbite autour de l’astre central, et reste sur cette orbite grâce aux forces gravitationnelles, la trajectoire des cultures périphériques est tributaire du rapport qu'elles entretiennent avec celle du centre. C'est dire que ces cultures subissent à la fois des forces centripètes, qui les attirent vers ce centre, et des forces centrifuges qui l'en tiennent éloignées.

On peut donc penser les ensembles culturels en termes de tendance vers la dépendance et l'indépendance : les noyaux des grands ensembles seront décrits comme des cultures indépendantes, tandis que les petites cultures seront décrites comme des cultures captives. Comme je l’ai expliqué ailleurs (Klinkenberg, 2010), c’est sans nul doute avec la France et sa langue qu’a été atteint le summum de cette centralisation : encore de nos jours, Paris continue à accueillir la majorité des institutions qui régissent la vie culturelle, intellectuelle et littéraire francophone. Il n’y a pas de sens à se demander où bat le cœur de la civilisation hispanique, ou allemande ; mais lorsqu’il s’agit de la française, la réponse jaillit avant même que la question n’ait été posée : « il n’est bon bec que de Paris » ! (Que dis-je, Paris ? Non : le centre du monde culturel français est un carré de quelques centaines de mètres de côté, situé sur la rive gauche de la Seine. En ce lieu se concentrent tous ses instruments de consécration et de légitimation).

Voilà un premier effort à faire pour que le français soit une langue de diversité : combattre le centralisme prévalant dans l’univers qu’il fédère.

Lever cette hypothèque est une tâche bien lourde (ce qui la rend décidément urgente), car elle a au moins trois visages : elle constitue autant une barrière psychologique qu’une réalité institutionnelle et une évidence économique.

On pourra prendre pour exemple des pesanteurs institutionnelles le fait que les Alliances françaises — un des fers de lance de la diffusion internationale du français — éprouvent parfois bien des difficultés à mettre en place des synergies avec des partenaires francophones en pays tiers afin de mener des actions de diffusion et d’animation ; et il en va parfois de même pour d’autres instances officielles françaises. On arrive ainsi à des situations paradoxales du genre de celle que j’ai un jour vécue au Vietnam : une foire aux langues avait pour objectif la promotion des principales langues européennes ; mais l’Alliance française locale ne s’était pas jointe au mouvement et la promotion de la langue française reposa donc sur les seules épaules d’une poignée de Wallons...

Quant au facteur économique, son rôle est évident, et massif : parce qu’elle est la principale pourvoyeuse de fonds dans les coopérations multilatérales, il est compréhensible - et légitime - que la France entende marquer de son sceau lesdites coopérations.

Tout ceci est évident. Mais pas aussi évident que l’impact psychologique du centralisme, sur lequel il convient de s’étendre. Il n’y a plus depuis longtemps de roi-soleil ; mais, depuis plusieurs siècles, l’usager de la langue française n’a cessé d’intérioriser dans sa conscience l’image d’une langue-soleil. Combien de décennies faudra-t-il pour l’en extirper ? 

Une chose est toutefois sûre : le mouvement est lancé.

On observe ici et là de remarquables changements d'attitude, et des pratiques qui montrent qu'une conception polynomique du français est en train de naître.

Je prendrai trois exemples. Leur intérêt est de montrer que si le mouvement est lancé, il ne l’est encore que timidement.

Un exemple de telles pratiques est l'adoption de politiques terminologiques propres. Songeons à la féminisation des noms de métiers, titres et fonctions, que j’ai déjà pris pour exemple. Le Québec avait pris en 1979 déjà des mesures de féminisation. Suivirent ensuite certains cantons suisses, puis la Belgique francophone en 1993. Pour la première fois sans doute dans l'histoire institutionnelle du français, c'est la République qui fut à la traîne, car sa circulaire du circulaire de mars 1986 fut peu suivie d’effet, et aujourd'hui encore, bien des pesanteurs s’y manifestent, puissamment symbolisées par les réserves d’une Académie refusant toujours de voir son travail organisé par une Secrétaire perpétuelle. Sur le plan des pratiques - évidemment plus déterminant que celui des décisions institutionnelles — les mêmes différences se marquent. Toutes les études sur l’implantation des terminologies non-sexistes montrent que le mouvement est plus soutenu à la périphérie qu’au centre.

Deuxième exemple : l'application des rectifications orthographiques proposées par le Conseil supérieur de la langue française en 1990 : si le coup de sifflet initial est venu de France, sous le ministère de Michel Rocard, c’est ailleurs que les mesures de mise en œuvre ont été le plus résolues. Les Ministres belges chargés de l’enseignement ont ainsi, en 2008, invité « les professeurs de français de tous niveaux à enseigner prioritairement les graphies rénovées ». Et les professeurs de français du monde entier, réunis à Liège en 2016 pour le XIVe congrès de la Fédération internationale des professeurs de français ont, dans les résolutions qu’ils ont adoptées, souligné la nécessité d’implanter définitivement ces rectifications.

Une troisième façon de mesurer la progression de la conception polynomique de la langue est de regarder les colonnes des dictionnaires généraux, comme le Larousse ou le Robert. Les maisons qui les publient prennent désormais très au sérieux l'idée qu'on ne peut prétendre parler au nom de tous les Francophones sans faire droit à leurs particularités, s’ouvrent en conséquence aux mots de la francophonie. Quant à l’attitude du public face à ces innovations a elle aussi spectaculairement varié, dans un laps de temps remarquablement bref : ceux-là mêmes qui dénonçaient naguère les particularismes comme autant d’écarts, voire de fautes, leur font aujourd’hui bon accueil. Ce mouvement vient de connaître son apogée avec le Dictionnaire des francophones, disponible en ligne et interactif

Avons-nous atteint un point de bascule ? Un événement très récent (puisqu’il date du 14 octobre 2022) pourrait le laisser croire.

Lors de leur rencontre annuelle, les organismes de gestion de la langue française existant, fédérés dans un réseau portant le nom d’Opale (cf. Klinkenberg, 2020), ont émis une « Recommandation relative à la création d’une instance internationale d’avis, d’observation, de documentation et d’aménagement linguistique de la langue française », dont le rôle serait de « Documenter la diversité des formes du français et proposer, dans le cadre d’une démarche multilatérale de concertation, des actions d’aménagement de la langue pour l’ensemble des territoires et des usagers de la francophonie ». 

Mais ce n’est encore là qu’un souhait, et il ne faut pas s’imaginer que le monde du français est dorénavant pensé comme un réseau, et non plus comme un système solaire. D’une part, l’introduction de régionalismes dans les dictionnaires est moins souvent conçue comme la résultante d’une conception ouverte de la langue, que comme un salut adressé aux sentiments intimes, pour ne pas dire comme une promotion du folklore ou que comme un geste purement commercial, dicté par l’importance du marché : alors qu’il y a pas mal de québécismes dans le Petit Larousse, les acadianismes y sont quasiment inexistants. Du côté de l’orthographe, les responsables de l’Hexagone ont, en 2008, fait de l’orthographe rectifiée la référence pour l’enseignement du français, mais ils l’ont notifié avec une discrétion telle que la chose est à peine connue. 

Ce à quoi on assiste est plutôt un mouvement dialectique qui peut avoir un goût de paradoxe : l’unité de la langue est toujours vue comme un puissant facteur de cohésion sociale, mais cette unité est désormais pensée comme compatible avec sa diversité. Deux images se mélangent ainsi, inextricablement : le locuteur de la périphérie se rebelle aujourd’hui volontiers contre la primauté du centre, et assume dorénavant certains des traits qui étaient pour lui autant de stigmates ; mais au même moment, il désigne toujours bien Paris comme l’endroit où l’on parle le mieux sa langue. Il peut ainsi simultanément vivre la croyance en son respect scrupuleux des normes centrales et participer à l’élaboration de normes endogènes, comme le font le Québécois et l’Acadien.

Encourager cette dialectique entre le global et le local, et faire en sorte qu’elle ne soit pas une schizophrénie, est une mission que doivent se donner les pouvoirs publics francophones, et notamment les concepteurs de programmes scolaires.

  • Deuxième effort : parler autrement du français

Les sondages montrent que les Francophones sont unanimes à voir dans le français une langue harmonieuse et raffinée, mais résistante à l'évolution, difficile à apprendre et intraitable à l'égard de son utilisateur. Et, comme il arrive souvent, l'image construit la réalité : il est notoire que, dans toutes les écoles du monde non-francophones, le niveau d'exigence du cours de français est plus élevé que celui du cours d'allemand ou du cours d'espagnol, ce qui crée de nouvelles barrières pour lui. Il y a là un ensemble de représentations où le français est associé à des valeurs comme « élégance », « sophistication » et « tradition ».

Il est donc capital d’élaborer un langage adéquat pour rendre compte des visages nouveaux que se donnent ces réalités qu’on ne pouvait naguère désigner que comme langue française, comme littérature française, comme culture française. Autrement dit, il faut forger des images nouvelles, et laisser à leur rêve nombrilique et mortifère les fossoyeurs de ce qu'ils prétendent défendre.

Il ne s’agit pas d’iconoclasme, mais bien de constater que des marchés nouveaux s'ouvrent, qu'il faut savoir investir. C’est ce qui est en train de se passer par exemple en Corée ou au Japon : aujourd’hui beaucoup de gens qui y apprennent le français le font davantage pour faire des affaires que pour lire Montaigne. Généralisons : si le français peut rester la langue de Montaigne, elle doit aussi apparaître comme « une langue de travail et de possible réussite personnelle : la chose est vraie en Afrique où la maîtrise de la langue de l’administration offre de fortes opportunités ; elle peut également se révéler juste partout dans le monde où des entreprises françaises s’installent quotidiennement à la recherche d’opportunités économiques, à la seule condition que des compétences linguistiques, même basiques, figurent parmi les critères de recrutement » (Maurer, 2008 : 151).

S’il est plus complexe de vendre une langue que des assurances, des préservatifs ou des voitures, il s’agit bien ici de construire un récit, qui non seulement rende cette langue désirable, mais surtout qui rende légitimes et cohérentes les réalités de la Francophonie.

Ce n’est évidemment pas simple : se trouver devant des professeurs japonais et leur expliquer que la francophonie c'est encore autre chose que le monde de la parfumerie et des sacs Vuitton, parce que c’est aussi les littératures du Maghreb, le partenariat avec les langues africaines, la normalisation des créoles, la polycentration de la langue, c'est risquer de les plonger dans la perplexité et créer chez eux une certaine fragilité. C'est risquer de perdre un partenaire dont l’allégeance était gagée sur la tradition.

En essayant de gagner un public, on peut en perdre un autre : précisément celui-là qui, fidèle, n’aime le français que parce qu’il est d’essence aristocratique. La question est donc de savoir comment accompagner les modifications que la vision de la culture française devra tôt ou tard subir chez lui sans trahir la relation de loyauté qui a fait ses preuve ; comment rassurer le Francophone quand il se voit le dépositaire, légèrement schizophrène, d’un double patrimoine : un patrimoine local enfin valorisé, et un patrimoine universel. 

  •  Troisième effort : une langue pour le citoyen et non le citoyen pour la langue

Je ne m’étendrai pas longuement sur ce point, qui fait l’objet de mon livre La langue dans la Cité (2015). J’y tente de montrer l’intérêt qu’il y a à modifier la relation entre la langue et le locuteur.

Un courant dominant ne cesse de nous persuader que nous sommes les locataires de nos langues - des locataires constamment surveillés et gourmandes - et non leurs propriétaires. Ce rapport de sujétion existe partout, mais il est spectaculaire chez le francophone, sujet affecté d’une hypertrophie de la glande grammaticale : depuis plusieurs siècles, un certain discours ne cesse de lui marteler que sa langue est un monument, qu’il doit préserver et révérer.

Mais les langues sont des outils à notre service. Et c’est notamment par cet outil que nous assurons notre pouvoir sur le monde. Et si la langue assure le pouvoir, c'est aussi par elle, corrélativement, que le pouvoir se refuse ; c'est à travers elle que s'opèrent les exclusions sociales.  Je suis exclus, parce que je ne parle pas la bonne langue, ou parce que je ne la parle pas comme il faudrait le faire dans telle circonstance ; ou encore parce que je ne la comprends pas bien… C’est ainsi que l'intimidation langagière piège le client dans la vente par correspondance ; qu’elle fait de la justice un monstre contre qui il est impossible de se défendre. C’est encore la langue qui rend les institutions publiques compliquées ou hostiles, et qui en éloigne le citoyen, avec les conséquences que l'on sait...

Dans une démocratie, on visera à rendre au citoyen et à la citoyenne le pouvoir sur cet outil qu’est la langue. Et à partir de là, un immense champ d’action s’ouvre : prévenir les causes langagières des exclusions, qui frappent les plus fragiles, développer la créativité, éduquer à la tolérance, stimuler la participation de nos économies aux innovations technologiques actuellement les plus porteuses, qui ont toutes à voir avec le langage…

Ce champ d’action, c’est celui des politiques linguistiques.

La langue joue un rôle important dans les politiques éducationnelles, évidemment, mais aussi dans la politique de la formation et de l'emploi, dans la politique scientifique (avec la diffusion des résultats par les voies spécialisées et la vulgarisation), elle joue un rôle dans la politique de protection du consommateur (avec l’étiquetage, par exemple), un rôle dans la politique de protection et de promotion du travailleur (avec la langue des contrats du travail, ou celle des instructions accompagnant l’équipement),  un rôle dans la politique de contacts entre le citoyen et les pouvoirs publics (et c’est l’exemple de la simplification du langage administratif), un rôle dans la politique de l’égalité des chances, dans la politique d’intégration des migrants, dans la politique de recherche et de développement, notamment en matière informatique, etc.

Des organes chargés de politique linguistique existent dans la francophonie, mais exclusivement dans les pays du Nord : ils constituent le réseau Opale, que j’ai déjà mentionné. Rendre la langue au citoyen et à la citoyenne suppose donc que l’on aide les pays du Sud à se doter de ces organes, et surtout à faire en sorte qu’ils travaillent dans une optique intersectorielle. Une politique linguistique suppose en effet que soient mis au point les outils permettant la concertation entre tous les acteurs concernés, grâce à des synergies entre départements ministériels, et entre pouvoirs publics et société civile.

  • Quatrième effort :  s’ouvrir à la langue de l’autre

Il faut enfin sortir de la contradiction dans laquelle s’enferme parfois le Francophone : réclamant pour lui l’exception culturelle, il se comporte avec d’autres comme l’impérialiste qu’il prétend combattre, convaincu qu'impérialiste il ne saurait l'être, parce que sa langue est pour toujours celle de la République des humains. Mais ce qu'il exige face à l'anglais, ne doit-il pas l'offrir aux autres, par exemple en aidant les langues africaines à dire la modernité ? Ces langues exclues de la scène didactique jusque dans les années 90…  Par exemple en admettant que, dans les pays francophones, d'autres langues se parlent qui méritent aussi de vivre ? En ne refusant pas chez lui au corse ou à l’alsacien ce qu’il réclame pour sa langue dans le monde ?

Il s’agit donc de conclure un grand pacte des langues. Défendre sa langue en en protégeant d'autres : la chose est moins paradoxale qu'il n'y paraît d'abord. Mais ceci est une autre histoire.

Conclusion : la politique de la langue comme paragraphe d’une politique sociale

Dans son livre La diversité contre l’égalité (2006), Walter Benn Michaels montre que les politiques américaines visant à la promotion des minorités ethniques ont certes donné leur chance à quelques-uns à l’intérieur de ces minorités.

Mais les résultats sont là : elles ont simplement diversifié la couleur de peau, le sexe et la langue des dominants, sans porter atteinte à l’injustice fondamentale, mère de toutes les autres : l’inégalité économique. Non seulement ces politiques n’ont en rien fait affecté ce rapport de domination, mais elle ont soufflé sur lui un nuage de fumée, ce qu’exprime bien le sous-titre anglais de l’essai : Comment nous avons appris à aimer l'identité et à ignorer l'inégalité : pour Michaels, plus les pays développés « sont devenus inégalitaires, plus ils se sont attachés à la diversité. C'est comme si tout le monde avait senti que le fossé grandissant entre les riches et les pauvres était acceptable du moment qu'une partie des riches sont issus des minorités ». Autrement dit, la diversité ne réduit pas les inégalités : elle en est le cache-sexe. Elle se contente de les réguler, en adaptant un système fondamentalement inégalitaire à la réalité culturelle du monde globalisé. Et certains sous-produits de cette adaptation sont inquiétants : on le sait, la défense de la diversité peut déboucher sur la dérive communautariste, sur le repli sur des identités sectorielles. Et ce danger guette aujourd’hui, où les revendications fondées sur le genre ou sur la religion tendent à se déconnecter du combat contre l’inégalité fondatrice, cette inégalité qui est la véritable intersection des exclusions.

On pourrait certes considérer le propos de Michaels comme simplificateur : la discrimination est un phénomène assurément multifactoriel, et les variables que sont la race, le genre, la culture ou à la langue conservent une valeur prédictive et explicative quand il s’agit de décrire les mécanismes de l’exclusion. Mais au moins pointe-t-il une responsabilité pour ceux qui entendent s’engager dans le combat pour la diversité culturelle : comment faire pour que ce combat — qu’il convient d’inscrire aux côtés des luttes antiracistes, antisexistes et anti-homophobes — constitue une contribution authentique à la justice et à l’égalité (et même, pourquoi pas ?, à la fraternité).

Une fois de plus, nous voyons que la langue est à la fois un révélateur de problèmes qui se situent en dehors d’elle, et un outil dans le traitement de ces problèmes.

Article 1/3 https://www.educavox.fr/formation/conference/la-francophonie-pour-qui-pour-quoi

Article 2/3 https://www.educavox.fr/formation/conference/la-francophonie-pour-qui-pour-quoi-un-contenu-ideologique-contradictoire

Références

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Dernière modification le mardi, 29 novembre 2022
Moës Julien

Né à Geer, en province de Liège (Belgique), le 5 septembre 1948, je suis diplômé de l'enseignement supérieur à l'Institut pour Journalistes de Belgique. Journaliste professionnel et auteur, ancien secrétaire de rédaction au quotidien La Wallonie (1971-1990), ancien président de l'Association des Journalistes professionnels de Belgique - section Liège-Luxembourg et chef du service communication de la Province de Liège de 1993 à 2006, je suis actuellement administrateur de La Maison de la Presse et de la Communication de Liège, de la télévision locale RTC-Télé Liège et de la Société des Lecteurs du Monde ainsi qu' animateur aux côtés de Régine Kerzmann de l'émission "Nos auteurs ont la parole" sur RCF Liège. Je tiens aussi sur facebook un site comme chroniqueur littéraire.