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« A chaque moment, chacun est le créateur de soi-même » Marcel Conche, interview Ines de la Motte Saint Pierre, février 2017

Réfléchir. Voilà ce qui manque le plus aux personnes engluées dans les réunions sur écrans. Car nous l’avons vu, dans un écran nous sommes aspirés par au moins une tâche, souvent plusieurs de façon simultanée, pour ne pas sentir que nous perdons notre temps.

Et l’enchaînement de ces tranches de temps multitâches sur les mêmes interfaces donne l’impression d’un véritable tunnel.

Lundi matin : vous ouvrez votre agenda (1), électronique. Sous vos yeux, une semaine s’étale, écrite à l’avance, comme si on vous spoilait tous les épisodes d’une série : à quoi bon la regarder ? Pourquoi vivre cette semaine de blocs de 30 mn, 60 mn, 120 mn ? Et d’ailleurs, à quoi correspondent vraiment ces durées proposées par défaut / imposées par les agendas et les plateformes de visio ? Une excellente idée peut naître en 3 mn 38 s, ou en 4 h 12.

Un projet peut se gérer en 4 plages de 6 mn, 2 h, 27 mn, 13 mn et pas forcément en 8 x 120 mn tous les jeudis matin. 

Pourquoi se conformer à des séquences aussi artificielles et strictes pour réfléchir ?

60 mn, c’est le temps de cuisson d’un plat, c’est le temps de séchage d’une peinture. Pourquoi serait-ce le temps nécessaire à la créativité ? Décalage entre une action et le temps idoine pour l’accomplir. Ces plages de temps préétablies conduisent précisément à ce sentiment d’absurdité : c’est comme nous demander de chanter une seule chanson en 120 mn. Ou tout un opéra en 15 mn. De surcroît, ces formats prédécoupés ne tiennent aucun compte des rythmes différents, qu’il s’agisse d’individus ou d’équipes.

Alessandra Knight se rend compte que passer de réunion visio en réunion visio finit par prendre toute la journée en conversations sans grande valeur ajoutée et sans laisser de temps pour du travail réellement productif.

Elle fonde Katch (2) : pour enfin créer les conditions de rencontres plus naturelles, pertinentes et efficaces, l’app donne à l’utilisateur le contrôle sur son emploi du temps. C’est une sorte de hacking du planning imposé qui s’opère, un « hackning ».

Vous définissez en amont des priorités pour réunions et appels (dits aussi « calls »). Contrairement aux agendas (3) actuels, remplis à la va-vite par des intitulés vagues, les invitations spécifient l’objectif précis et sont planifiées de façon spontanée. Ensuite, comme sur une app de rencontres, quand les deux parties sont disponibles, l’app les alerte, c’est un « match ». Une approche sérendipité de la communication et de la collaboration, qui prolonge une habitude que l’équipe de Katch avait mise en place chez Dots, leur précédente société : le vendredi sans réunion planifiée. Pour pouvoir vous connecter aux bonnes personnes au bon moment, librement.

La pratique du hackning, a priori source de désorganisation et de déstabilisation, peut s’avérer un moyen puissant et paradoxal de cohésion interne, car il remet au centre les personnalités d’une entre-prise vs ses process.

Toute méthode qui autorise, favorise et stimule l’idéation, au-delà des vieilles méthodes que sont le brainstorming (4), tempête dans un verre d’eau souvent guidée par un coach qui applique sa grille théorique, inhibante et limitée, ou le design thinking (5), né de la dissection froide d’un process inspiré des designers qui, eux, n’emploient pas de méthode lyophilisée pour trouver des idées.

Le hackning suppose une confiance accordée aux personnes, supérieure à celle que l’on a envers l’organisation top-down du temps, qui ne devient qu’un support, une trame, un squelette utile à sa juste mesure et modifiable par tout le monde.

On peut refuser une réunion, on peut en créer une au débotté, on peut aussi intégrer une réunion pour 3 mn, juste le temps nécessaire. Nous parlons ici de réunions en visio, mais dans les nouvelles modalités du travail in situ, qui devront bien aller au-delà du simple « x jours au bureau, x jours à la maison », cette approche pourrait aussi être explorée, pour disrupter des journées de travail scriptées à l’avance.

Les idées neuves, efficaces, justes proviennent toujours plus des chocs, collisions, accidents entre cerveaux que de séances prévues une semaine à l’avance où chacun débite ses bullet points pour aboutir à un brouillard de mots transcrits sur un paper board selon une logique improvisée (6), galimatias dont on est sûr qu’il ne débouchera sur rien sauf une autosatisfaction stérile.

Idéer. Une nécessité face aux enjeux d’une société en crise, en évolution, en mutation.

Pour trouver des idées, une certaine disponibilité est nécessaire. Or notre esprit s’est trouvé comme encombré par la période récente, où la panoplie d’outils numériques mise à notre disposition pour pouvoir continuer les activités scolaires, professionnelles, sportives, commerciales a finalement pris le dessus sur les contenus proposés, à cause de leur uniformité et leur pauvreté en termes de fonctionnalités. Nous avons eu l’impression d’une sorte de trop plein, d’encombrement de notre entendement.

Extrait de la version numérique du livre des tendances 2022 de l’Observatoire Netexplo « Unscripting Tomorrow » .

Nos remerciements à Sylvain Louradour, Directeur associé de Netexplo

et à Thierry Happe, président co-fondateur Netexplo.

NOTES

(1) - 2031 : Neurogenda fait faillite. Cette startup avait lancé en 2028 une puce intégrée dans le cerveau, pour prendre des rendez-vous, croiser des agendas et envoyer des invitations par la pensée. Projet abandonné après des accélérations de burn-outs, parfois éprouvés au bout de 42 s d’utilisation.

(2) - Etats-Unis, captation Netexplo N100 2022

(3) - Privilégier une solution qui permet de timer une réunion à la minute prés, ce qui gamifie d’emblée son planning et le rend plus acceptable.

(4) - théorisé dans les années 1950 aux Etats-Unis par le publicitaire Alex Osborn

(5) - « Les origines du design thinking remontent aux années 1960- 1970 avec les travaux d’une première génération de chercheurs qui ont tenté de comprendre et de décrire l’activité des designers (…). Le deuxième jalon dans l’histoire du design thinking se situe dans les années 1980, avec une nouvelle génération de chercheurs qui se focalise moins sur l’idée du design en tant que science que sur la pratique réelle des designers. » Tiphaine Gamba, D’où vient la « pensée design » ?, 2017

(6) - Dans le Manifeste du surréalisme, André Breton donne le mode d’emploi de l’écriture automatique : « faites-vous apporter de quoi écrire, après vous être établi en un lieu aussi favorable que possible à la concentration de votre esprit lui-même (…) Écrivez vite sans sujet préconçu, assez vite pour ne pas retenir et ne pas être tenté de vous relire. »

Dernière modification le vendredi, 22 juillet 2022
An@é

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