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« Le principe de laïcité constitue un des fondements de notre République. Deux mois après l'assassinat de Samuel Paty, la Région Nouvelle-Aquitaine n'oublie pas. »

Par ces termes, Alain Rousset, Président du Conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, et Jean-Louis Nembrini, Vice-Président en charge de l’éducation et des lycées, nous avaient invités à une conférence et à un échange autour de ce principe républicain le mercredi 16 décembre 2020.

Une grande première qui réunissait en présence et à distance tous les acteurs de l’École à l’échelle de la plus vaste région de France, la Nouvelle Aquitaine.

En effet, cette conférence s'adressait aux acteurs de l'éducation, autorités académiques, organisations syndicales de professeurs et OS agents de la Région, équipes de direction et équipes éducatives des lycées publics et privés et des CFA, élèves des classes mobilisées, partenaires de l'éducation populaire,  membres de la commission éducation du CESER et des commissions et GIA éducation/jeunesse et associations de parents d'élèves. 

Lors de ces discussions, plusieur intervenants ont apporté un regard pluri-disciplinaire sur cette thématique. Au cours des échanges animés par Catherine André, journaliste co-fondatrice de Voxeurop, se sont exprimés :

  • Jean-Noël Jeanneney, Historien, spécialiste d’histoire politique, culturelle et des médias,
  • Jean-Pierre Obin, Inspecteur général honoraire de l’Education Nationale et spécialiste des questions de laïcité et mixité sociale,
  • François Dubet, sociologue professeur des universités,
  • Latifa Ibn Ziaten, présidente de l’association IMAD pour la Jeunesse et la Paix, étant empêchée a délivré un message durant la conférence.

Ce débat d’idées s’est déroulé en présentiel et en distanciel sur les trois sites de la Région et 55 lycées de toute la région y ont assisté, voire même participé par le biais de questions écrites posées en ligne sur la plateforme SLIDO qui accueillait l’événement. Un grand moment d’information, de réflexion et d’échanges à l’échelle d’une région, via des échanges interactifs entre les trois sites de la région : Bordeaux, Limoges et Poitiers. 

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Alain Rousset, président de la Région ouvrait la conférence en soulignant la nécessité d’aller au-delà de l’émotion légigime que suscite l’assassinat de Samuel Paty, pour se replonger dans la notion de laïcité et dans les valeurs de la République. Le débat étant parfois hystérisé dans une France centralisée, ce qui ne se retrouve pas chez nos voisins, en Allemagne, en Angleterre, en Italie ou en Espagne, on constate aussi la façon singuilière que l’on a en France de répondre immédiatement par des lois, alors que de grandes lois de la République, en 1901 et 1905, ont été pensées différemment par des parlementaires qui les ont portées pendant des semaines, alors qu’aujourd’hui ce ne sont plus les politiques qui font les textes, mais l’administration et les technocrates.

Il s’agirait donc pour le Président, de reprendre la main en covoquant l’histoire, la sociologie, l’éducation pour analyser et pour échanger de manière sereine et décentralisée à propos d’événements qui remettent en cause les fondements-même de notre société. Ce fut en réalité une grande leçon d’histoire, un débat d’idées et une recherche en profondeur des fondements idéologiques de notre société que nous ont livré les intervenants, dressant un tableau sans concessions ni langue de bois, des principaux enjeux et de leurs fondements auxquels l’École et la société française doivent faire face aujourdhui pour faire vivre la Laïcité.

 

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Jean-Noël Jeanneney, histrorien, ancien président de Radio France et président de la Mission du bi-centenaire de la Révolution Française, plusieurs fois secrétaire d’Etat, prenait la parole pour tracer une perspective historique très documentée sur l’évolution de la question sur laquelle la République et l’Église ont longtemps été divisées autour d’une notion complexe au caractère « prodigieusement fécondant » : la laïcité.

Il s’agit d’un magnifique héritage, celui des Lumières qui prônaient l’autonomie de la pensée en secouant le principe du dogme et de l’autorité du pouvoir éclésiastique s’appuyant sur le glaive de l’état. Il fallait remonter à Voltaire qui a mené des batailles essentielles, telles celle de l’affaire Calas, et du Chevalier de la Barre refusant de s’agenouiller devant un procession religieuse et condamné à mort le 1er juillet 1766 pour blasphème et sacrilège. Il s’agissait en fait d’intégrer la religion catholique majoritaire et la liberté de conscience du peuple à la Révolution. Tout au long du 19ème siècle le débat va se nouer entre la défense liberté de conscience et ll’Église s’appuyant sur le pouvoir politique autour de l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 :  « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi ». En 1801, le Concordat signé entre l’Etat et le Pape, instaure un compromis en 39 articles qui stipule que  « la religion catholique, apostolique et romaine sera librement exercée en France » (article 1), alors que les archevêques et évêques sont nommés par le gouvernement mais reçoivent l’institution canonique du pape.

Progressivement, la controverse se concentre sur l’École et la liberté de la presse, c’est à dire la liberté d’expression. Se développe alors ce débat chez les républicains et chez les catholiques liberaux (Montalambert).  

La loi Falloux (15 mars 1850) qui a aussi pour auteurs Montalembert, l'abbé Dupanloup (1802-1878) et Thiers, a supprime le monopole de l’Etat dans l’enseignement établi par Napoléon 1er et consacre la liberté de l'enseignement dans le secondaire et le primaire, en suspendant le monopole de l'Université sur les écoles. Victor Hugo s’exprimait alors : « Je veux l’État chez lui et l’église chez elle ». Dès 1869, dans les déclarations pré électorales des candidats de tous bords la question est abordée : la Troisième République a la tâche historique d’installer progressivement le décor.

Le 29 juillet  1881, la loi sur la liberté de la presse est votée, définissant les libertés et responsabilités de la presse française. Elle impose un cadre légal à toute publication, ainsi qu'à l'affichage public, au colportage et à la vente sur la voie publique. Loi de 1881 sur la presse, sur l’école et sur : grande loi élaborée lentement. Se nouent alors de très forts affrontements autour de la notion de blasphème. La liberté permet-elle ou non de blasphème et de s’en prendre à Dieu ? Mgr Frépel évêque d’Angers et Georges Clémenceau s’opposent sur la question de l’outrage envers les religions. La Loi doit protéger les religions, mais Georges Clémenceau disait que l’on devrait protéger l’institution républicaine : « Dieu est assez grand pour se défendre lui-même ! »

Puis les lois portées par Jules Ferry sont votées en 1881-1882 sous la Troisième République [1] elles se traduisent par la guerre des manuels : il convenait d’enseigner quelque distance par rapport à la foi. 

En 1905 est votée la grande loi qui nous régit autour de deux principes : l’État doit exercer ses tâches en dehors de toute influence de l’église et en même temps protéger l’exercice des cultes. Il s’agit d’une loi de rigueur et de liberté. Les catholiques s’y ralient après les affrontements liés à l’Affaire Dreyfus (1894-1906). C’est alors que s’opposent deux familles à gauche : le « combisme » porté par Emile Combes, président du conseil stipulait dans la loi sur les associations que les associations enseignantes qui s’opposaient aux valeurs républicaines soient empêchées d’enseigner. Un débat sur le monopole scolaire de l’Etat voit l’affrontement entre Jean Jaurès et Georges Clémenceau qui affirmait : « Il ne revient pas à l’État de subventionner des écoles catholiques, mais de les respecter », alors que Jean Jaurès pensait différemment: « la France n’est pas schismatique, il faut protéger l’exercice des cultes ». De son côté, Aristide Briand appelait à se méfier du sectarisme de l’extrême gauche.

Au 20ème siècle, l’apaisement l’a emporté, jusqu’à l’arrivée d’une autre religion. Il faut, pour terminer, poser la question de la spécificité française. La France est minoritaire à cet égard, elle se distingue et subit des critiques (de la part des USA, du Premier ministre canadien aussi). Il y a alors deux attitudes en présence : « on fait ce qu’on veut chez nous, quitte à nous soumettre à l’imprégnation directe de l’État par les Églises », ou « nous avons la volonté, bien que minoritaires, de témoigner pour beaucoup d’autres, car même si nous restons minoritaires, nous devons continuer, par fidélité à l’esprit des Lumières, alors qu’à travers le monde, beaucoup regardent vers la France en espérant l’adoption de ces principes. »

Latifa IBN ZIATEN excusée, car dans l’incapacité de participer, avait adressé un message de la Fondation Imad pour la Jeunesse et pour la Paix communiqué à l’écran. Jean-Louis Nembrini soulignait à cette occasion la nécessité de l’engagement des citoyens pour porter ces valeurs, il ne s’agit pas seulement de l’école, mais aussi du rôle des associations.

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Jean-Pierre Obin, est co-auteur du rapport de l’Inspection générale (IGEN) au ministre de l'éducation nationale en 2004 sur Les signes et manifestations d'appartenance religieuse dans les établissements scolaires.

 Il évoque ainsi la tragédie vécue par Samuel Paty : « On sait aujourd’hui, à la suite du rapport récent de l’Inspection générale, l’immense solitude dans laquelle est mort Samuel Paty ». Jusqu’en 1989, il n’y eut aucun souci : mais alors quelques collégiennes à Creil veulent entrer au collège avec un voile sur la tête. On a du faire  fait intervenir le Roi du Maroc, Commandeur des croyants,  pour leur dire de retirer leur voile pour entrer en classe : il s’agissait donc d’appliquer la loi de Dieu et non la loi républicaine qui fut muette jusqu’en 2004 avec la loi interdisant le port ostensible de signes religieux à l’école [2]En 1996 lors d’une enquête sur les ZEP, dans l’académie de Lyon, le principal signale que les deux derniers élèves juifs sont partis cette semaine, victimes de violence d’abord dans, puis à l’extérieur de l’école : ces élèves ont été recasés par le Rectorat dans l’enseignement catholique, ou dans des établissements « protégés » de ce genre de dérives. 

En 2002 l’ouvrage collectif Les territoires perdus de la république montre que les enseignants ne peuvent plus enseigner certaines choses dans certaines classes.

On ne voit qu’une partie des sujets, car les atteintes à la laïité sont de plus en  plus vastes. A la suite, un rapport, Les signes et manifestations d'appartenance religieuse dans les établissements scolaires, est remis en 2004 au ministre de l'éducation nationale François Fillon qui l’enterre, mais des fuites se produisent dans la presse. Jusqu’en 2015, période des attentats, rien n’a changé. Manuel Valls, alors premier ministre décide de mettre en place les Référents Laïcité devenus, Référents pour la république et la laicité. Jean-Michel Blanquer instaure les signalements « atteintes à la laïcité » en novembre 2020 (avec un formulaire en ligne réservé au personnel de l’Éducation nationale, on compte 30 signalements par jour, ndlr).

On avait vu paraître un numéro 7 d’une revue islamiste titrant « La France à genoux » illustrée par une photo d’un policier après les attentats de novembre 2015, présentant des arguments pour réfuter les valeurs de liberté de pensée et de conscience : l’égalité, il n’y en a pas entre les musulmans et les non musulmans, il n’y en a pas entre les hommes et les femmes ; la laïcité est une aberration, car la religion doit commander au politique. Puis autre article listant les neuf péchés et abominations qui doivent être réfutés, tells que le darwinisme, la tolérance et le pluralisme, l’interdiction de la prière, la banalisation fornication et homosexualité (où l’on retrouverait des mains judéo massonniques, un vocabulaire du 3ème Reich), la mixité, l’interdiction du hidjab, la musique, le dessin. Exactement ce qui avait été observé dans les classes. On découvre ainsi l’idéologie qui explique les observations dans les classes. Bernard Rougier a publié en 2020 Les territoires conquis de l’islamisme  qui relève notamment l’interdiction du maquillage pour les femmes, interprétation tendancieuse de la sourate 83 du Coran qui porte en fait sur la dissimulation de la qualité de la marchandise interdite aux marchands, en considérant les femmes comme une marchandise. Il s’agit de réinterprétations des textes sacrés pour imposer notamment le voile.

Il n’y a jamais de passage à l’acte sans un endoctrinement préalable. Il n’y a jamais eu de loup solitaire. Il n’y a pas forcément de lien direct entre celui qui désigne la cible et les soldats qui exécutent l’ordre.

Est alors apparue l’expression par les élèves d’une idéologie structurée : ce qui est attaqué, ce n’est pas seulement la laïcité, mais les valeurs de la république ou la France. Les attentats s’attaquent à des pays démocratiques, pas seulement laïques (USA Autriche). Ce qui est reproché c’est l’héritage des Lum!ères, la Modernité.

Rien n’a-t-il changé entre 2004 et aujourd’hui ?

La dynamique des entre soi ethinco-religieux s’est aggravée. Nous prônions la nécessité de casser les ghettos, terreau de l’islamisme. Jérome Fourquet, en 2019, dans son livre L’archipel français montrait l’archipéllisation de la société française : les ghettos de riches, les ghettos de pauvres, les ghettos musulmans. On est passé de la provocation d’adolescents à 300 à 400 morts jeunes français en Syrie. Depuis 2015, avec le contrecoup des attentats, de nouvelles études notamment sur l’école, montrent la radicalisation religieuse et l’islamisme, idéologie politique.

Divers sondages montrent l’ampleur de la dégradation des valeurs. Les résultats d’une étude de l’Institut Montaigne sur les musulmans de France en 2016 montrent que le quart d’entre eux adopte des positions en rupture avec les valeurs française, mais cette fraction monte à 50% chez les moins de 25 ans. L’IFOP montrait que 37% des enseignants disent s’être auto-censurés, ce pourcentage atteignant 58% dans  les Zones d’Education Prioritaire, essentiellement dans les disciplines sensibles que sont l’Histoire, la Biologie et l’Education Physique et Sportive. On note 80% d’intolérances à l’égard des filles. 68% des jeunes suivent les principes religieux contre la Loi. On voit apparaître une rupture générationnelle entre jeunes et plus anciens : pour 29 % des musulmans, l’Islam est incompatible avec la vie dans la société  française, mais cela est vrai pour 45% des moins de 25 ans.

S’imposent alors deux conclusions : l’islamisme est à la fois une idéologie et un projet politique (salafisme et frérisme) qui viennent de loin. Il n’y a pas de solution française contrairement à ce que prétendent les démagogues qui disent « il n’y a qu’à ...». Une étude de la Fondation pour l’inovation Politique montre qu’en 40 ans, les attentats ont fait 67000 morts dont 91% sont des musulmans. Sans les musulmans il n’y aura pas de victoire contre l’islamisme : il faut s’appuyer sur les forces démocratiques des pays musulmans. Mais l’école doit y prendre sa part : il faut réduire les ghettos, mais aussi former, aider, instruire, défendre les enseignants, former les cadres, mais en finir avec « ne pas faire de vagues ». La France aurait tort de polariser son action sur un principe qui singularise et isole la France. Il ne s’agit au fond que de poursuivre l’oeuvre magistrale de Descartes, de Spinoza et de Voltaire pour le progès et la tolérance. 

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Pour François Dubet, aujourd’hui les clivages habituels se sont délités : chacun d’entre nous n’est plus très sûr de ce qu’il pense sur ces questions. Il y a partout un malaise. Même les féministes sont divisées sur la question du foulard : s’agit-il d’une aliénation ou d’une liberté des femmes de choisir? La vision de l’islam divise aussi : pour les uns c’est un obscurantisme religieux et pour les autres c’est une religion des opprimés ? S’il s’agit d’un opium du peuple alors on défend l’opium. On est devenu fous !

La France a une conception très nationale de la laïcité. C’est le pays qui subventionne le plus l’école privée, très laïque cependant, c’est l’État qui entretient les églises, mais pas le clergé (à la différence des très peu laïques comme les pays scandinaves qui paient des pasteurs). La religion ne distingue pas les partis politiques. Tout cela participe d’un sentiment de trouble, ceci est troublant, car on constate que des pays font autrement sans être moins laïques; la modernité c’est le droit d’être singulier.

Sur le droit au blasphème qui est un droit fondamental, le devoir de prudence et de ne pas blasphémer fait partie des bonnes moeurs. Je n’ai pas apprécié que l’on projette les caricatures sur un bâtiment public. Ne répondons pas de manière théologique, mais cherchons à comprendre ce qui s’est défait.

L’école républicaine ressemblait comme une soeur à l’école catholique, Kant avait remplacé Bossuet, à l’époque de Jaurès. L’école laïque était celle de la Nation, de la raison, c’est l’école émancipatrice, universaliste et nationale. C’est un miracle d’avoir mêlé un récit national à un projet universel. Jusqu’en 1958 on avait une école qui n’était pas du tout pour l’égalité des chances, chacun était à sa place. Elle était sanctuarisée, comme un couvent : les élèves portaient une blouse rose pour les filles ou une blouse grise pour les garçons. Les sexes étaient séparés, l’adolescence et la jeunesse n’entraient pas à l’école qui avait le monopole de la culture légitime. Il y avait un monopole de l’école : on n’avait pas le choix pour s’ouvrir au monde : « à l’époque je prenais mes professeurs pour des savants, parce qu’il y avait eux ou eux ! ».

L’école était tolérante : elle était faite par des instituteurs issus du village, de la région, du département où ils enseignaient. Ils comprenaient les gens. Ils allaient à la messe. C’était une École qui comprend le monde dans lequel elle vit. Jusqu’en 1960, la France était une société catholique, dont certains détestaient d’ailleurs les curés, mais mangaient du poisson le vendredi, connaissaient les fêtes religieuses. Une continuité existait entre le monde de l’école et le monde social. Aujourd’hui, l’école n’est plus un sanctuaire : 98% des gens scolarisés à moins de 18 ans ne comprennent pas l’interdiction du foulard qui est pour eux une singularité comme une autre. Les inégalités scolaires aujourd’hui sont produites dans l’école elle même qui trie tout le monde en fonction des performances : elle est perçue comme très injuste, c’est elle qui fait que vous avez échoué. Il existe donc un grand ressentiment des vaincus. L’école de masse vous intègre, puis vous oriente, alors qu’il y a soixante ans, vous deveniez ouvrier ou employé parce que vos parents l’étaient.

Les enseignants étaient formés comme des prêtres selon Émile Durkheim. Aujourd’hui le maître est seul dans sa classe. Samuel Paty a toujours été seul, car dans la salle des professeurs on n’est pas d’accord sur la laïcité. L’école n’a plus le monopole de la culture : la culture scolaire est devenue scolaire. Plus elle a accru son emprise sur le destin des individus, plus sa capacité éducative s’est rétrécie. Moins de 8% des chrétiens vont une fois par an à un office religieux. On assiste parallèlement à la transformation des banlieues rouges en ghettos selon les enquêtes menées par François Dubet qui a d’ailleurs entendu dire à cette occasion : « C’est le collège des blancs » parce que tous les profs sont blancs, aucun ne vit dans le quartier et les élèves sont moins blancs) ». On a vu la transformation des immigrés en minorités. Les enquêtes montrent qu’on se marie aujourd’hui entre soi, il n’y plus d’assimilation. On a des sociétés mondialisées sans assimilation. Les plus laïques d’entre nous défendent le droit à la singularité, et pourquoi les immigrés n’auraient pas le même droit. La capacité d’absorption de la société ne marche plus : les codes se sont brisés. On est devant un problème nouveau : l’école s’est transformée, la société s’est transformée : les codes se sont brisés.

L’histoire du blasphème est l’histoire de la rupture d’un code. Chacun d’entre nous pourrait se sentir victime de blasphème si l’on touchait aux principes, fussent-ils laïques que l’on croit sacrés. Fallait-il ou non montrer les caricatures ? Les mères de famille portant foulard veulent-elles participer ou font elles du prosélitisme ? On ne sait plus interpréter ce qu’on vit : l’histoire comme récit national de Clovis au général de Gaulle en a pris un coup. le récit national a disparu.

En fait, seuls les élèves vainqueurs de la compétition scolaire adhèrent aux valeurs ; les vaincus ne sont pas plus bêtes, mais ils pensent avoir de meilleures raisons que les autres de ne pas croire aux valeurs que l’école enseigne mais auxquelles elle n’a pas été fidèle. Que faire avec la laïcité qui est un principe sacré, c’est à dire non négociable.

Trois principes pratiques pour conclure  

On ne peut pas lutter contre le séparatisme religieux tout en maintenant le séparatisme social. L’islamisme radical n’est pas le produit d’un séparatisme social. La distance culturelle entre l’école et les quartiers s’est tellement creusée qu’elle ne peut pas ne pas être vécue comme une forme de séparatisme.

L’apprentissage de la laïcité n’est pas une affaire de leçons d’instruction civique. C’est l’apprentissage des vertus démocratiques dans une vie scolaire qui permet de les mettre en oeuvre, ce qui signifie que les établissements fonctionnent dans une vie scolaire démocratique. Il faut planter des arbres de la laïcité, mais il faut les arroser un peu. On ne peut pas faire un cours sur la tolérance et avoir dans la cour des manifestations d’intolérance. Il faut aussi que les enseignants reçoivent des réponses collectives dans leur établissement aux problèmes qui se posent.

Il faut que les enseignants soient formés comme des professionnels, comme on a fait des écoles d’ingénieurs, des écoles de médecine, des écoles d’infirmiers : il faut faire des écoles d’enseignement et sortir du système qui demande des à peu près savants de passer un concours pour aller enseigner là où ils n’ont jamais voulu aller.

On répondra aux problèmes qui nous sont posés par plus de démocratie, plus de capacité d’intégration, alors qu’une crispation républicaine et laïque n’est pas la meilleure façon de répondre aux problèmes qui nous sont posés aujourd’hui.

Cette conférence et les débats qui suivirent furent un grand moment d’information, mais aussi de réflexion et d’exercice de la raison appliquée à une actualité brûlante dont il a permis de démêler les prémisses historiques, éducatives et sociales pour mieux en comprendre la réalité. Une audacieuse initiative de la région Nouvelle Aquitaine qui a permis, grâce aux connexions numériques, de faire partager aux lycéens de Nouvelle Aquitaine et à leurs éducateurs la connaissance et l’exercice d’une pensée féconde. Une expérience décentralisée à renouveler. Un grand merci à ses promoteurs.

Les exposés étaient suivis par un très large débat entre les intervenants et les lycéens présents à distance ou dans la salle.

Pour visionner l’intégralité en replay :

 

 

[1] Ces deux lois sur l'école primaire rendent l'école gratuite (loi du 16 juin 1881 ), l'instruction primaire obligatoire et participent à laïciser l'enseignement public (loi du 28 mars 1882). Les lois Ferry redéfinissent en profondeur le droit de l’éducation en France, et modifient la loi Falloux du 15 mars 1850 qui régissait jusque-là cette matière.

[2] Aux termes du premier alinéa de l’article L. 141-5-1 du code de l’éducation, “dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit”.

 Michel Pérez

 

Dernière modification le lundi, 01 février 2021
Pérez Michel

Président national de l'An@é. Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale (spécialiste en langues vivantes). Ancien conseiller Tice du recteur de Bordeaux, auteur de nombreux articles et rapports sur les usages pédagogiques du numérique et sur la place des outils numériques dans la politique éducative.