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André Giordan et Jérôme Saltet - L’école est très malade. Pas besoin d’être un grand médecin pour poser ce diagnostic ! Dans ce grand corps malade, l’organe le plus mal en point, c’est le collège. Que faire ? Cessons de nous lamenter, les solutions existent[1]. Mais d’abord, il faut tordre le coup à un certain nombre de tabous. Le tabou du programme, essentiellement disciplinaire et basé sur l’image du savoir au XIXème siècle n’est pas le seul…

Mais la question des programmes n’est pas le seul tabou à faire sauter si l’on veut changer l’école. Il faut aussi changer la manière d’enseigner. Il faut absolument sortir du credo « une matière, un prof, une classe, une heure de cours ». L’institution scolaire demeure une institution des moyens, et non pas des résultats ! Que de temps perdu dans les classes ! Parfois dans une heure de cours, seules 10 minutes restent efficaces ; le reste est consacré à l’organisation ou à la… discipline. Il faut faire régner un certain ordre. Ensuite que de temps gâché parce que les élèves attendent passifs que l’enseignant commence à enseigner !

La manière de transmettre et l’organisation de l’école, et notamment celles du Collège, sont à (re)penser. Les recherches sur l’apprendre montrent que ce n’est pas quand le professeur dit ou montre que l’élève apprend. Bien au contraire, cette pratique quand elle devient permanente démotive ou inhibe l’élève. Il apprend à consommer des notions. Sans questionnement, sans repères, rien ne fait sens pour lui ; cette méthode unique lui enlève même le désir d’apprendre et le goût pour les études.

Acteur ou auteur ?

Le recours à de l’activité (projet, défi, intrigue, travaux de groupe,..) est impératif. Seul l’élève peut apprendre. Lorsqu’on ne prend pas en compte leurs conceptions en classe, celles-ci persistent et même peuvent se renforcer.

Mais attention, sans freiner l’enthousiasme des innovateurs, il importe cependant de prendre conscience que les pédagogies dites « actives » ou de la « construction » ont également de grandes limites et il faut bien se garder de confondre activité et apprentissage….

Apprendre implique que l’élève ne soit pas seulement « actif » (avec ses mains ou ses pieds). Il doit être d’abord « auteur » (avec sa tête) ! Il lui faut tout à la fois élaborer un nouveau savoir et en même temps déconstruire celui qu’il maîtrisait déjà. Il faut partir des élèves (ce qu’ils sont, ce qu’ils savent, ce qu’ils croient savoir, ce qu’ils ignorent) pour aller plus loin.

Beaucoup d’autodidaxie est à injecter dans l’école. Cela ne veut pas dire bien sûr que l’enseignement doit disparaître. Mais cela signifie que celui-ci doit changer. Apprendre est un processus complexe et paradoxal ; croire qu’il existerait une seule bonne méthode serait absurde. L’enseignant doit donc pouvoir jongler avec plusieurs manières de faire. Un environnement didactique complexe mis à la disposition de l’élève par l’enseignant ou l’équipe d’enseignants est mieux à même de motiver le collégien, de l’interpeller, de le nourrir et de l’accompagner.

La fonction du professeur doit donc intégrer de nouvelles dimensions : celles d’un éveilleur, d’un repère, d’un confident, d’une sage-femme, d’un metteur en scène des savoirs, plus que celle d’un transmetteur d’informations. Et sur ce terrain de la transmission, à l’heure d’internet, les enseignants doivent aussi acquérir un autre savoir-faire : enseigner à chercher les informations, à avoir un regard critique sur elles, à leur donner un sens, à les mettre en relation, plutôt que les faire gober aux élèves !

Le métier va donc nécessairement changer dans les prochaines années. La profession doit s’y préparer sous peine de disparaître !Déjà aux Etats-Unis, plus d’un million de familles ne mettent plus leurs enfants dans une institution scolaire. Leur choix : le Home-schooling !

Changer le temps

Un autre tabou doit être attaqué de front, quelles que soient les résistances et les difficultés : celui du temps scolaire. Pivot de l’école, il est le symbole à la fois de l’importance des disciplines et de la représentation traditionnelle de l’école. Le découpage du temps scolaire est un formidable outil... pour l’administrateur, pas pour l’élève, pas pour le pédagogue.

Ainsi la grille horaire rythme la pédagogie à l’école, incrustée dans les têtes, les mentalités et les représentations. Un cours, c’est forcément une heure, ou deux fois une heure. Les conséquences de ce mirage sont désastreuses : il est impossible d’intéresser un élève à un poème ou à une oeuvre d’art et de le remotiver avec la même intensité trois jours ou une semaine plus tard, entre un match de football en cours d’EPS et une interrogation écrite de maths ! Comment sublimer des sentiments ou faire émerger une émotion, un regard en le saucissonnant ! On souhaiterait préparer les jeunes au zapping et à la consommation débridée, qu’on ne s’y prendrait pas autrement !

L’enseignant, quant à lui, peut-il établir une communication passionnée avec trente élèves pendant 55 minutes et recommencer 15 ou 18 fois par semaine ? Et répéter 36 fois dans l’année la même formule d’emploi du temps prépare-t-il à la créativité et à l’innovation ? Par ailleurs, ce découpage est incompatible avec la diversité des rythmes des élèves, avec les nécessaires pratiques interdisciplinaires, avec l’autodidaxie et avec l’ouverture de l’école. Tout n’est que rigidité, morcellement et immobilisme, alors qu’apprendre n’est qu’inventivité, diversité et changement.

L’école doit introduire vite des temps flexibles. Des moments courts pour enregistrer une technique, effectuer un échange de savoirs ; des moments longs pour élaborer une synthèse, travailler sur un exposé ; et des ruptures de temps ! Par exemple, une après-midi consacrée à un projet, une semaine centrée sur une notion transversale, des moments seuls dans un espace adapté pour que l’élève se concentre sur une étude personnelle. On doit même pouvoir faire place à des temps « surprises » quand une occasion unique se présente – une rencontre, une actualité, une exposition- et qu’il faut la saisir à tout prix.

Changer le groupe

Et pourquoi travailler toujours en classes de 24 ou 30 élèves ? Autre tabou ! À certains moments, l’enseignant pourrait bien faire classe devant 200 élèves... quand il dicte un cours, fait une démonstration magistrale ou passe un film. À d’autres moments, il devrait pouvoir se consacrer pleinement à un petit groupe pour accompagner une recherche ou travailler « les yeux dans les yeux » auprès d’un seul élève aux prises avec un blocage. Comment permettre autrement à l’élève de faire face à une difficulté épistémologique ou à un obstacle où l’affect est à prendre en compte ?

De même, pourquoi toujours cette unique relation : une classe, un enseignant, une heure, une discipline ? La juxtaposition d’actions, l’empilement d’approches ne peuvent déboucher que sur un brouillage dans la tête du jeune. Un simple graphe peut être enseigné à travers quatre rituels différents en physique, en mathématiques, en sciences et en géographie ! Des moments transversaux relient les savoirs, suscitent le questionnement et créent du sens. Et cela d’autant plus que les grands challenges auxquels la société est confrontée nécessitent de croiser plusieurs approches.

Ouvrir l’école

Toutefois, penser l’institution scolaire seule ne suffit plus : c’est vers une société apprenante qu’il faut avancer. L’école doit s’ouvrir. Elle ne peut être envisagée qu’en interaction avec les autres lieux de savoirs : les musées, les théâtres, les maisons de la culture mais aussi Internet, les différents médias, les cafés « intellos » qui fleurissent et les mouvements d’échanges de savoirs. Elle doit aussi s’ouvrir aux parents, aux experts, à tous ceux qui peuvent ou doivent partager l’effort éducatif.

On le voit, un projet d’innovation ne peut épargner aucun des tabous de l’éducation. Nous aborderons ultérieurement d’autres évolutions à entreprendre, comme celle, cruciale, de la formation permanente des enseignants…

A suivre chronique 3

* André Giordan est le fondateur et directeur du Laboratoire de Didactique et Épistémologie des Sciences de Genève. Ancien instituteur, professeur de collège, animateur de banlieue, il est l’auteur et le coordonnateur de nombreuses innovations (http://www.ldes.unige.ch).

Jérôme Saltet est co-fondateur et directeur associé du groupe Play Bac (Les Incollables, Mon Quotidien). Il anime le blog www.changerlecole.com

Tous deux travaillent ensemble depuis six ans sur un projet de collège (Changer le collège c’est possible ! Coédition Playbac Editions & Oh ! Editions, 2010) et ont déjà publié ensemble deux ouvrages sur « apprendre à apprendre » (Librio 2007, Coach College, Play Bac 2006).

[1] Jérôme Saltet et André Giordan,Changer le collège c’est possible ! Coédition Playbac Editions & Oh ! Editions - 216 pages
Dernière modification le mercredi, 30 novembre 2016
Giordan André

André Giordan est le fondateur et directeur du Laboratoire de Didactique et Épistémologie des Sciences de Genève. Ancien instituteur, professeur de collège, animateur de banlieue, il  est l’auteur d’un nouveau modèle de l’apprendre (modèle d’apprentissage allostérique) et l’initiateur de nombreuses innovations scolaires, muséologiques et médiatiques. 

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