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Suite aux attentats parisiens de janvier 2015, le gouvernement a souhaité renforcer l’éducation à une citoyenneté laïque et aux valeurs républicaines [2]. Ces acquis sont précieux pour le vivre ensemble et dans l’unité, avec nos différences religieuses et culturelles. Il est souhaitable pour autant qu’ils  ne soient pas un prétexte à mettre le couvercle sur les légitimes aspirations à la diversification culturelle, notamment dans l’Education nationale.

Un épisode malheureux a été précédemment celui de « l’identité nationale », dont le ministère reliait cette problématique à celle de la régulation des flux  migratoires. Tout aussi éphémère a été l’épisode des rapports rendus pour « la refondation de la politique d’intégration »[3], sous le gouvernement Ayrault. 

La laïcité ne peut constituer une réponse à toutes les questions d’inclusion qui se posent et qui ne sont pas forcément en relation avec la sphère religieuse ; elle ne peut non plus être réduite à une dogmatique abstraite ou ethnocentrée. La République se nourrit en fait des acquis et expériences religieuses[4], linguistico-culturelles et sociétales  des différentes communautés, celles des régions historiques, des Dom-Tom et des banlieues, véritables territoires-mondes[5]. A défaut d’une conception ouverte de cet ordre, notamment sur le terrain de la laïcité, la part régalienne, autoritaire-sécuritaire, s’impose dans le jeu éducationnel: sous le couvert de la juridiction anti-terroriste, création d’un délit de « blasphème laïc » à l’égard des symboles républicains (drapeau et autres rites…), de délit de pensée et d’expression imputé à des mineurs[6]… Un même risque de représailles pour pensée non conforme menace des enseignants, comme le montrent des syndicats. [7] Les associations éducatives semblent désarmées face à ces grandes manœuvres, dont l’ampleur est inédite. [8]

Cette imposition est de toute manière contre-performante à l’égard du climat de violences scolaires qui, dans un contexte adulte de confusions et d'agressions en tous genres, propre à la crise systémique, parasitent souvent l’exercice des enseignants et des personnels d’éducation. Est inquiétante à cet égard la crise de recrutement de ces personnels, en dépit du fort chômage qui touche les milieux juvéniles et estudiantins.  

« Unité dans la diversité », telle est la devise européenne.  Sur la base du constat de la multiculturalité de fait de la société française et des publics scolaires, et cela à plusieurs degrés, les objectifs de « démocratie inclusive », d’ « interculturalité », de « francophonie progressiste et des peuples » gagneraient à être largement promus. Est-il judicieux par exemple que l’enseignement  de la littérature francophone, programmé dans la loi de réforme pour les lycées en 2001, n’ait pas jusqu’à présent été mis en œuvre ? Un exemple des possibilités évolutives, le film "Les héritiers"[9], subventionné par l'ACSE : les phénomènes d'échec et de violence vécus dans une classe de banlieue (Clichy) y sont traités  sous un angle interculturel dans le temps et dans l’espace. L'Education nationale gagnerait à  s'ouvrir davantage à ses environnements territoriaux : par exemple, la gestion des REP (qui remplacent les ZEP) ne peut se suffire d'une politique  de moyens, il reste à préciser les moyens pédagogiques et didactiques à mettre en œuvre.   Au-delà, ce qu’il s’agit de réguler à travers cet humanisme démocratique revisité, c’est « le « choc des civilisations » (…) qui passe à l’intérieur de chaque société. Il oppose un modèle centré sur la croissance économique à tout prix et un modèle centré sur « le développement humain » ». [10]

« Les liens historiques entre l’Occident et le monde musulman sont mis à mal. Alors que le futur de l’humanité dépend en partie de cette relation, le vrai dialogue multilatéral, pour construire ensemble un monde moins chaotique, juste, fraternel, existe peu. L’immobilisme des uns et l’arrogance des autres mènent à l’abîme. » [11]

Une laïcité ouverte doit pouvoir dialoguer avec des représentants progressistes des religions et sagesses.  A ce dispositif s'ajoute la gestion des langues-cultures : faut-il en rester à une conception assimilationniste et jacobine, à l'Université et à l'Ecole en particulier[12]?  Les mesures ministérielles précitées ne répondent pas à cette problématique, notamment concernant l'enseignement de l'arabe.

En fait, ne serait-il pas intéressant de passer  à une deuxième étape de décentralisation, suite à celle des régions historiques et des Dom-Tom en 1981 ? Dans ce cas,  il s'agirait de libérer l'expression des forces vives, à partir des territoires-mondes que sont les banlieues et quartiers populaires. Un exemple réussi de cette possibilité est le courant de la créolité dans les Antilles françaises et à la Réunion, courant qui alimente une littérature créative mais encore peu enseignée dans l’hexagone (voir les oeuvres d'Edouard Glissant, de Patrick Chamoiseau...).

D’un dialogue des cultures plus largement institué, dépend l’avenir d’une authentique francophonie des peuples[13]. Les objectifs de réforme portés par les printemps arabes en seraient également renforcés:

« Je vois en toi, ô monde musulman, des forces immenses prêtes à se lever pour contribuer à cet effort mondial de trouver une vie spirituelle pour le XXIe siècle ! Il y a en toi en effet, malgré la gravité de ta maladie, malgré l'étendue des ombres d'obscurantisme qui veulent te recouvrir tout entier, une multitude extraordinaire de femmes et d'hommes qui sont prêts à réformer l'islam, à réinventer son génie au-delà de ses formes historiques et à participer ainsi au renouvellement complet du rapport que l'humanité entretenait jusque-là avec ses dieux ! »[14]

Cette réorientation éducationnelle d’ordre anthropologique et géo-culturel gagnerait à être accompagnée d’une politique en amont du même ordre, concernant les médias publics, qui sont autant de vecteurs d’éducation populaire. Est-il intéressant qu’au 21e siècle, l’actualité métropolitaine réservée aux Dom-Tom soit le plus souvent limitée aux incidents climatiques? Et que, sous un gouvernement dit de gauche, les relations Afrique-France soient encore l’objet d’un quasi-interdit d’antenne ?

Pour conclure, ce sont autant de conditions à réaliser pour que l’unité nationale, légitime au regard de la menace djihadiste, ne se transforme pas en un unanimisme ou forme de « pensée unique » nationaliste, contraire à l’esprit des Lumières et de la laïcité que la République et son Ecole sont censées défendre et promouvoir. Pour une authentique refondation, l’institution éducative nécessite des dynamiques de groupes d’envergure : la diversification des contenus programmatiques et d’apprentissage en fait partie.

Résumé des pistes programmatiques proposées:

Au plan de la politique d’intégration

- l’activation de la feuille de route gouvernementale en matière de politique de la ville et d’intégration[15] 

Au plan des droits démocratiques

- l’arrêt des mesures judicaires concernant un délit de « blasphème laïc » (attentatoire aux symboles et rites républicains) et d’expression pour les mineurs scolarisés, pour les enseignants également

Aux plans médiatique, culturel et éducationnel

- le libre accès des citoyens français aux médias extra-métropolitains : RFI/France 24 (chaîne française internationale), France Ô (média des Dom-Tom)
- la libre diffusion sur les médias publics et d’Etat des informations concernant les relations Afrique-France et les Dom-Tom
- le contrôle démocratique de la politique francophone et la promotion d'un dialogue des cultures équitable dans ce cadre
- l’accroissement de l’enseignement de l’arabe à l’Ecole
- la promotion des littératures comparée et francophone, de l'anthropologie culturelle et de la sémiologie...


Martine Boudet co-directrice de l'essai, Le système éducatif à l’heure de la société de la connaissance (Presses universitaires du Mirail, 2014) http://f-origin.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/148/files/2014/11/Flyer_Systeme-educatif_oct2014.pdf

[2] Ministère de l’Education nationale, Onze mesures pour une grande mobilisation de l’Ecole pour les valeurs de la République  http://www.education.gouv.fr/cid85644/onze-mesures-pour-une-grande-mobilisation-ecole-pour-les-valeurs-republique.html

[3]  Thierry Tuot, Rapport sur la refondation des politiques d'intégration (7 févr. 2013). http://www.la-croix.com/Actualite/France/Rapport-sur-la-refondation-des-politiques-d-integration-de-fevrier-2013-_NG_-2013-02-07-908585

Chantal Lamarre, Muriel Maffesoli, "Connaissance - reconnaissance", dans Refonder la politique d'intégration, rapport au premier ministre, 2013.

[4] Pierre Tevanian, Une révolution conservatrice dans la laïcitéhttp://lmsi.net/Une-revolution-conservatrice-dans

Etienne Balibar, Saeculum. Culture, religion, idéologie, Galilée, coll. « la philosophie en effet », 2012 http://lectures.revues.org/9962

[5] Réseau international Education et Diversité/RIED, Diversité/Education et formation : Enjeux, pratiques et perspectives dans différents pays. Rencontres Marseille, 2014. http://ried.hypotheses.org/41

Revue Diversité, 40 ans de solidarité, CNDP , 2013.

http://www2.cndp.fr/lesScripts/bandeau/bandeau.asp?bas=http://www2.cndp.fr/revueVEI/accueil.htm

Revue Diversité, L’Ecole et les cultures, CNDP, 2002.

http://www2.cndp.fr/lesScripts/bandeau/bandeau.asp?bas=http://www2.cndp.fr/revueVEI/accueil.htm

[6]http://www.leparisien.fr/nice-06000/nice-un-enfant-de-8-ans-entendu-pour-apologie-d-acte-de-terrorisme-28-01-2015-4486509.php

 http://rue89.nouvelobs.com/2015/01/20/apologie-dacte-terrorisme-jai-leve-main-jai-dit-ils-ont-eu-raison-257212

[7] http://www.lanouvellerepublique.fr/Vienne/Actualite/Education/n/Contenus/Articles/2015/01/24/Le-rectorat-suspend-le-prof-et-saisit-la-justice-2197590
Pétition (initiée par le SNES):http://www.petitionpublique.fr/?pi=P2015N47300
+ Communiqué syndical du SGEN-CFDT Poitiers.

[8] CAPE : Refonder l’Ecole sur les valeurs de la République : les associations membres du CAPE s’engagent http://www.icem-pedagogie-freinet.org/node/43102

"Les associations du CAPE reconnaissent le bien fondé des perspectives politiques dressées par la Ministre." Où sont l'esprit critique et le débat, entre autres concernant la situation faite aux publics des quartiers populaires?

[9]  Marie-Castille Mention-Schaar, Les héritiers (film, 2014) 

http://www.telerama.fr/cinema/films/les-heritiers,493631.php

http://aggiornamento.hypotheses.org/2474

[10]   Philippe Meirieu, Pour que nos émotions soient vraiment démocratiques !

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2015/01/16012015Article635569918387973960.aspx7

[11] Mustapha Cherif, La responsabilité partagée

[12] Alain Renaut, La France doit faire le choix d’un multiculturalisme tempéré, Le Monde, 15 janvier 2015, pages Débats, https://docs.google.com/file/d/0B07Q7dMNI46_WWlpQWV5SWxDWXc/edit

  Alain Touraine, Un nouveau paradigme, 2005, Fayard.  

[13]   Dominique Wolton, Demain la francophonie- Pour une autre mondialisation, Flammarion, 2006 http://www.wolton.cnrs.fr/spip.php?article22

[14] Abdennour Bidar, Lettre au monde musulman http://quebec.huffingtonpost.ca/abdennour-bidar/lettre-au-monde-musulman_b_5991640.html

[15]http://www.ville-et-banlieue.org/egalite-republicaine-et-dintegration-la-feuille-de-route-du-gouvernement-8214.html

Dernière modification le vendredi, 20 novembre 2015
Boudet Martine

Martine BOUDET

professeure agrégée de Lettres modernes, docteure en littérature française (académie de Toulouse).
Formation d’enseignants au Maroc et au Bénin dans le cadre de la Coopération.
Coordination de séminaires à l'EHESS-Paris
Co-direction de l’essai Le Système éducatif  à l’heure de la société de la connaissance  (PUM, 2014)  http://w3.pum.univ-tlse2.fr/~Le-systeme-educatif-a-l-heure-de~.html
Animation du blog de recherche-formation, Pour la promotion du français et des Lettres
http://pfl.hypotheses.org/
Adresse de messagerie boudetm@wanadoo.fr

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