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A propos du dossier [1], publié en 2003, par Céline Mahieu et Frédéric Moens,  experts universitaires de la Faculté universitaire de Namur. Ils se penchent sur la manière dont se conçoit l’application de l’apprentissage, de l’éducation et de la formation tout au long de la vie.

Ce concept mondialisé et répété inlassablement au sein de la société depuis de nombreuses années par les autorités politiques, éducatives et économiques mais aussi par des organismes internationaux comme l’UNESCO et l’OCDE, est analysé à partir du fait que ledit concept n’est plus orienté vers l’élévation de l’éducation de chaque individu mais plutôt comme un moyen « technique » d’adapter chacun aux besoins d’une société en perpétuelle évolution.

Et ils mettent en cause en ce sens l’Union européenne qui au travers du « Lifelong learning » privilégie les besoins de la société à la nécessité sociale et humaine de permettre à chacun d’approfondir son éducation par l’apprentissage de nouvelles connaissances.

Comme l’Education est du ressort de chaque Etat membre et non de la Commission européenne, celle-ci contourne l’obstacle selon les auteurs et ceux-ci d’examiner d’abord « le contenu de l’éducation et la formation tout au long de la vie avant d’en exposer la technique d’imposition douce, la méthode de bonne gouvernance, utilisée par l’Union pour les faire pénétrer dans les politiques des Etats membres ou associés. »

Les auteurs rappellent en se basant sur divers rapports d’experts cités en référence que l’éducation permanente ou récurrente est une notion soutenue par les institutions internationales dès les années « 70 » pour pallier à l’inadéquation des systèmes éducatifs face à l’accélération des changements économiques ; l’objectif étant de substituer « la société de la connaissance » à « la société industrielle, moribonde. L’idée de l’éducation tout au long de la vie est aussi la conséquence de la prise en compte de mutations comme l’allongement du temps de non-travail, la crise de l’emploi et les transformations que subissent les modes de production et les mutations culturelles.

Les auteurs soulignent aussi qu’au même moment, l’Union européenne affirme que l’intégration économique, la libre circulation des travailleurs devraient se doubler d’une certaine convergence des systèmes éducatifs nationaux.

L’éducation et la formation apparaissent comme devant cesser d’être réservées à certaines classes d’âge (en l’occurrence la jeunesse) et d’être exclusivement proposées par les institutions formelles (écoles, universités).

Cette option défendue précédemment déjà 30 ans plutôt par l’UNESCO qui y voyait un moyen de contourner un enseignement trop inégalitaire dans l’égalité des chances est reprise par l’Union européenne.

La Commission fait sienne cette idée que toute acquisition du savoir ou de compétence se trouve chargée d’une même légitimité. L’apprentissage formel ou informel est mis sur le même pied que le parcours traditionnel scolaire ou académique.

La Commission européenne, constatent les auteurs :

  1. Appelle alors à l’établissement d’un cadre global pour le transfert général de qualifications et de compétences que ce soient entre les niveaux d’éducation et de formation formelles ou d’une institution, d’un secteur ou d’un pays à l’autre.
  1. Développe le projet Europass qui prévoit de doter chaque individu d’un passeport faisant état de son parcours en matière d’apprentissage formel, informel.

Certains pays se sont engagés dans cette voie, c’est le cas de la Belgique avec les certificats de compétences qui détricotent le système de diplôme existant.

Cette orientation est définie dans « le livre blanc pour la croissance, la compétitivité et l’emploi » de l’Union européenne pour la « priorité à l’emploi ». La règle : l’environnement en transformation nécessite de la part des individus une adaptation rapide et continue, condition de leur intégration sociale comme professionnelle. Même si tout le monde n’est pas sur la même longueur d’onde au sein de ces organismes, l’OCDE et l’UNESCO se différencient cependant, la première insiste sur la capacité de l’homme à s’adapter à l’environnement tandis que la seconde insiste sur l’émancipation de l’homme.

Pour y arriver et contourner le pouvoir politique des Etats en matière d’éducation dont la lenteur à prendre des décisions et à les faire appliquer en raison entre autres qu’il faut passer par un débat au Parlement, puis légiférer sur sa constitutionnalité, l’individu devient le moteur d’une demande utilitariste. On centre les politiques éducatives davantage sur la demande…

« Les politiques de l’enseignement ne sont désormais plus définies en termes de contenus à vocation générale…mais par des procédures qui doivent permettre précisément l’adaptation de ces contenus aux conditions mouvantes, au plus près de la demande, au plus près du marché. »

Pour y arriver, la Commission européenne considère donc que l’éducation et la formation ne sauraient être pris uniquement en charge par les pouvoirs publics.

« La Commission suggère que les autorités publiques concentrent leurs efforts, d’une part, sur la mise à disposition des ressources nécessaires à l’acquisition des compétences de base par tous et, d’autre part, sur l’égalité des chances et le ciblage de groupes spécifiques menacés d’exclusion. La garantie de l’État porte donc exclusivement sur les “personnes particulièrement menacées d’exclusion”, définies par la Commission comme étant “les personnes disposant de faibles revenus, les personnes handicapées, les minorités ethniques et les immigrés, les jeunes en situation d’échec scolaire, les parents célibataires, les chômeurs, les parents revenant sur le marché de l’emploi, les travailleurs ayant un faible niveau d’éducation et de formation, les personnes en dehors du marché de l’emploi, les citoyens âgés (y compris les travailleurs âgés) et les anciens délinquants” (Commission européenne 2001b, 15).

Dans un tel scénario, on passe donc d’un État-Providence promoteur d’une éducation la plus élevée possible pour chacun à des pouvoirs publics se bornant à tendre un dernier filet pour tous ceux qui n’ont pas réussi à se montrer autonomes et responsables, à prendre en charge leur apprentissage. En la matière, le retournement logique des politiques éducatives est radical ; cette révolution au sens plein a déjà été soulignée et analysée mais trouve ici une nouvelle actualisation pratique.

« Dès le moment où l’éducation et la formation sont considérées comme des services faisant l’objet d’une consommation au bénéfice particulier de certains acteurs, dès le moment donc où l’on envisage de faire porter le coût de ces services en partie sur ces acteurs, un système évaluant et garantissant sa qualité doit être mis en place. Il est la base minimale devant offrir la possibilité aux agents consommateurs de juger les produits qui leur sont présentés. “Les réponses à la consultation ont également souligné l’importance de la qualité et de la pertinence.

« En effet, investir du temps et de l’argent dans l’éducation et la formation ne peut s’avérer totalement rentable sans d’excellentes conditions d’apprentissage et sans une stratégie politique sous-jacente et des systèmes de haute qualité. [...] La qualité n’est pas seulement une obligation, mais également un facteur d’incitation des individus, des employeurs et des autres acteurs à investir dans l’apprentissage” (Commission européenne 2001b, 11, 17). La boucle est fermée : l’éducation est devenue un bien consommable et attractif, dont il est nécessaire de juger l’efficience pratique. L’apprentissage tout au long de la vie est alors un marché au service du Marché, dans lequel il est attendu d’être performant, quelle que soit la place occupée. »

« Dès le moment où l’éducation et la formation sont considérées comme des services faisant l’objet d’une consommation au bénéfice de particulier de certains acteurs, dès le moment où l’on envisage de faire porter le coût de ses services en partie sur ses acteurs, un système évaluant et garantissant sa qualité doit être mis en place. »

Le point important qui se dessine :

« La boucle est fermée : l’éducation est devenue un bien consommable et attractif, dont il est nécessaire de juger l’efficience pratique. L’apprentissage tout au long de la vie est alors un marché au service du Marché, dans lequel il est attendu d’être performant, quelle que soit la place occupée. »

La Commission européenne décide de lancer une grande consultation sous la former d’un mémorandum mais qui porte plus sur les moyens que sur les enjeux.

  1. Ainsi le premier volet de cette nouvelle gouvernance inspirée par la Commission européenne,  soulignent les auteurs,  se pose sur le principe suivant : « d’objectifs exclusivement centrés sur l’insertion professionnelle des individus et la croissance économique de l’Europe, l’éducation et la formation tout au long de la vie ont vu leurs fins étendues à la citoyenneté et au développement personnel. Alors que la consultation ne consistait matériellement qu’à récolter les réponses à une série de questions opérationnelles, certains participants ont fait porter le débat sur la seule finalité économique de l’apprentissage tout au long de la vie pour l’élargir à d’autres raisons. »

2. Le second volet se base sur un système d’indicateurs : « Il ne convient plus de centrer la récolte d’informations sur l’offre de formation et d’éducation, sur les opérateurs, mais bien sur les individus, leurs besoins, c’est-à-dire leur demande et leur consommation en matière d’apprentissage.

Ce système est élaboré en collaboration avec l’OCDE et l’UNESCO afin de déployer des réseaux de bonnes pratiques ce qui revient du giron de l’Europe et permet de contourner les Etats d’autant que selon la Cellule de prospective de l’Union européenne : « la diversité des contextes et la crise des appareils de mobilisation collective n’autorisent plus l’espoir de définir dans son contenu un intérêt qui soit général… »

Il s’ensuit un débat sur l’enjeu qui « ne porte plus sur les aspects politiques (et donc des Etats) mais sur les moyens de les appliquer, qui eux-mêmes impliquent toutes les parties prenantes pour les aliéner dans le débat. »

Les auteurs s’inquiètent et dénoncent cette manière de procéder de l’Union européenne :

« A l’image de l’enseignement supérieur européen (rappel Bologne/Erasmus) qui s’allie sur un modèle unique sans débattre de ses conséquences, l’apprentissage tout au long de la vie s’impose dans une forme unique, celle de la formation employable, choisie par l’apprenant et très largement assumée, y compris financièrement par lui. » 

Julien Moës

pdfDossier_Mahieu_Moens.pdf

Dernière modification le jeudi, 19 novembre 2020
Moës Julien

Né à Geer, en province de Liège (Belgique), le 5 septembre 1948, je suis diplômé de l'enseignement supérieur à l'Institut pour Journalistes de Belgique. Journaliste professionnel et auteur, ancien secrétaire de rédaction au quotidien La Wallonie (1971-1990), ancien président de l'Association des Journalistes professionnels de Belgique - section Liège-Luxembourg et chef du service communication de la Province de Liège de 1993 à 2006, je suis actuellement administrateur de La Maison de la Presse et de la Communication de Liège, de la télévision locale RTC-Télé Liège et de la Société des Lecteurs du Monde ainsi qu' animateur aux côtés de Régine Kerzmann de l'émission "Nos auteurs ont la parole" sur RCF Liège. Je tiens aussi sur facebook un site comme chroniqueur littéraire.

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