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La campagne présidentielle s’alanguit et chaque candidat peaufine ses derniers arguments, ceux qui lui vaudront le ralliement massif de foules conquises. Convenons-en, ces arguments de fin de campagne sont rarement les meilleurs, flirtant trop souvent et dangereusement avec les limites fétides d’un populisme démagogue et racoleur

En l’occurrence, mon attention a été alertée, d’une manière générale, comme d’autres, par la pauvreté des propositions concernant l’éducation, qui n’est décidément pas un sujet de campagne, et par la nullité crasse, par ailleurs, toujours trop visiblement dictée par les lobbys idéologiques et économiques du secteur, des propositions relatives à l’école numérique.

Je vous épargne la liste des assertions consternantes à ce sujet insérées çà et là dans les programmes. Pas ceux de l’école, ceux des candidats à la présidence de la République, dont on aurait pu espérer a priori qu’ils sont bien conseillés mais dont on sait qu’ils ne le sont pas.

Ce billet n’aura pas pour objet de revenir là-dessus. Une certitude cependant : quel que soit l’élu, on va perdre encore 10 ou 15 ans. Il faut s’y préparer. Je sais, c’est dur.

Rien ne sert de penser, faut réfléchir avant

Comment expliquer les déclarations consensuelles, tous bords politiques confondus ou presque, sur le retour nécessaire à la transmission des savoirs ?

À ce sujet, un tantinet agacé par ce triste consensus, j’ai eu la prétention d’annoncer, sur un réseau social, que j’allais écrire un billet pour en déconstruire le mythe, cette supposée évidence sociale. Je ne subodorais pas alors à quel point ce sujet avait déjà été au centre des réflexions, parfois polémiques, de presque tous les pédagogues, depuis des siècles sans doute. Je reconnais mon ignorance, je ne suis pas historien de l’école ou de la pédagogie. Mes « amis » ne m’en ont pas tenu rigueur, me conseillant de relire Lev Vygotsky ou Jean Piaget, Marcel GauchetPhilippe Meirieu ou Pierre Bourdieu, me renvoyant aux travaux récents de Jérôme Deauvieau et Jean-Pierre Terrail ou encore, plus loin, à Michel de Montaigne ou… Socrate.

Par ailleurs, on me dit aussi qu’il convient, pour être sérieux, que je mentionne ce qu’en pensaient les Galates.

J’y renonce. Non pas tant parce que je méprise tous ces grands auteurs ou toutes ces références mais parce ce n’est pas mon propos aujourd’hui de me retourner sur le passé, si éclairant soit-il.

Ouvrons les yeux et observons

Ce blogue est nourri des observations faites, autour de moi, par ceux qui veulent bien ouvrir les yeux, sur les mutations induites par le numérique, ses technologies mais aussi surtout le modèle culturel et social qu’il est devenu et qui s’impose dans tous les domaines de la société de ce siècle. On ne parle que de ça, ici, de gens avec lesquels je ne suis pas forcément d’accord sur tout mais qui, en connexion avec leur temps, savent adopter une posture de naturaliste pour observer autour d’eux et en tirer les conséquences.

Ainsi, Catherine Becchetti-Bizot répond à propos d’Ecritech’8, de son thème « Numérique et savoirs » et de ce qu’elle était allée y faire :

« Nous nous sommes interrogés sur les modes d’appropriation des savoirs avec le numérique… Comment les élèves se les approprient de manière pérenne, comment les enseignants, eux-mêmes, sont amenés à scénariser les savoirs, autrement dit le rôle de l’enseignant et l’évolution de sa mission pour tenter de se mettre dans une posture nouvelle ? Enfin, comment peut-on co-construire ses savoirs tout au long de la vie ? »

Dans une tribune récente, Stéphane Diebold se demande s’il ne convient pas, en ces temps nouveaux, où s’impose le paradigme numérique, de s’arrêter de transmettre. Il cherche, lui aussi, ses références dans les textes anciens citant Thomas Paine, Edmund Burke et Bernard de Chartres.

La question n’est pas si iconoclaste que cela. Kwame Yamgnane me rappelle, lui, qu’elle s’est posée dès la création des écoles qu’il a dirigées, la dernière étant 42. Il rappelle qu’un concept a largement présidé à leur naissance, celui de ZKT (Zero Knowledge Transmission). Dans un travail de recherche consacré à l’école 42, Tiphaine Liu, qui ne nie pas que 42, où aucun enseignant n’exerce, a pourtant vocation a transmettre des savoirs, énonce qu’une large place est faite au plaisir d’apprendre par soi-même, en coopérant, en collaborant, en trouvant de manière autonome les sources des connaissances nécessaires, en faisant preuve d’agilité, d’initiative et d’adaptabilité : « dans un monde incertain et chaotique, l’esprit doit lui-même être souple et imprévisible ». Les mots-clés sont, répète-t-elle, plaisir mais aussi engagement, liberté, horizontalité. Chaque élève, confronté aux problèmes qu’on lui pose, adopte tour à tour la posture d’apprenant et de formateur.

Il va de soi qu’il n’est pas question d’en faire un modèle général pour l’école. L’école 42 est née aujourd’hui dans un contexte précis, avec des élèves décrocheurs eux-mêmes très particuliers et des objectifs pragmatiques de formation. Malgré tout, son fonctionnement et ses méthodes étonnent et obligent à interroger à nouveau les objectifs mêmes assignés à l’école de la République.

La cécité des élites

Ce billet n’a pas pour objectif de déconstruire quoi que ce soit, au fond j’en suis bien incapable. D’autres, très illustres, s’y sont frottés en leur temps ou même aujourd’hui sans trouver de réponse formelle à ce qui entre en tension entre enseigner et apprendre, instruire et éduquer, transmettre et ouvrir les possibles de l’élaboration de savoirs.

C’est bien trop difficile et compliqué aujourd’hui plus que jamais, dans un monde de surinformation et de désintermédiation, un monde, on le voit bien en ce moment-même, où tous les systèmes de représentation sont en crise et largement contestés. Tout a changé, de fond en comble, les interactions sociales ne sont plus les mêmes, les jeunes, les élèves ne sont plus les mêmes non plus, ils n’ont plus les mêmes goûts, les mêmes aspirations, les mêmes repères que leurs aînés. Ainsi, il est particulièrement vain, comme le prétend un candidat aujourd’hui même, de vouloir restaurer l’« autorité » des enseignants sans prendre en compte qu’on ne peut plus, aujourd’hui, assigner à ces derniers les mêmes missions, qu’ils ne peuvent plus adopter les mêmes postures et se contenter de transmettre des connaissances, des savoirs comme il est souvent dit maladroitement. C’est impossible.

C’est d’autant plus compliqué, comme je l’ai déjà dit dans mon précédent billet, que la posture à adopter maintenant doit être plus humble, qu’il s’agit de descendre des chaires et des piédestaux et de parcourir les travées.

L’école ne peut plus être le lieu unique de la transmission, elle ne l’est d’ailleurs déjà plus. Les apprentissages informels sont déjà plus importants que les apprentissages formels. Les maîtres ne peuvent plus être les seuls à transmettre, ils ne le sont déjà plus, l’essentiel des apprentissages se déroulant, dans l’école et hors d’elle, dans des démarches qui mobilisent des intelligences collectives et où coopération, collaboration, entraide, co-construction de savoirs entre pairs sont la règle.

Et pourtant, j’y reviens, cela n’empêche nullement nos vaillants candidats d’en rajouter sur le modèle immémorial d’une école dédiée à la seule transmission des savoirs contre toutes les dérives supposées d’une modernité destructrice. Certains de leurs partisans se fendent même de tristes déclarations dans les grands médias. Ainsi, l’Humanité se fourvoie à publier d’horribles lignes qui n’ont d’autre intérêt que de montrer au grand jour l’irréductible archaïsme et l’impressionnante cécité de leurs auteurs. Incapables de nuances, incapables d’ouvrir les yeux sur la réalité du Monde, ils se réfugient dans l’immuable et l’anachronique.

De même, là où les champs nouveaux des littératies numériques, médiatiques ou informationnelles contraignent, par exemple, à croiser les regards et à développer, ensemble, des démarches transversales, ils s’opposent maladroitement et radicalement à ces évolutions nécessaires en enfermant les disciplines scolaires dans leur didactique propre et incomparable. Incapables de comprendre qu’on peut parfaitement acquérir des savoirs disciplinaires consistants, et, dans le même temps, éviter le repli sur soi pour, avec les autres acteurs de l’école, appréhender la globalité des apprentissages, ils s’enferment dans des logiques manichéennes, excluantes et dépassées.

Il faut leur expliquer, à tous ces gens : l’école comme lieu unique et exclusif de transmission des savoirs, le maître comme unique possesseur des connaissances, c’est fini, n-i. Fini.

Ils devront bien s’en convaincre. Ou en pâtir.

Michel Guillou @michelguillou

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Merci aussi à Pierre Dac pour le premier intertitre.

 « De la recrudescence des cas de cécité en période électorale » in Culture numérique, 21 avril 2017, https://www.culture-numerique.fr/?p=5990
Dernière modification le dimanche, 30 avril 2017
Guillou Michel

Naturaliste tombé dans le numérique et l’éducation aux médias... Observateur du numérique éducatif et des médias numériques. Conférencier, consultant.

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