fil-educavox-color1

Publié par Olivier Ertzscheid, Enseignant-chercheur (Maître de Conférences) en Sciences de l’information et de la communication le 16 mai 2013 sur le blog : Affordance.info
MOOCS. Massive Open Online Courses. Depuis déjà quelques années, mais particulièrement depuis l’année dernière au cours de laquelle le phénomène explosa littéralement (plus dans la presse que dans les usages d’ailleurs ...), c’est l’une des tendances lourdes du web pedago-numérique d’outre-atlantique. 2012 fut donc l’année des MOOCS (36), prenons en 2013 le temps d’un premier état des lieux.
Peu d’analyses ou d’opinions personnelles dans le billet à suivre (bon un peu quand même vu que j’arrive pas à m’en empêcher ...), mais surtout une bonne grosse revue de liens sur le sujet, après une veille de plusieurs mois, pour permettre de faire le tour de ce que l’on sait aujourd’hui des Moocs. Si vous n’avez que 4 minutes, que vous parlez anglais et que vous ne connaissez rien au sujet, cette vidéo (39) est faite pour vous.

Une (brève) histoire des MOOCS
On peut assez aisément (et assez sommairement pour ce qui va suivre) établir la généalogie des MOOCS. Libérer la production scientifique. Les archives ouvertes ont un peu moins de 25 ans mais il y a déjà plus de 40 ans que naissait, au Royaume-Uni le mouvement pour l’open access, "définitivement" acté en 2001 avec la déclaration "Open Access Initiative" de Budapest. + enseigner pour tous. C’est en France que renaît en 1963 le mouvement des universités populaires, théorisé par Grundtvig au 19ème siècle. + enseigner à distance. En 1969, au Royaume-Uni toujours, naissait "l’Open University" (25), qui dès sa première année d’ouverture (en 1971) accueillera près de 25 000 étudiants et sera la première à définir les canons de l’apprentissage à distance encadré ("supported open learning") (26), qui deviendra la FOaD en francophonie (FOrmation à Distance). Au début des années 2000 naîtra le mouvement des "ressources éducatives libres" (ou OER en anglais, "Open Educational Ressources") (27). + le web + le logiciel libre. Cet ensemble de mouvements convergents, additionnés à la massification des usages et des accès au web ainsi qu’au développement du logiciel libre finira par s’enraciner dans de prestigieuses universités. + Exemplarité des pionniers. Naîtront alors quelques initiatives à forte visibilité et aux contenus déjà pléthoriques, dont la plus célèbre reste celle de l’Open CourseWare du MIT= MOOCS. Les MOOCs pourront alors conjuguer les technologies du web au service d’un public massifié, dans le cadre de pratiques d’enseignement à distance pouvant s’appuyer sur les connaissances désormais librement disponibles notamment via le mouvement de l’open access.
Le point clé de l’acronymie des MOOCS réside dans le "O" de Open. Cette ouverture est double : "open registration", pour la liberté offerte aux étudiants de "s’inscrire" pour suivre l’enseignement proposé, et "Open License" permettant de rediffuser et de redistribuer librement ledit MOOC (28).

Le premier MOOC.
Le premier MOOC officiel a été lancé par Stephen Downes (52) et Georges Siemens en 2008 (51) en prenant appui sur la théorie du connectivisme. Ce MOOC "historique" s’étalait sur 12 semaines et comprenait 1900 étudiants, il était hybride dans son financement, certains étudiants payant pour obtenir une certification, d’autres se contentant de suivre gratuitement le cours (sans certification à la sortie). Il portait sur le sujet du connectivisme et était "bricolé" à partir de différentes briques logicielles gratuites (un wiki, un blog, un forum Moodle, un aggrégateur type Netvibes - Pageflakes - un compte Twitter et une platefome de diffusion vidéo en streaming - UStream) (52).

Le web est une salle de classe de 2 milliards d’étudiants.
Aujourd’hui, un cours sur les moteurs de recherche peut réunir plus de 90 000 étudiants en quelques semaines (1). Quand Perter Norvig, spécialiste de l’IA (entre autres) chez Google donne un cours sur son sujet de prédilection, 190 000 étudiants affluent de plus de 190 pays différents (1)

Y’a pas que les MOOCS dans la vie
La frontière entre les MOOCS et les MOOSe ("massive open online seminar"), sortes de Moocs rattachés à plusieurs institutions et/ou universités) est encore assez floue (1). Jean-Michel Salaun a été le premier à proposer une traduction stimulante des MOOCS, à savoir les COOPTs (COurs Ouverts Pour Tous) (2). Les MOOCS sont pervasifs et s’appuient (parfois) sur d’autres écosystèmes (comme Facebook pour créer des groupes d’échange "autour du cours", mais également sur des wikis, des blogs, etc ...) (1). Il faut également distinguer entre "cMOOCS" et "xMOOCS", ces derniers étant plus adaptés pour des enseignements nécessitant une navigation linéaire (par exemple pour des notions techniques) : les vidéos y sont plus courtes, les unités d’enseignement plus réduites et systématiquement couplées avec des TP (67)

S’inscrire à un MOOC et le suivre sont 2 choses différentes
Le ratio entre les étudiants inscrits et ceux qui vont réellement au bout du cours est encore assez faible (deux exemples : Machine Learning > 104,000 registered and 13,000 completed the course, and Introduction to Databases > 92,000 registered, 7,000 completed) (1) (15). D’autres études suggèrent que près de 90% des étudiants inscrits ne vont pas jusqu’au bout du cours en ligne (30). Ce qui d’ailleurs ne me semble pas remettre en cause l’intérêt du modèle : j’enseigne depuis maintenant plus de 10 ans à l’université, et je peux vous assurer que même en présentiel, et même quand je suis en pleine forme, je suis loin d’avoir l’attention de 100% de mes étudiants sur 100% d’une séance de cours complète (c’est à dire sur l’ensemble d’un module ou d’une matière enseignée).

La pédagogie des MOOCs

Flipped classrooms.
 Beaucoup de MOOCs s’appuient sur la pédagogie de la classe inversée (Flipped Classrooms) (3) (22) (24) (65). Il paraît d’ailleurs que "l’on apprend mieux en ligne que dans un amphithéâtre" (13). Probablement parce qu’en ligne on est beaucoup plus libre de choisir ce que l’on souhaite apprendre, et pas simplement parce la supposée causalité entre activité de l’enseignant et passivité de l’élève serait inversée (24) ...

This is the end. Ou pas.
 Si les MOOCS peuvent signer le renouveau plutôt que la fin des universités (23), il semblerait en revanche qu’ils actent la fin des salles de classe (et c’est le président de l’université de Stanford qui le dit) (14). Pour autant, l’impact des MOOCS sur la pédagogie et la transmission des savoirs ne saurait être mesuré de manière globale : il dépend des fonctionnalités proposées et de la manière dont aura été pensé et mis en oeuvre ledit MOOCS. Comme il y a de bons et de mauvais profs, de bons et de mauvais élèves, il existe de bons et de mauvais MOOCS, certains d’entre eux véhiculant une forme immémoriale d’autoritarisme dans lequel l’étudiant est totalement passif face à son écran, sans réelle possibilité d’interagir avec quoi ou qui que ce soit (53).

Une pédagogie du support.
 A titre personnel, je suis convaincu que très prochainement les MOOCS fusionneront avec les manuels scolaires numériques (35) pour ne plus former qu’une seule et nouvelle entité hybride servant à la fois de receuil de connaissances et de support de diffusion des mêmes conniassances, tout en intégrant des process de certification "personnalisés" qui pourront ensuite être couplés ou "découplés" dans le cadre de cursus identifés et labellisés par des machins-choses qui s’appelleront encore - peut-être - des universités.
Big Brother is watching MOOCS
La suite des MOOCs c’est peut-etre la surveillance "en ligne" des examens (4) et les manuels scolaires / universitaires électroniques qui notent et signalent les passages que vous n’avez pas lus (5), annonçant par ailleurs une possible "wal-martification" des universités (72).

Moocs et société : quels étudiants pour les MOOCS ?
Le tissu universitaire est aussi et avant tout un tissu social. Que les Moocs pourraient remettre directement en cause et/ou détruire (6), avec des impacts au niveau d’un pays, mais aussi et surtout au niveau du tissu universitaire des pays les plus pauvres et/ou des unviersités les moins "côtées", instaurant avec eux une concurrence faussée : si tout le monde peut suivre les cours d’informatique du MIT, pourquoi s’inscrire à l’université de Pau (notez bien que je n’ai rien contre l’unviersité de Pau, mais fallait bien prendre un exemple) ? (8). D’ailleurs pour certains, ce credo prend la forme d’un confiteor : "les MOOCS permettent d’attirer les meilleurs étudiants étrangers" (12). Mais les MOOCS visent aussi (et peut-être surtout) ceux qui pour diverses raisons n’auraient pas pu suivre de cours, tout court :
"combien d’enfants peuvent se payer un prof dans une salle ? Combien d’adultes peuvent se permettre d’aller en cours à 8h du matin et dépenser 12.000€ par an dans une école de commerce ? 3% de la population cible ? 4% ? C’est aux autres que les MOOC s’adressent. À ceux qui, de toute façon, ne pourront JAMAIS aller dans cette salle de classe tant vénérée, lieu d’un contact "privilégié". À ceux pour qui les MOOC, ce sera mieux que rien, car aujourd’hui ils n’ont rien. Lisez Mohammed Yunus, le fondateur de Grameen Bank, expliquer que quelques heures d’éducation même mal faite transforment des vies dans un pays sous-développé. (...) Avec les MOOC, nous visons ce que le chercheur en innovation Clayton Christensen appelle les "non consommateurs", les exclus de fait du système. Exclus pour cause de ressources (augmentation continue des frais de scolarité qui rendent les études de moins en moins accessibles), exclus pour cause de modalités (pas de cours en soirée, la nuit, pendant les vacances) ou exclus pour cause de particularités (apprendre à son rythme, à sa manière, sans le regard des autres, etc.) (17)  

 
Nota-Bene : se souvenir d’ailleurs que Danah Boyd avait déjà montré comment Facebook détruisait l’expérience de mixité sociale des universités américaines ... (7)
 
Qui sont les MOOCers ?
On connaissait les "blogging scientists" (universitaires qui blogguent), les "Tweatchers" (enseignants et universitaires qui tweetent), mais qui sont les MOOCers, ces universitaires qui créent et animent des blogs ? Et pourquoi le font-ils ? Le plus souvent par curiosité et enthousiasme, mais également par besoin de reconnaissance ou crainte de ne pas laisser passer un train, mais aussi pour améliorer leur propre pratique professionnelle ou pour bénéficier de davantage de retours et d’interactions (63). La plupart d’entre eux utilisent prioritairement des vidéos et des ressources éducatives libres dans leurs MOOCS (63). Pour le reste, eux-mêmes sont très peu convaincus de la possibilité pour les MOOCS de donner un jour lieu à la délivrance de diplôme ou même d’une quelconque certification (63).

Les MOOCS, combien ça COOTS ?

Le gratuit a un prix.
 À l’instar des ressources éducatives libres pour lesquelles le coût minimal de production d’un cours - d’un cours du MIT mais d’un cours tout de même - est estimé entre 10 et 15 000 dollars (19), les MOOCS sont le plus souvent des ressources faussement gratuites : leur conception, leur diffusion, les matériaux associés (captations vidéos par exemple) ont évidemment un coût. Il convient dès lors non pas de se méfier de ces coûts non apparents des MOOCS (20), non pas davantage - à mon avis - de s’inquiéter d’un signal de gratuité qui pourrait être assimilé à une "non-valeur" du coût de la connaissance ou de l’apprentissage (21), mais d’assumer ces coûts au regard des charges dont ils permettent à leur tour de s’affranchir. Ceci étant, la question de modèle économique de diffusion et d’accès à la connaissance est loin, très loin d’être réglé :-(

MOOCS licenciés.
 Aujourd’hui, même si l’ensemble des MOOCS sont effectivement gratuits et offrent en cela une réponse digne et efficiente à l’hallucinante augmentation des frais d’inscription universitaire dans les pays anglo-saxons notamment ces 10 dernières années, il reste important et même essentiel de poser la question des droits associés, notamment via les licences creative commons si l’on veut que les MOOCS restent réellement "ouverts" (29) et bloquer toute réappropriation illicite ou tout phagocytage par différents passagers clandestins.

Donc d’où vient l’argent ???
 Et bien de 4 sources différentes : majoritairement de fondations, des universités (sur fonds publics ou privés), d’entreprises et de fonds d’investissements (venture capital) (31) Et c’est précisément parce que fondations, entreprises et - dans une moindre mesure - fonds d’investissements sont également les principaux financeurs des universités américaines qu’un vent de panique commence à souffler sur pas mal d’entre elles (37), la gratuité des MOOCS venant heurter frontalement la situation de rente dans laquelle elles s’étaient confortablement installées en ayant en plus le toupet inouï d’augmenter considérablement des frais d’inscription déjà considérablement élevés (aux états-unis, nombre de ménages commencent à épargner pour les études universitaires de leur enfant dès ... la naissance de leur enfant).

Cours gratuits pour diplômes payants ?
 A terme il semble difficile d’imaginer un modèle unique de MOOC définitivement et totalement gratuit ET ouvert, et l’on devrait voir apparaître des modèles hybrides ou freemium (c’est d’ailleurs déjà le cas (55) sur certaines plateformes), la question de la certification étant par exemple un levier évident pour monétiser les MOOCS existants en préservant leur ouverture. Reste à savoir quels seront les acteurs de cette accréditation et les bénéficiaires du cash généré : les universités ? les navigateurs ? les plateformes d’hébergement et/ou de création ?
Géographie des Moocs
 
Majoritairement anglo-saxons mais l’europe a récemment lancé son propre portail (9)
 
You’re talking to MOOCS ?
La question de la langue va rapidement devenir cruciale et profondément discriminante. Ceux qui s’offusquaient - à mon avis à tort - du risque d’hégémonie de la langue et de la culture anglo-saxonne à cause du projet Google Books, feraient bien pour le coup de tirer les sonettes d’alarmes dont ils disposent pour que, soit l’enseignement de l’anglais en France ressemble à quelque chose d’autre qu’un moyen de comprendre les paroles d’Imagine de John Lennon, soit l’université française et ses "tutelles" n’attendent pas le prochain plan quinquennal du ministère pour mettre en place des MOOCS de qualité aux contenus francophones. Faudrait pas qu’on refasse l’erreur de penser que le CNED fut pour l’enseignement à distance et les MOOCS aussi pionnier que le Minitel pour Internet (34) ... Dit avec plus de retenue cela donne ceci :
"Les Moocs anglophones connaissent un énorme succès populaire et aucun équivalent ne se pointe à l’horizon dans la langue de Molière. Résultat : à l’image du peu de présence du contenu en langue française sur le Web à l’échelle mondiale, les universités de la francophonie sont en train de rater le virage numérique et les conséquences risquent d’être désastreuses." (33)
 
La certification et la qualité des MOOCS

S’inscrire à un MOOC c’est bien, le suivre jusqu’au bout c’est mieux. Ne reste plus qu’à obtenir une certification attestant de ce parcours. Et là c’est plus compliqué. Comme signalé en (15) : "La valeur d’un certificat de réussite à un MOOC est conditionnée par la capacité de relier une identité numérique à une identité réelle. Dans ce domaine, où Google et Facebook sont fortement présents (avec un avantage pour le second), l’adoption d’une plateforme MOOC pourrait donner un avantage significatif au challenger."
Pour relier cette identité numérique à une identité réelle, les navigateurs sont clairement parmi les mieux placés, en pouvant s’appuyer sur des protocoles comme OpenID ou bien encore en développant leurs propres systèmes de certifications, comme Mozilla et son système "open badges" (47) (48). Cette logique de certification bénéficie d’ailleurs du soutien explicite du Ministère de l’éducation américain (49).
Pour autant, difficile de s’y retrouver dans la déjà longue liste des MOOCS et dans les différentes possibilités de certification accordées (ou non). Une tentative de sériation est proposée (54) et l’on y distingue au moins 6 possibilités : des "Certificate of Completion", des "Statement of Accomplishment", des "Certificate of Mastery", plus toute la palette des ’"Certificate, with Varied Levels of Accomplishment", sans compter les MOOCS qui n’indiquent pas clairement quel est le type de certification délivrée et ceux qui n’en délivrent aucune.
Le débat autour de la certification rejoint donc, on le voit bien, celui sur la question de la traçabilité et de l’identité numérique. A ce titre la logique des grands acteurs du web visant à supprimer l’anonymat peut-être vue comme un atout. Ou comme un nouveau risque pour la gestion de la vie "privée". Le fait est que là encore, les universités et le pouvoir politique sont totalement à la ramasse (particulièrement en France mais pas que, loin s’en faut) en ne voyant pas l’intérêt de développer des logiques d’identification et de certification ouvertes qui, lorsque le jour sera venu (et c’est pour bientôt), permettraient de s’affranchir du monopole constitué dans les usages par les éternels Google, Facebook, Amazon, Microsoft, Apple sur cet enjeu absolument prioritaire que devrait être la formation tout au long de la vie.
Bref la certification est un enjeu essentiel et qui pose d’énormes problèmes, a fortiori lorsque certains états comme la Californie veulent forcer les universités à accepter comme autant de crédits "valides" certains cours dispensés par des organismes, y compris des organismes "for-profit" (11), et les professeurs n’aiment pas ça du tout (10).
Comme si les choses n’étaient pas déjà suffisamment compliquées, les MOOCS sont tellement protéiformes, ou, pour le dire différemment, les possibilités techniques sont tellement ouvertes, que la nature de l’accompagnement, des ressources, des forums d’entraide disponibles (ou non) varie considérablement d’un MOOC à l’autre, certains parlant déjà d’une rupture entre les MOOCS 1.0 d’hier et les MOOCS 2.0 de demain (18). Il est donc difficile pour l’instant de déterminer des certifications homogènes.

Les grands méchants MOOCS

Moocs partout donc. A ce rythme là rien d’étonnant à ce que les grands mastodontes du web, pour certains déjà positionnés sur le terrain éducatif (iTunes University par exemple), n’avancent leurs pions à grands pas. Côté poids mouche, on trouve par exemple Reddit et son "University of Reddit" (40). Côté poids lourds, en sus du déjà mentionné Apple (iTunesU + dans un registre légèrement différent mais tout de même relié, iBooks Author dédié à la création de manuels scolaires / universitaires) c’est Google qui, ayant depuis longtemps perçu l’enjeu colossal du "marché" de l’éducation se positionne lentement mais sûrement comme - une nouvelle fois - un incontournable dans la course pour remporter le marché de la formation en ligne (43).
Le bras de fer entre les 2 géants pour gagner le marché mondial des salles de classe n’en finit plus d’être décliné à la sortie de chaque nouveau service (73). S’appuyant sur le public captif des opportunément rebaptisées "Google Apps for Education" (41), et disposant également d’un concurrent de poinds face à iTunes U avec la plateforme et les chaînes YouTube Edu (42), la prochaine bataille se jouera sur l’ingénierie permettant de proposer une plateforme "clé en main" de création de MOOCS. Ne trouvant en la matière personne à racheter (comme il l’avait fait avec Blogger et d’autres dizaines de sociétés), Google lance sa propre solution de création de cours en ligne (pas encore mainstream ni wisiwyg), sobrement intitulée "Course-Builder" (45). Il semble que dans l’organigramme de la firme, Peter Norvig soit plus particulièrement en charge de ce dossier (44) (46). L’enjeu affiché : "Helping the World to Teach" (46). Si l’objectif est atteint, une main-mise quasi-totale sur le marché de l’éducation en-ligne dans les 5 prochaines années.
En l’occurence, Google dispose d’un avantage de poids par rapport à Apple : sa relative "ouverture" (comprise comme sa capacité à délivrer des services gratuits) et sa capacité à s’appuyer sur des externalités dont certaines sont intégrées de manière parfaitement transparente au sein de son propre écosystème de services.
 
Dark side of the MOOCS

Les MOOCS, tant dans leur modèle "économique" que dans leurs enjeux éducatifs, ne peuvent être envisagés isolément. Il nous faut les relier à l’ensemble des mouvements et tensions qui attisent depuis quelques années la "crise" de l’enseignement supérieur au niveau mondial avec trop souvent en seuls points de mire la compétitivité, la rentabilité et la course à la concurrence. Dominique Boullier, qui récemment rappelait la nécessité de s’affranchir de la logique des marques pour les problématiques d’enseignement de masse en-ligne (71), revient à la charge dans un billet récent sur Mediapart (60) en dressant admirablement le scénario sombre de l’éclatement toujours possible de la bulle des MOOCS :
"Phase 6 (futuriste) : Les investissements réalisés se retrouvent nettement moins rentables que prévus car les coûts de production et surtout d’animation pédagogique des groupes d’étudiants sont nettement plus élevés pour ceux qui veulent malgré tout atteindre une qualité dans ce domaine. Les investisseurs perdent leur mise et/ou abandonnent brutalement les plates-formes récemment créées en demandant des aides publiques sous peine de fermeture immédiate alors que tout le système d’enseignement est devenu dépendant de leur offre. La bulle des MOOC explose. (...) L’enseignement supérieur a cru trouver un raccourci à son sous-financement public et se retrouve pris dans un piège financier analogue aux pays étranglés par les banques qu’ils ont voulu sauver alors qu’elles avaient spéculé sur leurs dettes.

Résultat : Les faillites d’universités se multiplient (...). Les universités doivent recycler des contenus devenus inadaptés, des personnels embauchés sans modèle économique sérieux, le cimetière des innovations dans l’enseignement à distance se peuple de nouveaux cadavres, la culture numérique n’a pas avancé chez les enseignants qui étaient hostiles au départ et a reculé chez ceux qui étaient enthousiastes parce qu’on leur avait promis un eldorado fondé notamment sur leur propre notoriété (enseigner à 100000 personnes à la fois, le rêve d’avoir ses 15 minutes de célébrité mondiale distribuées en autant d’étudiants)."

Flippant. Mais indécrottablement pragmatique. Je soulignais moi-même le danger considérable des universités low-cost (27) :
"D’autant que pour compenser ici des restrictions budgétaires ou là, la bulle spéculative de l’augmentation de frais d’inscription universitaires dans le monde anglo-saxon notamment (61), on observe l’émergence de nouveaux types d’universités « en-ligne », ne s’apparentant que de loin ou très faussement à la galaxie des REL (Ressources Educatives Libres). La logique de développement de ces « universités Low Cost » (62) ne correspond pas à une volonté réelle de mettre en place un nouveau rapport à l’enseignement et une diffusion la plus large possible des connaissances et des savoirs, mais répond d’abord à une logique comptable : rassembler des ressources d’enseignement aujourd’hui aussi nombreuses qu’hétérogènes sur le Net, et y attacher la délivrance de diplômes."

Où sont les femmes MOOCS ?

"Les plus connues, nées comme il se doit dans la Silicon Valley à l’ombre de Stanford, s’appellentCourseraet Udacity. Harvard et le MIT ont fondé ensemble une start-up à but non lucratif, edX, qui a la même mission." (16)
Les deux premiers MOOCS en français sont là => http://gestiondeprojet.pm/mooc-gest...(avec une intéressante interview de son concepteur (32) et qui est en outre le premier MOOC français avec certification (70)) et là => http://itypa.mooc.fr/ (66)
Pour tout le reste, je vous renvoie à l’excellente et suffisamment presqu’exhaustive typologie d’Audrey Bardon (38) et à l’initiative ô combien salutaire de l’OED (Open Education Database) qui propose un moteur de recherche structuré indexant déjà plus de 10 000 MOOCS accessibles par thème, sujet, professeur, université, etc ... (64)
A noter d’ailleurs que l’un des enjeux des MOOCS, au-delà de leur seul repérage, résidera dans la capacité de médiation qui sera mise en place autour des innombrables ressources susceptibles de l’alimenter, d’où la nécessité pour les prescripteurs universitaires habituels que sont les bibliothèques de rapidement se positionner sur le sujet (68). Les MOOCS n’annoncent pas la mort des salles de lecture ou des bibliothèques (69) mais le besoin de renouveller ou de réorienter les prestations de médiation qui y sont habituellement et traditionnellement attachées.
Et un petit dernier, spéciale dédicace pour mes étudiants et pour le cours de recherche d’information : un MOOC consacré à la recherche d’information avancée sur Google.
Sans oublier LE site de référence pour suivre l’actualité des MOOCS (50)
 
The revolution will (maybe) be MOOCified.

Le Pew Internet a mené une étude sur la perception des MOOCS par les universitaires eux-mêmes et l’évolution de l’enseignement supérieur (58) d’où il ressort que sur une anticipation à court terme (horizon 2020), 40% d’entre eux pensent qu’en gros rien n’aura fondamentalement changé (on continuera d’avoir des unviersités, des cours en présentiel, et des validations de connaissances classiques) contre 60% qui estiment au contraire qu’un nombre significatif d’activités d’apprentissage seront marquées par une individualisation très forte et des approches "just in time" dans les méthodes pédagogiques employées, et que le besoin d’une "certification" (ou d’un diplôme) sera déplacé vers celui de résultats personnalisés ("customized outcomes"), c’est à dire de leviers, badges, indicateurs divers pouvant être directement réemployés dans un contexte précis dépassant largement celui de la recherche d’emploi.
Je suis de mon côté convaincu que les MOOCS n’ont en eux-mêmes rien de réellement disruptifs. Ils ne bouleversent pas la manière d’enseigner, pas davantage fondamentalement celle de "fabriquer" un cours, et les plateformes sont pour l’essentiel un assemblage plus ou moins bien bricolé d’outils existants (wikis, blogs, streaming vidéo, forums, etc.). La vraie révolution des MOOCS, leur potentiel disruptif se jouera cependant sur 2 points : le phénomène d’audience tout d’abord. Un même support de connaissance ou d’apprentissage peut toucher simultanément plusieurs dizaines ou centaines de milliers de personnes, demain peut-être plusieurs millions.
Cette amplitude était jusqu’à lors réservée aux finales de coupe du monde de football. À l’échelle des technologies éducatives, c’est une ampleur d’audience parfaitement inédite. Qui nécessitera, a minima, de réenvisager complètement l’ensemble des processus de certification sur lesquels repose l’université depuis le moyen-âge. Le second point disruptif ne viendra pas des MOOCS eux-mêmes mais des outils et technologies en lien avec l’éducation et l’apprentissage "connecté", lesquels outils et technologies pourront progressivement être intégrés dans les MOOCS : objets connectés, technologies de synthèse vocale, manuels et livres augmentés, l’ensemble de ces applications seront progressivement et inéluctablement intégrés dans les MOOCS. Alors seulement de nouvelles voies d’apprentissage, de dissémination et de constitution de connaissances seront disponibles et adressées simultanément à des millions d’individus.
 
In the MOOCS for love.

Henry Jenkins était à plus d’un titre visionnaire quand il évoquait, dans son article "From YouTube to Youniversities" (56) les "adhocraties" comme "a form of social and political organization with few fixed structures or established relationships between players and with minimum hierarchy and maximum diversity." Soit "l’opposé de l’université actuelle". Et qu’il nous rappelait déjà l’urgence d’imaginer des universités fonctionnant à la manière de Wikipédia ou de YouTube afin "de permettre le déploiement rapide d’expertises dispersées et la reconfiguration des champs", rappelant du même coup que "pour éduquer de tels étudiants, nous n’avons pas besoin d’universités mais d’un réseau de connaissance ("intellectual network")."
D’ici là, je voudrais laisser le mot de la (presque) fin à Michel Serres :
"on a construit la Grande Bibliothèque au moment où l’on inventait Internet ! Ces grandes tours sur la Seine me font penser à l’observatoire qu’avaient fait construire les maharajahs à côté de Delhi, alors que Galilée, exactement à la même époque, mettait au point la lunette astronomique. Aujourd’hui, il n’y a que des singes dans l’observatoire indien. Un jour, il n’y aura plus que des singes à la Grande Bibliothèque." (57)

Ce que nous disent les MOOCS c’est qu’un jour, il n’y aura plus que des singes sur les bancs de l’université. Combattre cette idée, la réfuter ou s’en désoler ne sert à rien. Il faut par contre d’urgence produire une rétro-ingénierie du système actuel de transmission des connaissances et des savoirs, isoler les quelques invariants qui semblent nécessaires pour garantir un minimum de traçabilité et d’authentification des savoirs produits et diffusés quel qu’en soit le canal ou les modalités, et pour le reste, accepter de faire ce pari totalement fou, totalement insensé, totalement angoissant : le pari de faire confiance au plus large des collectifs humains et à sa capacité à s’auto-réguler pour bâtir ce que sera l’enseignement de demain, lequel collectif peut déjà s’enorgueillir d’avoir réussi le pari tout aussi fou, insensé et angoissant de bâtir une encyclopédie ouverte, massive, en ligne qui serait l’égale des plus grandes, au point même de les rendre si vite parfaitement caduques.
 
BONUS TRACK MOOCS

En 1989, Isaac Asimov avait déjà tout prédit (59). "Then everyone will enjoy learning". Pour l’instant c’est une magnifique prophétie. Il nous appartient collectivement d’en faire une belle ambition. Bon, je vous laisse, je viens d’écrire un nouveau chapitre de cet énorme cours en ligne massif et ouvert qu’est Affordance.info ;-)
Tous les contenus de ce blog sont sous licence Creative Commons. Vous pouvez donc les reproduire, les distribuer ou les communiquer à condition :
  • de citer l’auteur
  • de ne pas en faire d’utilisation commerciale
  • d’appliquer ces mêmes conditions à toute création qui résulterait d’une modification, transformation ou adaptation d’éléments tirés de ce blog.
Creative Commons Attribution-NonCommercial-ShareAlike 3.0 Unported
 
Liens et références
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
(61) Will Higher Education Be the Next Bubble to Burst ?"
Chronicle of Higher Education, 22 Mai 2009,
 
(62) Jeff Young, « New Low-Cost University Plans to Use Social-Networking Tools » in The Chronicle of Higher Education, 27 Janvier 2009.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Dernière modification le mercredi, 22 octobre 2014
An@é

L’association, fondée en 1996, à l’initiative de la création d’Educavox en 2010, en assure de manière bénévole la veille et la ligne éditoriale, publie articles et reportages, crée des événements, valorise les innovations, alimente des débats avec les différents acteurs de l’éducation sur l’évolution des pratiques éducatives, sociales et culturelles à l’ère du numérique.

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur notre site. Si vous continuez à utiliser ce dernier, nous considérerons que vous acceptez l'utilisation des cookies.