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Le refus de la répétition et de la contrainte est un point sur lequel la doxa pédagogique est la plus forte. Surtout au niveau élémentaire. 
Et du côté des formateurs davantage encore que parmi les professeurs d’école. Et même chez les parents. Ceux qui défendent ce parti pris le font au nom des enfants. Ils seraient de leur côté, en accord avec l’esprit du temps qui lui-même serait épris de liberté et de souplesse. Pour que la vie à l’école soit plus agréable, pour que les élèves trouvent plus de plaisir à apprendre, il conviendrait d’éviter que les activités qu’on leur propose soient trop répétitives et qu’elles revêtent des formes trop contraignantes. Il s’agirait qu’elles conservent au contraire, tant que faire se peut, un caractère ludique.
 
Le mot "ludique" occupe aujourd’hui une place importante. Et c’est un joli mot, en effet. Nous savons qu’il vient du latin "ludus" qui signifie "jeu, amusement". Pour bien apprendre, c’est-à-dire pour le faire de manière à la fois efficace et plaisante, il y aurait avantage à ce que l’activité se déroule à la manière d’un jeu. Et les parents d’élèves, qui connaissent leurs enfants, ne doutent point de la pertinence de cette idée. Ils sont bien placés pour savoir que ceux-ci adorent jouer. Que jouer leur est aussi naturel et indispensable que parler, respirer, courir et crier à tue-tête. Pour peu qu’on leur en fournisse l’occasion, ils n’arrêtent pas de s’essayer, de s’exercer, de s’épuiser à toutes sortes de jeux. Et il va de soi qu’ils continueraient volontiers de jouer à l’école comme ils le font chez eux, une console entre les mains, ou à la piscine, au club d’échecs, et sur tous les terrains de sport.
 
Mais, hélas, ce n’est pas le cas. À l’école, ils ne jouent guère. Il semble qu’un malentendu existe sur ce point entre les adultes et les enfants. Il tient à ce que les premiers semblent ne pas voir que les activités répertoriées comme jeux, et reconnues pour telles par les plus jeunes, sont dans l’immense majorité des cas à la fois terriblement répétitives et strictement codifiées. 
 
Nul ne contestera que les enfants adorent jouer, et qu’ils apprennent en jouant. Mais il faudrait ne les avoir pas observé avec beaucoup d’attention pour ignorer que, dans le jeu, ils se délectent de la répétition ("Encore, on recommence...") et qu’ils se montrent eux-mêmes très à cheval sur la contrainte ("Monsieur, il a triché..."). Que répétition et contrainte sont des aspects du jeu. Qu’elles font partie de ses règles. Qu’elles sont indissociables du charme que les enfants y trouvent depuis leur plus jeune âge, quand ils s’amusaient inlassablement de l’objet perdu et retrouvé dont parlait Sigmund Freud.
 
Le contraste est de plus en plus vertigineux entre le médiocre niveau d’exigence qu’est capable de soutenir l’école, et celui auquel les mêmes élèves se soumettent dans un conservatoire de danse ou de musique, dans une chorale, une troupe de théâtre, ou dans un club de sport. Le même adolescent qui, à seize ans, se montre incapable de prendre sous la dictée, voire même de copier un texte de quelques lignes sans y laisser de nombreuses et grossières fautes d’orthographe, peut accepter de répéter cent fois le même geste technique que lui imposera de réaliser son entraîneur de football. 
 
Le vocabulaire de l’effort et de la précision, que la plupart des enseignants n’osent plus employer, est accepté sans fausse pudeur dans les salles d’entraînement. Pourquoi cette différence ? À quoi tient-elle ?
 
Avec la répétition et la contrainte, deux autres règles au moins définissent ce qu’on appelle un jeu. Ce sont deux règles que l’enseignement scolaire peut difficilement assumer dans la mesure où elles contredisent au principe d’obligation mais ressortissent plutôt à la forme contrat. L’une est le volontariat. Pour faire du football dans un club, un jeune homme ou une jeune fille doit se prononcer à titre personnel. Il (ou elle) doit le vouloir, le choisir, en décider, et faire en sorte d’être accepté(e) par la direction du club. L’autre, la dernière des quatre, étroitement solidaire de la précédente, est celle de la révocabilité. Pour faire partie du club, il y a des règles à respecter, dont les membres savent qu’ils ne peuvent pas les enfreindre sans risquer d’être exclus. Le risque de l’exclusion, même pour les meilleurs, fait partie du jeu. Il s’assume.
 
Dans le cadre défini par ces règles, tous les sujets humains sont capables de prouesses. Chacun dans son domaine, chacun à son niveau, chacun à sa manière. Hors de ce cadre, les enseignants continueront de s’épuiser en tentant d’améliorer le rendement d’un enseignement de masse de type industriel. 
 
Les enseignants sont soumis à la commande du législateur qui définit ce qui relève de l’obligation scolaire. Ils doivent s’y soumettre. Mais ils disposent d’une expérience et d’une expertise qui non seulement les justifient de témoigner mais leur en font obligation. Il leur revient de faire valoir que, pour favoriser les apprentissages, il conviendrait (il conviendra) de restreindre le principe d’obligation à une partie seulement des activités scolaires, leur noyau dur, et de permettre ainsi aux élèves d’exercer une liberté de choix en fonction de leurs goûts et de leurs talents personnels. Un choix dans lequel, bien sûr, les parents auront leur mot à dire.
 
Jean de La Fontaine écrit (dans L’Âne et le petit chien) : "Ne forçons point notre talent, / Nous ne ferions rien avec grâce". Et un proverbe rappelle cette évidence qu’on ne fait pas pousser les fleurs en tirant dessus. Une obligation légale qui, ainsi que nous voyons aujourd’hui en France, recouvre la totalité des activités scolaires pendant une période aussi longue de la vie de l’enfant est humainement intolérable et pédagogiquement contre-productive. Elle relève de la volonté de puissance étatique davantage que de l’attention à l’autre, du goût d’améliorer et de préparer l’avenir.
 
Corrélativement, il s’agirait (il s’agira) de permettre qu’un élève se livre de manière répétitive à des activités dans lesquelles il réussit bien, plutôt que de le diriger systématiquement vers celles où il échoue et dans lesquelles on s’imagine que sa marge de progression est la plus forte. 
 
Aux Droits de l’enfant, ajoutons un article, indispensable à faire reconnaitre chez nous davantage peut-être que dans les autres pays du monde. Chacun doit avoir droit de découvrir son domaine d’excellence et de s’y établir. Car c’est à partir de ce lieu qu’il pourra s’élancer ensuite à la conquête de ce qui lui est a priori plus lointain, plus étranger, et peut-être plus hostile. Tel est du moins l’esprit du jeu.
 
 
Christian Jacomino
Photo Credit : Silvio Tanaka via Compfight cc
Dernière modification le vendredi, 12 août 2016
Jacomino Christian

Docteur en sciences du langage. Inventeur des Moulins à paroles (m@p), collection de petits livres numériques dont chaque volume est consacré à une œuvre littéraire (poème, conte ou chanson) qu’il s’agit de lire puis de reconstituer, au fur et à mesure que le texte s’efface, en rétablissant les mots dans les phrases puis les lettres dans les mots.

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